Feu de paille

Il a connu l’en­gre­nage du do­page, l’ar­rêt bru­tal de car­rière sui­vi d’une dé­pres­sion, la toxi­co­ma­nie et même un pas­sage de huit mois en pri­son. Laurent Roux est pour­tant tou­jours de­bout, là où tant d’autres cou­reurs de sa gé­né­ra­tion sont tom­bés. Ren­contre.

Pédale! - - Rencontre - SENATORE ET DPPI PAR ALEXANDRE PEDRO, À GOUJOUNAC, DANS LE LOT/ PHO­TOS: XA­VIER

Dans la branche d’ac­ti­vi­té de Laurent Roux, les né­go­cia­tions sont me­nées sur la nappe ci­rée des tables de cui­sine une fois la li­vrai­son ache­vée. Le ché­quier Cré­dit Agri­cole po­sé de­vant lui, l’agri­cul­teur tente la pe­tite ris­tourne. “Vous m’en­le­vez deux francs la tonne? Non, deux eu­ros, je vou­lais dire.” “Deux francs, je veux bien”, re­prend le li­vreur, hi­lare. Puis il ef­fec­tue son cal­cul à voix haute, his­toire de bien tom­ber rac­cord sur le prix. “On a 22,1 tonnes qu’on di­vise par 63 bottes, ce qui fait 350 ki­los la botte. Il y a des bottes qui sont un peu noires en bas, vous avez vu? Donc j’ai en­le­vé 350 ki­los, le prix d’une botte.” “C’est gen­til”, ap­pré­cie l’ex­ploi­tant au mo­ment de pa­ra­pher le chèque. Roux, né­go­ciant en paille, trouve la dé­marche “juste lo­gique” dans le cadre d’une saine re­la­tion com­mer­ciale avec un client fi­dèle, avec le­quel il re­prend ren­dez­vous pour le mois pro­chain. Au dé­part, l’agri­cul­teur igno­rait tout de la vie d’avant de son in­ter­lo­cu­teur, qui ac­cuse les quelques ki­los ré­gle­men­taires de l’après-car­rière. “On en a par­lé un peu, laisse en­tendre l’homme pour le­quel l’ad­jec­tif ‘tai­seux’ vient à l’es­prit. Il m’a juste dit qu’il était très fort.” Étape et maillot rose sur le Gi­ro 98, des vic­toires sur le Dau­phi­né, Pa­ris-Nice et des bou­quets sur des courses qui fleurent bon les an­nées 1990, comme le Tro­phée des grim­peurs ou la clas­sique des Alpes: c’est peu dire que le pe­tit grim­peur du Lot, qui évo­luait dans le sillage de Ri­chard Vi­renque, Luc Le­blanc ou Laurent Ja­la­bert, était très fort. Au­jourd’hui, pour­tant, il n’ap­pa­raît plus sur les pho­tos, ef­fa­cé tels ces an­ciens ca­ma­rades de route de Sta­line tom­bés en dis­grâce du jour au len­de­main. Sans doute parce qu’il vient du Sud-Ouest, lui opte pour une autre image: “Je suis consi­dé­ré comme le vi­lain pe­tit ca­nard.” Il en cherche la rai­son. Pour­quoi lui plu­tôt qu’un autre? Pour­quoi, alors qu’il a avoué des fautes qui te­naient bien de pê­chés or­di­naires pour sa gé­né­ra­tion? Alors, il ru­mine. Il a “trop de temps pour ça dans le ca­mion”, en moyenne huit heures par jour à rou­ler pour “char­ger et dé­char­ger” entre l’Avey­ron, le Gers, les Landes, les Py­ré­nées et même l’Es­pagne. Cette vie de so­li­tude, il ne l’a pas choi­sie, lui chez qui la dis­cus­sion glisse fa­ci­le­ment. Il a pour­tant ac­cep­té de la mon­trer dans un do­cu­men­taire réa­li­sé par Ni­co­las Loth et l’équipe de La Bor­dure. Au dé­part, ce 52 mi­nutes de­vait ra­con­ter une his­toire de trans­mis­sion, celle entre Laurent et son fils Co­ren­tin, ju­nior pro­met­teur cou­vé par ses soins. Et puis, le fis­ton a ran­gé le vé­lo du jour au len­de­main. “Je sou­hai­tais qu’il fasse du cy­clisme, lui beau­coup moins”, laisse en­tendre le pa­pa. À la dé­charge du fils, Roux se­nior pense que s’il avait por­té un autre nom, il pé­da­le­rait en­core. Le film a néan­moins gar­dé le même titre, Chan­ge­ment de Roux. Dans la scène d’ou­ver­ture, le chauf­feur de 44 ans est fil­mé dans sa cou­chette sur une aire d’au­to­route. Très loin de sa vie d’avant. “Quand on a connu les chambres du Con­corde La­fayette à l’ar­ri­vée du Tour, il faut sa­voir s’adap­ter”, dit-il. Mais la ré­si­lience a ses li­mites, et l’iso­le­ment pèse. Le cy­clisme est un monde de fausse so­li­tude. Les deux tiers de l’an­née, le cou­reur vit loin des siens, ti­rant sa va­lise d’hô­tel en pen­sion de fa­mille, mais il n’est ja­mais seul. Il y a tou­jours un voi­sin de chambre pour cou­vrir le bruit de la té­lé le soir, un mas­seur dont la table sert de di­van pour sou­la­ger les mol­lets et l’âme, des confrères avec les­quels s’échangent les ra­gots

“Je parle aux clients, mais c’est une heure le temps du char­ge­ment. Je parle à qui le reste du temps? Au vo­lant?”

dans un es­pe­ran­to de pe­lo­ton. For­cé­ment, la nos­tal­gie af­fleure. “J’ai vé­cu en­tou­ré de monde pen­dant ma car­rière, je ne m’ha­bi­tue pas à cette vie. Je parle aux clients, mais c’est une heure, le temps du char­ge­ment. Je parle à qui le reste du temps? Au vo­lant?”

La pho­to d’Arm­strong dans le por­table

Si le vo­lant avait des oreilles, par quelle his­toire dé­bu­te­rait Laurent Roux? Peut-être ce dé­part de Saint-Ma­rin le 28 mai 1998 pour une 12e étape du Gi­ro pro­mise à des cuis­sots de sprin­teurs, une pluie gla­çant les corps dans la plaine du Pô, un pont en bois fa­tal à plu­sieurs com­pa­gnons d’échap­pée. Chez les cy­clistes, les an­nées n’ef­facent pas la mé­moire des lieux, des per­son­nages. L’an­cien cham­pion dé­roule son ré­cit de­vant la blan­quette de veau pré­pa­rée par sa mère et ser­vie par son père, pro­prié­taires de l’au­berge de la Poule au pot à Goujounac. “Fran­ces­co Ca­sa­grandre avait un pe­tit frère, Fi­lip­po, beau­coup moins fort que lui. Il avait tou­jours la sale ha­bi­tude d’em­mer­der le monde. Il at­ta­quait seule­ment quand ça ne rou­lait pas et avant ça, il avait un tic avec sa tête à ob­ser­ver les autres (il mime un ho­che­ment ner­veux). Quand je l’ai vu le faire, je sa­vais que ce couillon al­lait at­ta­quer.” Sur un ho­che­ment, il em­barque dans une échap­pée ga­gnante. De­vant une crème brû­lée, l’an­cien de chez TVM ra­conte comment lui,

“Tout au long de l’étape, je n’ar­rê­tais pas de me dire: ‘Mais pour­quoi tu n’as pas pris d’EPO?’ Tu vois comme c’est grave, le do­page.”

le grim­peur, va en­suite jouer au plus ma­lin avec Ser­guei Sme­ta­nine, un Russe ré­pu­té gros fi­nis­seur. “Je cal­cule mon coup pour res­ter à 50 m, lui de­vait croire que j’étais mort. À moins de 500 m de la ligne, je dé­cide de pro­duire mon ef­fort et quand il se re­tourne à droite, je dé­bouche à gauche et je gagne comme ça. Il n’était pas content, le Sme­ta­nine, il m’a fait le geste du mec qui va me tuer.” Le len­de­main, le Fran­çais perd les com­mandes du clas­se­ment gé­né­ral, ra­len­ti par une chute sur­ve­nue de­vant lui dans une des­cente. Pire en­core, on lui dé­robe le soir même son maillot rose, qu’il avait re­mis dans la cor­beille à linge de l’hô­tel. L’or­ga­ni­sa­teur lui en four­ni­ra un autre pour com­pen­ser cette perte, “mais ce n’est pas pa­reil”. L’at­ta­che­ment sen­ti­men­tal au tis­su dans le­quel on a sué, sans doute. Pour Noël der­nier, sa femme lui a d’ailleurs ré­ser­vé une pe­tite sur­prise: une chaise avec un dos­sier fa­bri­qué avec un de ses maillots de meilleur grim­peur du Tour 2001. “Mais j’en avais un peu plus de ceux-là, j’ai gar­dé le maillot trois jours.” Laurent Roux a ga­gné ses pois rouges lors d’un raid de 200 ki­lo­mètres entre les cols du Glan­don et de la Ma­de­leine. Li­quette Jean De­la­tour sur le dos, il es­ca­lade les pre­miers la­cets de l’Alpe d’Huez en tête, mais sent dé­jà le vent du bou­let dans son dos. L’ins­tant est en­core im­mor­ta­li­sé par une pho­to qu’il montre sur té­lé­phone. “Moi, je le re­garde, mais lui n’a au­cun re­gard quand il me double, je ne sais même pas s’il a vu que j’étais de­vant lui.” Lui, c’est Lance Arm­strong et son rythme de pé­da­lage fré­né­tique “où il y avait peut-être dé­jà le mo­teur der­rière”, soup­çonne-t-il. “Cette étape, c’est un peu le film de ma vie, pour­suit Roux. Je mets tout en place pour construire quelque chose, et toutes les cir­cons­tances sont contre moi. Nor­ma­le­ment, on de­vait prendre 15 mi­nutes avec l’échap­pée, mais ce jour-là, mon­sieur Arm­strong dé­cide de faire le mort. Qui tombe bien sûr dans le pan­neau? Les Te­le­kom d’Ull­rich, qui vont rou­ler toute la jour­née et amènent Arm­strong à quatre mi­nutes au pied de l’Alpe et là au re­voir mes­sieurs, je pars tout seul.” Seize ans plus tard, il en veut en­core à son bour­reau, à la can­deur lé­gen­daire des Te­le­kom, mais aus­si à lui­même. Ce Tour, le Lo­tois avait dé­ci­dé “de le faire clean”. La peur du gen­darme avant tout, le la­bo­ra­toire de Cha­te­nayMa­la­bry ayant an­non­cé pou­voir dé­tec­ter l’EPO. “C’est grave de pen­ser ça, mais tout au long de l’étape, je n’ar­rê­tais pas de me dire: ‘Mais pour­quoi tu n’as pas pris d’EPO?’ J’étais dans la souf­france et je ne pen­sais qu’à ça. Tu vois comme c’est grave, le do­page. J’en étais ar­ri­vé à me per­sua­der qu’Arm­strong ne m’au­rait pas rat­tra­pé si j’en avais pris.”

Do­page et bou­quet In­ter­flo­ra

Le dis­cours pour­rait cho­quer, Laurent Roux le sait. Il ne se cherche pas d’ex­cuses. Oui, il a tour­né à l’EPO. Il as­sume. Dif­fi­cile à ca­cher, de toute fa­çon. Son pas­sage pro­fes­sion­nel chez Cas­to­ra­ma sur­vient en 1994, soit, pour beau­coup, l’an I de l’ère de l’éry­thro­poïé­tine dans le pe­lo­ton. L’époque est aux mi­racles, les pré­dis­po­si­tions de dé­part n’existent plus, les sprin­teurs se muent en grim­peurs, les équi­piers em­merdent la lutte des classes pour de­ve­nir lea­ders du jour au len­de­main. Roux dé­couvre un monde, des pra­tiques, et pas seule­ment la per­oxy­da­tion ca­pil­laire. En ma­tière de do­page, il dit être une page blanche, ne pas ve­nir d’un li­gnage où les pe­tits ar­ran­ge­ments phar­ma­ceu­tiques se­raient connus et trans­mis. Lui est en­tré en re­li­gion après un cri­té­rium or­ga­ni­sé en 1982 dans son vil­lage après avoir vu Ber­nard Hi­nault et Gil­bert Du­clos-Las­salle en­fi­ler leurs cuis­sards dans la cui­sine de La Poule au pot. Laurent a dix ans et dé­sor­mais une vo­ca­tion. Plus tard, un ami de la fa­mille dé­croche un Mer­cier “rose avec la selle des­cen­due au ras du cadre” pour qu’il dis­pute sa pre­mière course. S’il lève très vite les bras, le fils d’agri­cul­teur reste dans son coin chez les ama­teurs. Avec le re­cul, il dit qu’il avait, à son ar­ri­vée en pro, une can­deur de bleu bite. Jus­qu’à ce qu’il com­prenne où il avait mis les pieds. “Un jour, tu as un en­ca­drant dans l’équipe qui vient te voir et te dit: ‘Écoute Laurent, tu viens de Goujounac, mais faut ar­rê­ter d’être igno­rant. Dans le vé­lo, on prend ça.’ On ne t’oblige pas, on te sou­met la chose. Et un jour, tu te re­trouves en po­si­tion de ga­gner une course par étapes et on vient te dire qu’il faut être sé­rieux. Per­sonne ne te force. Mais dans le sport de haut ni­veau, le plai­sir, tu ne le prends que quand tu es de­vant.” Après le bri­co­lage sous le man­teau chez Cas­to­ra­ma, Roux dé­couvre un pro­to­cole mé­di­cal en­ca­dré chez les Néer­lan­dais de TVM, où il s’exile en 1996. “Ce sont des gens très durs les Néer­lan­dais, mais j’ai pas­sé trois très belles an­nées chez eux, il y a du res­pect pour les cou­reurs. Après une vic­toire, ma femme avait même re­çu un bou­quet par In­ter­flo­ra avec un mot du pa­tron de la TVM. C’est un geste qui reste.” Comme, dans un autre genre, cette des­cente de la gen­dar­me­rie de Pa­miers dans l’hô­tel de l’équipe, le 23 juillet 1998, sur le Tour. Des am­poules d’EPO et d’autres pro­duits in­ter­dits sont dé­cou­verts, les TVM prennent la porte comme les Fes­ti­na avant eux. Laurent Roux est ren­tré chez lui quelques heures plus tôt. Le dé­but d’un mal­en­ten­du. “Je tombe juste avant, sur l’étape de Brive. J’ai le ge­nou qui gonfle, mais je re­fuse d’aban­don­ner parce que l’étape du len­de­main passe à trois ki­lo­mètres de chez moi. Der­rière, je bâche dans les Py­ré­nées. Donc je prends la voi­ture pour re­tour­ner chez moi et le soir même, il y a cette des­cente à l’hô­tel. Et bien sûr, tout le monde a dit: ‘Roux était au cou­rant, il a fui.’ Et la boule de neige a conti­nué à rou­ler.” Parce qu’il court et gagne pour une équipe étran­gère,

“J’au­rais pu bouf­fer la boîte de Pro­zac, ça n’au­rait pas été mieux. J’étais en dé­tresse to­tale, je me sen­tais re­je­té et là il te reste quoi? La drogue.”

il est per­sua­dé de ne plus être en odeur de sain­te­té dans son pays. Pour­tant, il ac­cepte la pro­po­si­tion de Vincent La­ve­nu de de­ve­nir le lea­der de Ca­si­no l’an­née sui­vante. “Je n’au­rais ja­mais dû re­ve­nir en France, c’est la plus grosse conne­rie de ma car­rière.”

“Tu restes en­fer­mé et tu fi­nis comme Pan­ta­ni”

L’orage qui me­na­çait de­puis la veille au soir a fi­ni par écla­ter sur Goujounac. “Ce n’est pas bon pour le blé, ça va le cou­cher”, ob­serve Laurent. À cô­té de son ac­ti­vi­té de né­go­ciant en paille, il gère aus­si l’ex­ploi­ta­tion agri­cole fa­mi­liale. “On est pas­sé en bio pour le blé qu’on donne à nos vaches, mais ce n’est pas fa­cile en ce mo­ment. Les ex­ploi­ta­tions ferment les unes après les autres dans le coin, c’est la mi­sère.” Au prin­temps 1999, le cou­reur n’ima­gine pas en­core qu’il em­bras­se­ra un jour cette vie d’agri­cul­teur. Puis tout dé­raille. Il est contrô­lé po­si­tif aux am­phé­ta­mines sur la Flèche wal­lonne. Au­jourd’hui, il ne com­prend tou­jours pas. Il ad­met avoir tou­ché aux am­phéts l’hi­ver, dans ces soi­rées or­ga­ni­sées par les fan-clubs des cou­reurs de la ré­gion. Mais pour­quoi au­rait-il ta­pé dans un pro­duit qu’il sa­vait dé­ce­lable avant une course où il ris­quait un contrôle? Et pour­quoi, après son aban­don à mi-course, lui a-t-on an­non­cé qu’il al­lait “être ti­ré au sort pour pis­ser” ? Pas mal de ques­tions, mais la seule ré­ponse qui tombe est une sus­pen­sion de six mois ju­me­lée à une lettre de li­cen­cie­ment de son équipe. Après un re­bond chez Jean De­la­tour, l’his­toire bé­gaye le 22 avril 2002: nou­veau contrôle po­si­tif aux am­phé­ta­mines sur le Tour de Ven­dée, nou­velle in­com­pré­hen­sion. In­no­cen­té dans un pre­mier temps (“les deux com­mis­saires UCI n’étaient pas man­da­tés pour contrô­ler en France. Pour­quoi ils sont ve­nus pour moi alors?”), il écope d’une sus­pen­sion de quatre ans après ap­pel du Tri­bu­nal ar­bi­tral du sport. Fin de car­rière et dé­pres­su­ri­sa­tion bru­tale de toute une vie à l’en­trée dans la tren­taine. “Tu n’as rien connu de la vie, tu te prends la réa­li­té en pleine tête. Ma car­rière s’est ter­mi­née en ca­ca­houètes com­plet. J’étais seul chez moi, le mi­lieu m’avait tour­né le dos. Je suis tom­bé en dé­pres­sion. Ma femme m’a ame­né chez le mé­de­cin, qui m’a pres­crit du Pro­zac. J’en pre­nais un, mais ça ne me fai­sait rien, puis deux, trois et par­fois j’en bouf­fais dix par jour. J’au­rais pu bouf­fer la boîte, ça n’au­rait pas été mieux. J’étais en dé­tresse to­tale, je me sen­tais re­je­té, et là, il te reste quoi? La drogue. Et je suis tom­bé dans les am­phé­ta­mines.” Mais cette fois, il n’y a ni fêtes ni fan-clubs. Juste l’ad­dic­tion et le plon­geon dans la toxi­co­ma­nie. Parce qu’il re­fuse de payer sa dose avec l’ar­gent du foyer, il monte un pe­tit tra­fic sur Ca­hors avec l’aide de son frère Fa­bien, jeune cy­cliste ama­teur. “Je me suis dit que j’al­lais m’ache­ter deux fla­cons et que j’en ven­drais un pour me payer ce­lui de de­main. Et la conne­rie com­mence comme ça. Je sa­vais que j’étais dro­gué, donc j’avais peur que les gens le voient aus­si. Alors tu restes en­fer­mé et tu fi­nis comme Pan­ta­ni, over­dose dans une chambre d’hô­tel.” Laurent Roux n’ira pas à Ri­mi­ni. Il est ar­rê­té avec son frère le 22 jan­vier 2006 de­vant l’au­berge fa­mi­liale. En tout, l’an­cien maillot rose pas­se­ra huit mois en dé­ten­tion pré­ven­tive à Gra­di­gnan, près de Bor­deaux. Il n’a rien ou­blié du ca­mion de po­lice “avec les portes comme pour faire ren­trer les vaches”, ni de l’ar­ri­vée au pé­ni­ten­cier avec fouille au corps, ni de la pre­mière nuit pas­sée dans une cel­lule d’at­tente “dé­gueu­lasse où les types pètent des plombs”. Puis ar­rive la consul­ta­tion du mé­de­cin de garde. “Il re­garde mon dos­sier, voit que je suis là pour tra­fic de stups et me lance: ‘Faut pas foutre le bor­del, je vais vous don­ner de la mé­tha­done et tous les sub­sti­tuts.’ Quoi? Je suis là à cause de la drogue et on va m’en pres­crire pour que je conti­nue à me ca­mer. Mais c’est un truc de ta­ré! Je n’ai ja­mais vou­lu en prendre. J’ai souf­fert pen­dant cinq jours, mais j’ai réus­si à me se­vrer tout seul.” À Gra­di­gnan, Roux par­tage sa cel­lule avec cinq co­lo­ca­taires. Au­des­sus de son lit su­per­po­sé, il a pla­car­dé une pho­to de ses vaches pour se rap­pe­ler ce qu’il s’est pro­mis: à la sor­tie de pri­son, il re­pren­dra la ferme fa­mi­liale. “Les autres me di­saient: ‘T’em­merde pas, viens plu­tôt avec nous, on va te mettre sur un casse.’ Quand tu sors, tu as vite fait de de­ve­nir dé­lin­quant.” Et puis il y a la drogue, par­tout et cau­tion­née ta­ci­te­ment par la di­rec­tion pour main­te­nir la paix so­ciale. “Ils mettent le maxi­mum de types sous ca­che­tons. Cer­tains en bouffent toute la jour­née pour pas voir le temps pas­ser. C’est connu: quand la came rentre, c’est calme plat, tout le monde dort, tout va bien.” Pour pas­ser le temps, l’an­cien spor­tif suit des cours (“mais c’était ni­veau CP, je me suis sen­ti très in­tel­li­gent”) avant de tra­vailler comme ma­ga­si­nier pour 180 eu­ros par mois en fin de peine. “Tu aides à dé­char­ger les ca­mions de four­ni­tures qui viennent de l’ex­té­rieur. Un vrai voyou va es­sayer au pre­mier ca­mion de se cas­ser, même moi l’idée m’a tra­ver­sé l’es­prit, mais j’ai très vite vu les titres: ‘L’an­cien cy­cliste éva­dé.’”

Gau­mont, VDB et Laurent le sur­vi­vant

Sauf que de­puis son pro­cès en juin 2006, le sort de Laurent Roux ne fait plus les titres des jour­naux. Re­ve­nu à la vie ci­vile, l’an­cien dé­te­nu es­saye juste de re­le­ver la tête avec le sou­tien de sa fa­mille, à com­men­cer par sa femme. Une ex­cep­tion quand le di­vorce est de­ve­nu un pas­sage très em­prun­té chez les cy­clistes une fois le vé­lo ran­gé à la cave. “Ja­la­bert a di­vor­cé, Di­dier Rous aus­si, Vi­renque et Le­blanc pa­reil. Il y a juste Fred Mon­cas­sin qui est en­core avec sa femme.” Pen­dant qu’il s’in­ves­tit dans ses nou­velles ac­ti­vi­tés agri­coles, Laurent Roux voit les hommes tom­ber au­tour de lui. Il y a les connais­sances de pe­lo­ton comme Mar­co Pan­ta­ni et Jo­sé María Ji­mé­nez, puis les

très proches. Le 4 fé­vrier 2009, Ch­ris­tophe Du­pouey se pend à son do­mi­cile. “Il était mon meilleur ami. Avant de se sui­ci­der, il a mis sur la table son maillot de cham­pion du monde de VTT. C’était un mes­sage pour dire: ‘J’ai été un cham­pion, au­jourd’hui j’ai be­soin qu’on m’aide.’ Mais per­sonne ne l’a ai­dé.” Pas da­van­tage d’aide pour ses co­pains Frank Van­den­broucke et Phi­lippe Gau­mont, fau­chés à 34 et 40 ans par une vie d’ex­cès de psy­cho­tropes et par un violent re­tour sur terre. “Au se­cond ma­riage de Phi­lippe, ses deux té­moins étaient Frank et moi. Il ne reste que moi, sou­pire-t-il. Ja­mais per­sonne ne se pose la ques­tion de sa­voir pour­quoi ils ont fi­ni comme ça. Les ins­tances nous foutent de­hors, ne veulent plus nous voir. Mais est-ce qu’on a le droit de prendre un être hu­main et de le pour­rir toute sa vie pour en faire un exemple?” Le vi­lain pe­tit ca­nard tou­jours, ce­lui qu’on fait mine de ne pas voir. Il cite l’exemple de Vincent La­ve­nu, qui a un jour plon­gé la tête dans le coffre de sa voi­ture au mo­ment où il s’est ap­pro­ché de lui. “J’ai pas la peste, que je sache!” Il y eut aus­si ce dé­part d’étape du Tour chez lui à Ca­hors, où on lui a re­fu­sé une in­vi­ta­tion au vil­lage dé­part pour ses en­fants et lui. Mal­gré tout, Laurent Roux fait pas­ser le mes­sage qu’il reste dis­po­nible pour conduire une voi­ture sur les courses. Lors du Tour 2015, il croise Fran­çois Le­mar­chand, le res­pon­sable spor­tif d’ASO, une vieille connais­sance. “On était échap­pés sur le cham­pion­nat de France à Castres en 1996, et il avait glis­sé à quatre ki­lo­mètres de l’ar­ri­vée sur une plaque d’égout. Donc il ne peut pas dire qu’il ne me connaît pas. Je lui ex­plique que le vé­lo, c’est toute ma vie, que j’ai en­vie d’y re­ve­nir. Il me ré­pond: ‘Je te donne mon mail, tu n’au­ras qu’à en­voyer ton CV.’ Je n’ai ja­mais eu de ré­ponse. Qu’on me dise au moins pour­quoi on me re­jette! Qu’on me dise: ‘Reste chez toi, Laurent, tu nous fais chier, on ne veut pas te voir.’” Un re­jet d’au­tant plus dif­fi­cile à vivre que son ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle bat de l’aile. “J’ai gé­ré mes en­tre­prises comme j’ai fait du sport, avec beau­coup d’am­bi­tion et j’ai dé­ran­gé des concur­rents. La pre­mière an­née, ça mar­chait du feu de Dieu, on n’avait pas as­sez de paille, puis j’ai com­men­cé à re­ce­voir des lettres de me­nace. Et un jour, ils ont mis les me­naces à exé­cu­tion, j’ai su­bi un in­cen­die cri­mi­nel le 23 dé­cembre 2013. Ils m’ont tout fait brû­ler, les bâ­ti­ments de sto­ckage, les ca­mions. Les as­su­rances ne payent pas comme ça, alors il a fal­lu se mettre en pro­cé­dure de re­dres­se­ment.” Dé­but mai, Laurent Roux a mis en vente sa mai­son, une bâ­tisse for­ti­fiée du XVIe siècle, avec meur­trières et un bu­reau ins­tal­lé dans l’an­cienne tour de garde. “Elle ap­par­tient à la fa­mille de ma femme, on a fait des gros tra­vaux nous-mêmes de­dans. C’est vrai­ment la merde…” Il marque une pause et re­garde par-de­là la grande baie vi­trée où l’orage re­double de vio­lence, puis ter­mine sa bière par­fum miel. “Tu sais, je fi­nis par me dire que j’ai vrai­ment la guigne.”

“Qu’on me dise au moins pour­quoi on me re­jette! Qu’on me dise ‘Reste chez toi, Laurent, tu nous fais chier, on ne veut pas te voir.’”

Re­tourne-toi Laurent!

Meilleur grim­peur.

Fort comme un boeuf.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.