DAVE IN THE SKY

Pédale! - - Dans La Roue - ET SÉ­BAS­TIEN DUVAL / PHO­TOS: DPPI, PANORAMIC, PA IMAGES/ ICONSPORT ET PRESSE SPORTS PAR RONAN BOSCHER

Il est le tout-puis­sant ma­na­ger de l’équipe Sky, l’homme der­rière les vic­toires de Wig­gins et Froome sur le Tour, ce­lui qui a rin­gar­di­sé la concur­rence avec ses “gains mar­gi­naux”. Dave Brails­ford, l’an­cien pe­tit cou­reur, pour­rait sa­vou­rer sa re­vanche, si l’ombre du do­page ne l’avait pas rat­tra­pé ces der­niers mois. Voyage au­des­sus d’un crâne chauve entre le pays de Galles, Londres et Saint-Étienne.

Dans son cos­tume-cra­vate cin­tré, le crâne lui­sant, Dave Brails­ford af­fronte pen­dant plus d’une heure, ce 19 dé­cembre 2016, les par­le­men­taires de la com­mis­sion culture, mé­dias et sport de West­mins­ter. Les élus cherchent à com­prendre dans quelles condi­tions Brad­ley Wig­gins a pu bé­né­fi­cier, avant le Tour 2011 et 2012, mais aus­si sur le Gi­ro 2013, d’une au­to­ri­sa­tion d’usage à des fins thé­ra­peu­tiques (AUT) pour du triam­ci­no­lone, un sté­roïde in­ter­dit, afin de soi­gner son asthme, comme le montre son dos­sier mé­di­cal dé­voi­lé deux mois plus tôt par les Fan­cy Bears, le groupe de ha­ckers russes. Ils sou­haitent aus­si con­naître le conte­nu du fa­meux “co­lis mys­tère” li­vré en juin 2011, à la fin du Cri­té­rium du Dau­phi­né, par un en­traî­neur de la Fé­dé­ra­tion bri­tan­nique au mé­de­cin du Team Sky, pour s’oc­cu­per du même Wig­gins, à la san­té hé­si­tante. “Le Dr Free­man m’a dit que c’était du Flui­mu­cil”, in­dique fer­me­ment Brails­ford, moins convain­cant sur les autres ques­tions sou­le­vées par les par­le­men­taires. Pour­quoi avoir fait ve­nir de Man­ches­ter un simple dé­con­ges­tion­nant na­sal, au­to­ri­sé par l’Agence mon­diale an­ti­do­page – mais dé­con­seillé aux asth­ma­tiques –, dis­po­nible pour huit eu­ros dans une phar­ma­cie fran­çaise? Pour­quoi avoir at­ten­du l’ou­ver­ture d’une en­quête de l’Agence an­ti­do­page bri­tan­nique (UKAD) avant de ré­vé­ler le conte­nu du co­lis ache­mi­né à grands frais jus­qu’à La Tous­suire? L’in­té­res­sé re­con­naît, l’air pe­naud, le nez dans ses notes, avoir “très mal gé­ré la si­tua­tion”, mais as­sure qu’il en a “ti­ré les le­çons”.

“Il ne cherche pas à être po­pu­laire”

Matt Law­ton est le pre­mier au cou­rant du “mis­te­ry pa­ckage” qui af­fole pen­dant des se­maines les ré­dac­tions bri­tan­niques. Avant

de noir­cir la moindre ligne, le jour­na­liste du Dai­ly Mail de­vise avec Brails­ford pen­dant deux heures, en “off”, dans un ca­fé du Che­shire. Le Flui­mu­cil n’est pas men­tion­né une seule fois par le pa­tron de la Sky, lan­cé à la place dans des ex­pli­ca­tions ra­pi­de­ment dé­men­ties. “Il était stres­sé et te­nait à tout prix à ce que l’ar­ticle ne soit pas pu­blié, ra­conte Law­ton. Il m’a pro­po­sé en échange un ar­ticle plus po­si­tif et m’a de­man­dé si un bon tuyau sur une équipe concur­rente pou­vait suf­fire à mettre fin à mes re­cherches.” Mar­chan­dage dou­teux ou ten­ta­tive déses­pé­rée d’un homme au par­cours jusque-là im­pec­cable, sou­cieux de sau­ver la ré­pu­ta­tion de son équipe, dé­jà bien écor­née par les pro­blèmes d’asthme de Wig­go? La presse lo­cale ne traîne pas pour brû­ler l’idole qu’elle avait consa­crée. “Il ne com­prend pas au­jourd’hui que les choses puissent se re­tour­ner contre lui, rap­porte Je­re­my Whit­tle,

“Il se moque de ce que les gens pensent de lui et s’est fait quelques en­ne­mis par­mi les jour­na­listes, qui le lui font payer au­jourd’hui.” Ri­chard Moore, son bio­graphe

du Times. Il est res­té ca­ché pen­dant tout le der­nier Pa­ris-Nice. L’am­biance au­tour de Sky me rap­pelle celle qui exis­tait au­tour de l’US Pos­tal à l’époque d’Arm­strong.” Se­lon Ri­chard Moore, au­teur de Mas­ter­mind: how Dave Brails­ford rein­ven­ted the wheel (aux édi­tions 90 mi­nutes), la mo­rale pro­tes­tante an­glo-saxonne ne par­donne pas au di­ri­geant de 53 ans son ex­ploi­ta­tion par­fois bor­der­line du rè­gle­ment. “Ce n’est pas l’at­ti­tude des pays la­tins. Ici, il n’y a pas de zone grise, tout est soit noir, soit blanc. Brails­ford ne cherche pas à être po­pu­laire. Il se moque de ce que les gens pensent de lui et s’est fait quelques en­ne­mis par­mi les jour­na­listes, qui le lui font payer au­jourd’hui.” Concur­rent du Sun, dont le pro­prié­taire, Ru­pert Mur­doch, est aus­si, via son bou­quet sa­tel­lite, le spon­sor prin­ci­pal du Team Sky, le Dai­ly Mail mène la charge. Le quo­ti­dien di­vulgue en mars der­nier l’ébauche d’un rap­port in­dé­pen­dant sur la ges­tion du pro­gramme de haut ni­veau de Bri­tish Cy­cling di­ri­gé par Brails­ford entre 2003 et 2014. Il lui est re­pro­ché d’y avoir fait ré­gner une “culture de la peur”, aux cô­tés de son an­cien bras droit, le tem­pé­tueux Shane Sut­ton. L’Aus­tra­lien a été pous­sé vers la sor­tie l’an der­nier, ac­cu­sé de sexisme, no­tam­ment par Jes­si­ca Var­nish qu’il au­rait en­cou­ra­gée à “al­ler faire un gosse” tout en poin­tant son “gros cul”. Brails­ford est, lui, ac­cu­sé d’avoir fer­mé les yeux sur le com­por­te­ment gros­sier de son col­lègue. Ren­dus in­tou­chables par leurs ré­sul­tats, les deux hommes ont été mis en cause pu­bli­que­ment par cer­tains cou­reurs bri­tan­niques, re­tom­bés de­puis dans le si­lence en at­ten­dant la pu­bli­ca­tion of­fi­cielle du rap­port. “Croyez-moi que j’au­rais eu des choses à dire, mais on m’a trop pour­rie sur les ré­seaux so­ciaux la der­nière fois que j’ai osé cri­ti­quer Brails­ford pour re­pas­ser par-là”, re­grette une mé­daillée olym­pique.

Hos­ti­li­tés gal­loises et exil en France

L’homme der­rière le mi­racle du cy­clisme bri­tan­nique est dé­sor­mais sous pres­sion. “Il au­rait sans doute dé­mis­sion­né si Sky ne l’avait pas sou­te­nu”, avance Moore. Pour l’ins­tant, son cré­dit lui per­met d’af­fron­ter la tem­pête mé­dia­tique. Et il est im­por­tant. Brails­ford a trans­for­mé un pays pé­ri­phé­rique du cy­clisme en une su­per­puis­sance en l’es­pace d’une dé­cen­nie. Sa ré­vo­lu­tion, il la dé­bute sur piste à une époque où la France de Rous­seau et Tour­nant écrase alors la concur­rence. In­tro­ni­sé en 2003 di­rec­teur de la per­for­mance de Bri­tish Cy­cling, il pour­suit le tra­vail ini­tié par son pré­dé­ces­seur, Pe­ter Keen, an­cien coach de Board­man. Le suc­cès est in­so­lent: deux titres à Athènes dès l’an­née sui­vante, sept à Pé­kin comme à Londres en 2012. Brad­ley Wig­gins, Ch­ris Hoy, Vic­to­ria Pend­le­ton et leurs ca­ma­rades de­viennent les prin­ci­paux mar­chands d’or de la dé­lé­ga­tion bri­tan­nique. Fin 2012, Brails­ford est dé­si­gné en­traî­neur de l’an­née par la BBC, puis ano­bli par la reine, quelques mois avant de re­des­cendre les ChampsÉ­ly­sées aux cô­tés d’un Wig­gins, pre­mier vain­queur bri­tan­nique du Tour. Pour les adeptes de suc­cess sto­ry­tel­ling, l’as­cen­sion de “Sir Dave” est donc un mo­dèle du genre. Né le 29 fé­vrier 1964, à Der­by, dans l’East Mid­lands, le gar­çon dé­mé­nage ra­pi­de­ment avec sa mère Bar­ba­ra, son père John et sa grande soeur He­len vers le mas­sif mon­ta­gneux du Snow­do­nia, dans le nord du pays de Galles. “Mon père était al­pi­niste et on ha­bi­tait près du col du Llan­be­ris, consi­dé­ré comme la Mecque des grim­peurs à cette pé­riode”, si­tue Dave. De­ve­nu plus tard guide de haute-mon­tagne, ré­si­dant au­jourd’hui dans les Hautes-Alpes, John s’est for­gé une ré­pu­ta­tion dans son mi­lieu. “Il a in­ven­té le pre­mier coin­ceur, une pe­tite pièce de mé­tal amo­vible à in­sé­rer dans les fis­sures des ro­chers, pour as­su­rer les grim­peurs, une ré­vo­lu­tion pour eux”, ad­mire Sté­phane Pen­ne­quin, pro­prié­taire du seul mu­sée du coin­ceur au monde, en Corse. Le vi­rus de la grim­pette n’at­tra­pe­ra pas son fils, apeu­ré par les hau­teurs. Lui pré­fère le bal­lon rond et le poste de gar­dien. “Il s’est pré­sen­té un jour et s’est ap­pro­prié le nu­mé­ro 1, alors qu’on avait un gar­dien, se rap­pelle, dans une in­ter­view à ITV Wales, Mal­colm Al­len, un de ses co­équi­piers de l’époque, pas­sé pro en­suite en D1 an­glaise. Il était très com­pé­ti­tif, même à l’en­traî­ne­ment. Mais on avait sur­tout l’ha­bi­tude de le voir sur son vé­lo.” Un moyen de trans­port et une échap­pa­toire pour lui. “Dave était ré­ser­vé”, ap­puie l’an­cien foot­bal­leur, qui élar­git: “Il était dif­fé­rent.” Le contexte lo­cal lui rap­pelle qu’il n’est pas un en­fant du coin. “On vi­vait dans une com­mu­nau­té très gal­loise. Les gens étaient plu­tôt an­ti-An­glais. Je me suis dé­jà fait ta­bas­ser à l’école, je dé­tes­tais y al­ler”, ré­vèle ce­lui qui sui­vit une sco­la­ri­té en gal­lois jus­qu’à ses 16 ans. À la mai­son, Dave cherche aus­si sa place. Après le dé­part de Der­by, Bar­ba­ra et John ont of­fert un pe­tit frère au qua­tuor, An­drew, un adepte de la grim­pette comme pa­pa. “J’étais un peu coin­cé au mi­lieu, à faire signe que j’étais là, ad­met-il. J’étais un ga­min plu­tôt an­gois­sé.” Au sein de sa bande de rou­leurs, il ne ré­pond par exemple ja­mais aux sa­luts de son père, cy­cliste lui aus­si, lors­qu’ils se croisent sur les routes. “Je vou­lais sans doute en­core plus prou­ver

“Quand on est par­tis au ski en­semble, avec Va­lé­rie, Dave et deux de ses co­pains, il avait tout or­ga­ni­sé, jus­qu’à la ca­gnotte ali­men­taire. Il était comme un grand frère qu’on écou­tait beau­coup. Il était fé­dé­ra­teur.” So­phie, amie de la pe­tite co­pine fran­çaise de Brails­ford

que les autres que j’étais comme tout le monde.” À 15 ans, une bles­sure au ge­nou le dé­tourne dé­fi­ni­ti­ve­ment du foot, son mé­de­cin lui pré­co­nise le vé­lo pour se re­ta­per. Sans doute le point de bas­cule de la vie de Dave, qui pro­pose alors au pa­ter­nel de l’ac­com­pa­gner sur les routes. “J’ai réa­li­sé qu’il était plu­tôt bon à vé­lo et que je pou­vais ap­prendre pas mal de choses de lui, dé­roule-t-il. De 16 à 20 ans, j’ai pas­sé pas mal de temps à rou­ler avec lui, alors qu’on n’était pas très proches au­pa­ra­vant.” Un soir, à table, le fis­ton an­nonce son dé­part en France pour per­cer dans le vé­lo. “Ma mère était ter­ri­fiée, vu que je quit­tais mon job d’ap­pren­ti des­si­na­teur in­dus­triel. Mon père, lui, m’a en­cou­ra­gé d’un gros ‘Yes! Vas-y fis­ton!’” Et le voi­là qui em­barque avec ses rêves de Tour ain­si que “800 livres en poche, mon vé­lo dans un car­ton, un sac à dos et un ti­cket de train sans re­tour pour Gre­noble.” Ne reste plus qu’à trou­ver un club. L’An­glais tente sa chance après une course avec des cou­reurs pros. “Très naïf, j’ai de­man­dé si je pou­vais me joindre à eux. Ils étaient morts de rire.” Après quelques échecs, il trouve re­fuge au­près d’un groupe de cy­clistes du cô­té de l’ASPTT SaintÉ­tienne. “Ils m’ont ac­cep­té par pi­tié, je pense… Et j’ai rou­lé avec eux pen­dant trois ans.”

“Le pe­tit gendre de la fa­mille chez Va­lé­rie”

Un peu blou­sé dans la ré­par­ti­tion des primes jus­qu’à ce qu’il com­prenne le fran­çais, Dave ap­prend le mé­tier en tant qu’équi­pier dé­voué. Il peut se payer une lo­ca­tion et “ga­gner un pe­tit sa­laire”. Mais mis à part à vé­lo, l’étran­ger éprouve la so­li­tude. “Il n’y avait pas de té­lé­phones por­tables et je n’ar­ri­vais pas à te­nir une conver­sa­tion en fran­çais.” Il va d’abord com­pen­ser cet iso­le­ment par une plon­gée dans la lec­ture spé­cia­li­sée. “J’ai com­pris que je n’al­lais pas per­cer dans le vé­lo et je me suis pas­sion­né pour les livres de coa­ching science, sur les mé­thodes d’en­traî­ne­ment.” Avant de concré­ti­ser ses connais­sances à l’uni­ver­si­té de Ches­ter, il tra­vaille comme sur­veillant d’in­ter­nat d’un CAP soi­gneur­pa­le­fre­nier du nord de Saint-Étienne, au châ­teau de Sas­se­lange de Veau­chette. “Du 1er sep­tembre 1987 au 1er juillet 1988, d’après les re­gistres”, cer­ti­fie Mon­sieur Ra­det, an­cien comp­table et pro­fes­seur de bio­lo­gie vé­gé­tale de l’éta­blis­se­ment. “Il s’oc­cu­pait aus­si de l’étude”, ren­ché­rit Béa­trice, in­terne cette an­née-là. Le pion tombe sur­tout amou­reux d’une autre in­terne, ma­jeure. “Une re­la­tion, sé­rieuse, et rien de ré­pré­hen­sible”, ajuste Béa­trice. “Elle s’ap­pe­lait Va­lé­rie, confirme So­phie*, une an­cienne bonne co­pine de l’in­té­res­sée. Ça a bien dû du­rer jus­qu’en 1992, même quand elle est par­tie de Veau­chette pour étu­dier à Lyon. C’était un peu le pe­tit gendre de la fa­mille chez Va­lé­rie.” Même de re­tour en An­gle­terre pour re­prendre ses études, Dave en­chaîne les al­lers-re­tours Ches­terLyon, “pen­dant les va­cances scolaires”. Avec un der­nier tron­çon en cos­taud, “tou­jours à vé­lo”, entre Saint-Étienne et Lyon. Té­moin de l’idylle, So­phie ap­prend, au cours de va­cances au ski, à con­naître ce Dave “plu­tôt cha­ris­ma­tique”, “me­neur de bande”, mais aus­si “pa­ra­doxal”. So­phie, tou­jours: “Au­tant il était su­per co­ol, drôle, dé­con­trac­té, avec son jean et son tee-shirt, boute-en-train lors­qu’on sor­tait, au­tant il était su­per car­ré sur d’autres as­pects, comme l’ali­men­ta­tion, les ho­raires. Quand on est par­tis au ski en­semble, avec Va­lé­rie, Dave et deux de ses co­pains, il avait tout or­ga­ni­sé, jus­qu’à la ca­gnotte ali­men­taire. Il était comme un grand frère qu’on écou­tait beau­coup.” Ces vi­rées du cô­té de Lyon ont tout d’un sas de dé­com­pres­sion pour le très stu­dieux étu­diant en cours de science du sport et de psy­cho­lo­gie à Ches­ter et plus tard en MBA à la Shef­field Uni­ver­si­ty Ma­na­ge­ment School. “Les soi­rées ne m’in­té­res­saient pas. J’étais vrai­ment ‘bo­ring’ comme mec, s’ex­cuse-t-il. Je vou­lais tout ap­prendre, alors je pas­sais mon temps à ava­ler des bou­quins. J’avais com­pris que l’ap­proche et la ri­gueur scien­ti­fiques per­met­taient l’amé­lio­ra­tion ré­gu­lière de la per­for­mance.”

“On vi­vait dans une com­mu­nau­té très gal­loise. Les gens étaient plu­tôt an­ti-An­glais. Je me suis dé­jà fait ta­bas­ser à l’école, je dé­tes­tais y al­ler.” Brails­ford à pro­pos de son en­fance

garde un pied dans le cy­clisme puis­qu’il s’im­pro­vise soi­gneur pour la mo­deste for­ma­tion Neil­son-Ti­vo­li, di­ri­gée par John He­re­ty, un an­cien cou­reur pro. Ce der­nier le re­com­mande plus tard chez Mud­dy-Fox, une boîte de fringues pour cy­clistes ba­sée dans l’Es­sex, pour un poste de com­mer­cial. La tren­taine en­ta­mée, Dave vit en­core dans une co­lo­ca­tion à quatre à Bal­ham, dans le sud de Londres. Dave Lough­ran, re­ven­deur de la marque Pla­net X, passe sou­vent par l’ap­par­te­ment et sym­pa­thise avec Brails­ford, “un mec co­ol, qui ai­mait le foot et le vé­lo.” Après un dé­tour comme com­mer­cial pour une so­cié­té fran­çaise de bâ­tons d’en­cens, l’an­cien de l’ASPTT re­vient dans le vé­lo grâce à son nou­vel ami. “Je lui ai dit qu’il s’amu­se­rait plus à tra­vailler avec moi”, ex­plique Lough­ran. Le duo bosse de­puis Shef­field, mais ne crache ja­mais sur les sa­lons spé­cia­li­sés à l’étran­ger, no­tam­ment le Roc d’Azur, grand-messe com­mer­ciale et spor­tive du VTT mon­dial, or­ga­ni­sé dans le Var de­puis 1984. “C’est simple, la plage était à 300 mètres de l’évé­ne­ment”, cadre Ch­ris­tophe Mo­re­ra, plus connu sous le nom de “Dan­ge­rous Mo­mo”, qui a ren­con­tré pour la pre­mière fois les deux Dave lors de l’édi­tion 1996 sur le stand de Pla­net X. “Je vois Lough­ran, pei­nard dans ses tongs, al­lon­gé der­rière son comp­toir, et Brails­ford dé­jà chauve, dé­crit-il. Il ne res­sem­blait pas au ros­beef moyen, il était élé­gant, bien sa­pé. Il avait juste un peu plus de bide qu’au­jourd’hui. Ils dé­ton­naient par rap­port aux autres ex­po­sants. Les noms de leurs pro­duits tour­naient au­tour des pla­nètes, Ura­nus, tout ça…” Même si les deux An­glais ne viennent pas du monde du free­ride et que Ch­ris­tophe s’avoue loin “du monde des jambes ra­sées”, le trio s’en­tend bien et Pla­net X ac­cepte de spon­so­ri­ser l’équipe du Fran­çais, Pas­sion Ocre. “On a com­men­cé à faire des images et des mé­dias en Grande-Bre­tagne, ça car­ton­nait. Ils ont eu le flair d’être les pre­miers à spon­so­ri­ser les mecs du street trial aus­si. Je dois beau­coup à Dave.” Au bout d’une an­née, Brails­ford pro­pose à Mo­mo le dan­ge­reux de dé­mar­cher les ma­ga­sins pour la marque dans l’Hexa­gone, en tant que chef de pro­duit. À l’époque, Ch­ris­tophe Mo­re­ra dé­couvre les qua­li­tés de lea­der du fu­tur men­tor de Ch­ris Froome. À cô­té du bouillant Lough­ran, Brails­ford sait, lui, ar­ron­dir les angles. “À un mo­ment don­né, je sen­tais un po­ten­tiel bu­si­ness dans le mou­ve­ment street. C’était un gros bou­lot et je vou­lais être aug­men­té. Lough­ran, un san­guin, m’a dit d’al­ler me faire foutre et Dave a cal­mé le jeu. Il m’a conseillé d’ou­vrir ma propre boîte. Au­jourd’hui, je dis­tri­bue par exemple du lu­bri­fiant pour le Team Sky.” À cette même pé­riode, Brails­ford di­ver­si­fie aus­si ses ac­ti­vi­tés, en pa­ral­lèle de Pla­net X. “Quand j’al­lais le voir en An­gle­terre, on se dé­brouillait tou­jours pour que ça ne tombe pas pen­dant les jours où il bos­sait à la fé­dé”, re­lève Dan­ge­rous Mo­mo. En 1997, après un coup de fil de John He­re­ty, de­ve­nu ma­na­ger de l’équipe bri­tan­nique sur route, Brails­ford s’engage à four­nir 200 vé­los à la fé­dé­ra­tion. “On ne sa­vait ab­so­lu­ment pas comment se les pro­cu­rer dans le dé­lai de­man­dé”, s’amuse Lough­ran, nos­tal­gique de ces an­nées d’in­sou­ciance, sans femme ni en­fants, à re­gar­der avec son ami chauve des vi­déos du Tour entre leurs sé­jours men­suels en France pour rou­ler. “J’ai re­vu Dave sur le der­nier Gi­ro, même si les mo­losses de la Sky ne vou­laient pas me lais­ser ac­cé­der au bus. Et il n’ar­ri­vait tou­jours pas à croire qu’il avait réus­si à faire car­rière dans le vé­lo.” Ceux de la fé­dé ont été li­vrés à temps et l’an­cien com­mer­cial creuse vite son trou au sein de l’or­ga­ni­sa­tion. Le cy­clisme bri­tan­nique au­rait-il at­teint sans lui de tels som­mets? “Avec tel­le­ment d’ar­gent, la réus­site était pro­gram­mée, mais il ne se­rait peut-être pas al­lé si haut”, es­time Ri­chard Moore. L’ar­gent dont l’au­teur parle pro­vient d’abord de la lo­te­rie na­tio­nale, re­dis­tri­bué aux dis­ci­plines sus­cep­tibles de ra­me­ner le plus des mé­dailles. Il per­met à Brails­ford de mettre en oeuvre son fa­meux concept des “gains mar­gi­naux”, ces dé­tails cen­sés créer la dif­fé­rence sur la concur­rence moins poin­tilleuse. Le ma­got gros­sit en­suite grâce au mil­liar­daire Ru­pert Mur­doch, qui trans­forme Sky en l’équipe la plus riche

du pe­lo­ton. Syl­vain Cal­za­ti em­barque au dé­but de l’aven­ture, en 2010. “Tout le monde se fou­tait de nous avec nos com­bi­nai­sons mou­lantes, nous ja­lou­sait avec notre bud­get, té­moigne le Fran­çais. La Sky avait sur­tout un train d’avance. Au ni­veau de la mé­thode, les équipes fran­çaises étaient res­tées au temps de Hi­nault. En ma­tière de nu­tri­tion, par exemple, tout était pro­gram­mé, cal­cu­lé. La Sky s’ins­pi­rait beau­coup de la For­mule 1. Cer­tains cou­reurs al­laient faire des tests chez McLa­ren, en souf­fle­rie. Au­jourd’hui, toutes les équipes pros ont adop­té les mé­thodes de la Sky, qu’elles dé­criaient au­pa­ra­vant.”

“Une ap­proche tel­le­ment ra­tion­nelle et dé­nuée d’émo­tions”

Mais le suc­cès des hommes en noir doit aus­si beau­coup au flair et à la per­son­na­li­té de leur ma­na­ger, ob­ses­sion­nel de la chose cy­cliste. “Il ne voit qua­si­ment ja­mais sa femme ni sa fa­mille, sou­ligne le jour­na­liste du Times Je­re­my Whit­tle. S’il n’était pas à ce poste, il se­rait sans doute dans son cam­ping-car, tous les étés, sur le bord des routes du Tour. Il a d’ailleurs du mal à par­ler d’autre chose que de vé­lo.” Cal­za­ti, res­té un an seule­ment dans l’écu­rie Sky, abonde. “Il connaît bien le cy­clisme. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas été un bon cou­reur qu’on ne de­vient pas un bon ma­na­ger. Dave, ça reste un des tout meilleurs quand on voit ses ré­sul­tats. Il n’y a qu’à re­gar­der les cou­reurs: il n’y a au­cun to­card.” Tou­jours ou­vert à de nou­velles idées, il a éga­le­ment su s’en­tou­rer de spé­cia­listes ex­té­rieurs, comme le scien­ti­fique aus­tra­lien Tim Ker­ri­son, ve­nu de la na­ta­tion, ou le psy­chiatre Steve Pe­ters, les lais­sant très au­to­nomes dans leurs do­maines de com­pé­tences res­pec­tifs. Ce­lui qui donne à l’oc­ca­sion des confé­rences en en­tre­prise pour ar­ron­dir ses fins de mois est da­van­tage un me­neur d’hommes qu’un en­traî­neur. “On ne peut s’em­pê­cher, quand on le ren­contre, d’être im­pres­sion­né, re­con­naît Matt Law­ton, qui ne l’a pour­tant pas mé­na­gé ces der­niers mois dans le Dai­ly Mail. Comme avec Mou­rin­ho ou Fer­gu­son, on peut sen­tir pour­quoi les gens ont en­vie de le suivre.” Ce qui ne l’em­pêche de pré­sen­ter cer­tains traits propres aux hommes de pou­voir. Plu­tôt ac­cueillant au pre­mier abord, Brails­for passe pour­tant aus­si pour ir­ri­table et au­to­ri­taire. Sa culture de l’ex­cel­lence s’ac­com­pagne d’un manque de com­pas­sion. “Ça reste un An­glais, tranche Cal­za­ti. Même s’il est as­sez sym­pa, mal­gré son sou­rire, tu ne sais ja­mais ce qu’il pense vrai­ment. En fait, quand tout va bien, il est très cor­rect. Quand il dé­cide de pas­ser à autre chose, on peut avoir du mal à le trou­ver.” Un sen­ti­ment par­ta­gé par Ri­chard Moore, qui a consa­cré un livre “au ré­in­ven­teur” de la roue. “Il n’est pas du genre à crier sur les gens, mais son ap­proche est tel­le­ment ra­tion­nelle et dé­nuée d’émo­tions qu’il peut man­quer d’em­pa­thie.” Comme lors­qu’il fait ap­pel à l’an­cien dir­com de To­ny Blair, Alas­tair Camp­bell, pour ré­gler sur le mo­dèle du conflit nord-ir­lan­dais ce­lui qui l’op­po­sait à la pis­tarde Vic­to­ria Pend­le­ton, après avoir dé­cou­vert que cel­le­ci en­tre­te­nait, en dé­pit du rè­gle­ment, une re­la­tion avec son en­traî­neur, Scott Gar­ner. Un com­pro­mis est trou­vé. Pend­le­ton dé­croche l’or et l’ar­gent aux JO de Londres, puis se ma­rie l’an­née sui­vante. De­ve­nu chef d’em­pire, Sir Dave sait gé­rer avec un cer­tain conten­te­ment les su­jets dé­li­cats par un sens po­li­tique dé­ve­lop­pé. “Il est à l’aise dans ce mi­lieu, note Moore. Il est très am­bi­tieux et sait comment évi­ter de ré­pondre aux ques­tions.” Mais de­puis dé­cembre, la tech­nique s’est grip­pée et les nuages s’ac­cu­mulent dans le ciel de la Sky. Et il ne fait ja­mais bon avoir un crâne trop lisse en cas d’orage.

Avec un mods.

High­lan­der.

Billy Cor­gan.

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