“Je ne sais pas pour­quoi, dès que j’ai un pe­tit truc, on en parle di­rect”

Pour cer­tains, il est un pois­sard abon­né aux places d’hon­neur. Pour d’autres, une tête de mule au ca­rac­tère in­gé­rable. Na­cer Bou­han­ni est sur­tout un des sprin­teurs les plus ta­len­tueux de sa gé­né­ra­tion, et quelques se­maines après une ga­melle qui au­rait pu

Pédale! - - Portfolio - PAR ALEXANDRE DOSKOV ET MARC HERVEZ, À VELAINE- EN- HAYE / PHO­TOS: RÉ­MY ARTIGES POUR PÉ­DALE ! PANORAMIC ET ICONSPORT

Ef­fon­dré sur le dos, les bras contre le corps, Na­cer Bou­han­ni ne bouge plus. Au­cune ca­mé­ra n’a cap­té sa chute, mais elle a vi­si­ble­ment été vio­lente. Le sprin­teur a les pieds au ni­veau du ta­lus, le corps en tra­vers de la route, et ses yeux clos in­diquent qu’il est pro­ba­ble­ment in­cons­cient. Son cuis­sard a éton­nam­ment ré­sis­té au choc, même si le lo­go Co­fi­dis qui lui re­couvre la cuisse est sa­li par une espèce de traî­née noire. Son maillot vert de lea­der du clas­se­ment par points semble lui aus­si avoir te­nu le coup, mais le sprin­ter n’en au­ra plus be­soin une fois que l’am­bu­lance l’au­ra em­bar­qué vers l’hô­pi­tal. Sa ga­melle mo­nu­men­tale du 30 avril der­nier, à 25 bornes de la ligne d’ar­ri­vée de la troi­sième et der­nière étape du Tour de York­shire, a lais­sé des traces: com­mo­tions, trau­ma crâ­nien, maux de tête, dou­leurs aux cer­vi­cales et perte de to­ni­ci­té mus­cu­laire, due à ses dix jours d’hos­pi­ta­li­sa­tion. “Quand je suis sorti du lit, j’avais l’im­pres­sion de de­voir ré­ap­prendre à mar­cher, de re­dé­cou­vrir mes muscles. Donc on se de­mande si on va pou­voir re­ve­nir au ni­veau. Je veux re­prendre la com­pé­ti­tion au plus vite et re­trou­ver des sen­sa­tions”, dé­cla­rai­til à quelques se­maines du Dau­phi­né où il ter­mi­ne­ra troi­sième à Ar­lanc pour son sprint de re­tour. Avec ap­pré­hen­sion? “Je ne peux pas dire. Mais si on com­mence à se po­ser des ques­tions, on n’y ar­rive plus. C’est un mé­tier à risques, il faut en avoir conscience. Quand on va sur les routes faire quelques bornes pour l’en­traî­ne­ment, on se fait ra­ser par des voi­tures à 50 cen­ti­mètres. Mais il y a des choses plus graves.” Na­cer Bou­han­ni n’au­ra de toute fa­çon pas trop de mal à ou­blier son tête-à-tête avec l’as­phalte an­glais, puis­qu’il n’en garde au­cun sou­ve­nir. “Quel­qu’un a tra­ver­sé de­vant moi en pleine des­cente, il m’a ba­layé la roue avant, et je n’ai rien pu faire. Je me suis re­trou­vé in­cons­cient par terre. Je ne sais même pas ce qu’il m’est ar­ri­vé, je ré­pète ce qu’on m’a dit. J’ai juste vu les images de moi in­cons­cient au sol.” Fin mai, ins­tal­lé dans la cui­sine de sa mai­son en ban­lieue de Nan­cy, des stig­mates de la chute en­core sur les coudes, le cou­reur sait qu’il a évi­té le pire de peu. “C’est clai­re­ment la plus grosse chute de ma car­rière. J’en ai pris pour­tant... Je me suis cas­sé des dents, j’ai eu des points de su­ture à la bouche, au men­ton, j’ai eu des côtes cas­sées”, rem­bo­bine-t-il en pas­sant en re­vue ses sé­jours aux ur­gences. Il y a eu

“Pour­quoi il tombe? Je ne sais pas, il faut de­man­der à l’étoile qui est au-des­sus.” Geof­frey Soupe, son pois­son-pi­lote

cette ligne droite à Chan­ton­nay, en Ven­dée, théâtre de l’ar­ri­vée des cham­pion­nats de France 2015. Ce jour-là, dans la cha­leur étouf­fante de la fin du mois de juin, Na­cer Bou­han­ni ar­rive au bout des 247 ki­lo­mètres avec un pe­tit groupe d’une di­zaine de cou­reurs. Théo­ri­que­ment, ce­lui qui vient de si­gner chez Co­fi­dis est in­tou­chable et ne de­vrait faire qu’une bou­chée de ses com­pa­gnons de route au sprint, mais la poisse lui tombe des­sus. An­tho­ny Roux dé­boîte de­vant lui, Bou­han­ni ter­mine au ta­pis, et l’ano­nyme Ste­ven Tro­net lève les bras deux cents mètres plus loin sur la ligne d’ar­ri­vée pour se pa­rer du maillot bleu blanc rouge. Ra­geant. “À une se­conde près, il lan­çait son sprint et c’était fi­ni”, re­grette en­core Yvon San­quer, ma­na­ger gé­né­ral de l’équipe Co­fi­dis. Dans la fou­lée, Bou­han­ni se pré­sente au dé­part de la Grande Boucle à Utrecht, le 4 juillet 2015. Mais après une chute dans la deuxième étape, puis une autre trois jours plus tard, le Vos­gien est bon pour l’aban­don. Quoi d’autre? Pa­ris-Nice 2013, où il est contraint de rendre son dos­sard dès la deuxième étape alors qu’il porte le maillot jaune sur les épaules. “L’an­née der­nière aus­si, Tour du Poi­tou-- Cha­rentes, il était en train de ga­gner la deuxième étape pour sa re­prise, et il y a deux cou­reurs dans sa roue qui lui fauchent la roue ar­rière et s’ac­crochent. Donc en réa­li­té, les chutes où c’est lui qui se loupe, il n’y en a pas vrai­ment beau­coup. Il est ame­né à prendre des risques, il y a un manque de réus­site par­fois, mais il n’est pas mal­adroit, Na­cer”, dé­fend Yvon San­quer. “Pour­quoi il tombe? Je ne sais pas, il faut de­man­der à l’étoile qui est au-des­sus”, pro­pose quant à lui son pois­son-pi­lote Geof­frey Soupe. Son corps a beau avoir mor­flé, hors de ques­tion pour Na­cer Bou­han­ni de le­ver le pied, d’abor­der les courses dif­fé­rem­ment ou de se mé­ta­mor­pho­ser en ba­rou­deur, tel un Laurent Ja­la­bert qui a dit stop aux ar­ri­vées mas­sives après sa ter­rible chute d’Ar­men­tières sur le Tour 1994. “Je ne vais pas ar­rê­ter d’être sprin­teur, parce que la plu­part

de mes grosses chutes ne sont pas ar­ri­vées sur des sprints. Tou­jours pen­dant la course. J’ai peut-être chu­té une fois au sprint de­puis le dé­but de ma car­rière”, se dé­douane-t-il. De toute ma­nière, Na­cer Bou­han­ni est for­mel: il ne chute pas plus qu’un autre. “C’est juste qu’on en parle plus, c’est sur­tout ça. Je ne sais pas pour­quoi, dès que j’ai un pe­tit truc, on en parle di­rect.”

Deux co­qs dans le pou­lailler

Geof­frey Soupe, pas­sé pro­fes­sion­nel avec Bou­han­ni chez FDJ en 2011 et qui l’a tou­jours sui­vi de­puis, livre la même ana­lyse: “Avec les mé­dias, il y a tou­jours eu un pe­tit plus avec Na­cer. Les moindres pe­tits trucs font tou­jours des grandes phrases. On ne peut pas l’ex­pli­quer, de­puis la FDJ c’est comme ça.” De­puis le temps, Soupe est de­ve­nu un vieil ha­bi­tué de la mé­thode Bou­han­ni et a ap­pris à ap­pré­hen­der la bête. Quand ils avaient tous les deux vingt ans, pour leur pre­mière course pro­fes­sion­nelle, ils sont al­lés faire leurs classes en­semble à La Tro­pi­cale, au Ga­bon, où ils ont rem­por­té une étape cha­cun. En­suite, Soupe est ra­pi­de­ment de­ve­nu le pois­son-pi­lote fa­vo­ri de Bou­han­ni pour l’em­me­ner au sprint, rôle qu’il as­sure tou­jours au­jourd’hui chez Co­fi­dis. “Ça fait quand même sept ans que je le connais, on a par­ta­gé pas mal de choses, donc on se connaît re­la­ti­ve­ment bien”, rap­pelle Soupe. Mais tous n’ont pas eu sa pa­tience. Steve Chai­nel, an­cien co­équi­pier re­cru­té par Co­fi­dis in­clus dans le pa­ckage FDJ Bou­han­ni-Soupe mais pous­sé vers la sor­tie pour manque de ré­sul­tats, n’a “ab­so­lu­ment rien à dire sur ce me­clà”. Il y a deux ans, le sprin­teur re­trai­té Jim­my Cas­per, qui a lui aus­si com­men­cé sa car­rière chez le géant na­tio­nal du jeu avant de pas­ser chez l’or­ga­nisme de cré­dit, lui re­pro­chait son manque de conscience syn­di­cale pour les pe­tites mains, sans qui un sprin­teur ne peut ob­te­nir de ré­sul­tats: “Il de­vrait res­pec­ter un peu plus ses co­équi­piers et leur faire ga­gner un peu d’ar­gent, ap­prendre à par­ta­ger. Si­non, son nou­veau train ne du­re­ra pas long­temps.” Des at­taques fron­tales que l’in­té­res­sé pré­fère ba­layer d’un re­vers de main: “Je suis cou­reur, pas ma­na­ger, je n’ai pas à im­po­ser quoi que ce soit dans mes né­go­cia­tions. Et Jim­my Cas­per, il a né­go­cié pour qui, lui, dans sa car­rière? Il faut lui re­tour­ner la ques­tion. Les don­neurs de le­çons, en gé­né­ral, c’est les pires.” Une passe d’armes qui illustre bien la fin en eau de bou­din de la re­la­tion entre Na­cer Bou­han­ni et l’équipe di­ri­gée par le clan Ma­diot. Du cô­té du spon­sor, on garde aus­si un sou­ve­nir mi­ti­gé du pas­sage du cou­reur, entre sa­tis­fac­tion sur le plan spor­tif et dé­cep­tion sur le plan hu­main. Re­cru­té à 20 ans à peine, il a pour lui d’avoir ra­pi­de­ment prou­vé. “Je me sou­viens d’un jeune dé­ter­mi­né, mo­ti­vé, qui avait en­vie d’en dé­coudre et de mon­trer qu’il était bon”, re­late Marc Ma­diot. Mais si les pre­miers suc­cès ne tardent pas – en 2012 Bou­han­ni de­vient à 21 ans le plus jeune cham­pion de France de­puis l’après­guerre –, les pre­mières in­com­pré­hen­sions pointent aus­si le bout de leur nez. Alors qu’il se voyait étren­ner son maillot tri­co­lore sur le Tour de France de cette même an­née 2012, Marc Ma­diot re­fuse de l’em­me­ner. “Il n’était pas en­core prêt, c’est tout. Il faut du vo­lume pour pas­ser trois se­maines de course.” En 2014, on lui fait sau­ter Mi­lan-San Re­mo, la course de ses rêves. Pire, en plus du jeune Bou­han­ni, la FDJ compte aus­si la carte Ar­naud Dé­mare, l’autre es­poir fran­çais du sprint, avec qui il se tire la bourre de­puis les ca­té­go­ries ju­niors et qui n’a qu’un an de moins que lui. Avec deux co­qs dans le même pou­lailler, l’équa­tion est com­pli­quée à ré­soudre. L’état-ma­jor de la FDJ doit jon­gler entre les deux. Pas fa­cile de gé­rer les ego, même si de l’avis même de Na­cer, il n’y avait pas d’ani­mo­si­té entre les deux: “Cha­cun avait un groupe à son ser­vice et un ca­rac­tère dif­fé­rent. Mais ça s’ar­rê­tait là.” Ma­diot, lui, conti­nue de dé­fendre sa fa­çon de faire. “La concur­rence a fait avan­cer les deux, ils ga­gnaient cha­cun une quin­zaine de courses par an. Pour moi, c’était une re­la­tion qui ti­rait tout le monde vers le haut.” L’his­toire se ter­mine tout de même dans les éclats de vais­selle cas­sée. Comment pou­vai­til en être au­tre­ment, quand on connaît les deux hommes? “Avec Ma­diot... On est tous les deux des ca­rac­té­riels, c’est vrai”, ad­met Bou­han­ni. “Ça au­rait pu mieux se pas­ser... Mais on n’a ja­mais eu de grandes dis­cus­sions en­semble. Fi­na­le­ment, on ne se connaît pas tant que ça.” La goutte d’eau qui scel­le­ra le di­vorce entre les deux hommes, c’est cette fa­meuse in­ter­view ac­cor­dée à L’Équipe Magazine en sep­tembre 2014. Quelques mois plus tôt, le na­tif d’Épi­nal a rem­por­té trois étapes du Gi­ro en ra­me­nant le maillot rouge de meilleur sprin­teur à la mai­son, mais il se lâche contre son équipe, et cer­taines phrases ne passent pas. Comme lors­qu’il com­pare les autres écu­ries à des ba­zoo­kas, et la sienne à un pe­tit pis­to­let. Le cou­reur pré­tend n’avoir fait qu’ex­pri­mer le fond de sa pen­sée. Mais Marc Ma­diot tranche: son sprin­teur, qui a dé­jà né­go­cié son trans­fert chez Co­fi­dis, ne se­ra plus ali­gné de la sai­son. “Je sa­vais qu’il avait

“Il a bai­gné dans le cy­clisme. Dès les ben­ja­mins, il ré­pé­tait que son ob­jec­tif, c’était de de­ve­nir pro. À 11-12 ans, il s’im­po­sait dé­jà un ré­gime ali­men­taire de cham­pion. À cet âge, per­sonne ne fait ça.” Phi­lippe Jean­mi­chel, pré­sident de l’UC Con­trexé­ville-Mi­re­court

une re­la­tion froide avec Ma­diot... Mais c’est pas simple d’avoir plu­sieurs lea­ders, re­con­naît Yvon San­quer. C’est un ga­gneur, il fait des sa­cri­fices, il est exi­geant avec lui et avec les autres. Mais ce n’est pas un com­mu­ni­quant, Na­cer. Il dit les choses comme il les res­sent, sans se sou­cier de leur im­pact. Il faut qu’il ap­prenne à prendre du re­cul avec la dé­cep­tion. À froid, il a une bonne ana­lyse, mais à chaud, il peut s’éner­ver.” Ha­bi­tuel­le­ment, ce genre de trait de ca­rac­tère est as­so­cié aux sprin­teurs. Il s’est em­por­té? C’est nor­mal, c’est un sprin­teur, il est sous le coup de la dé­charge d’adré­na­line de la fin de course. Il est un peu ar­ro­gant? Ben oui, c’est un sprin­teur, ils sont tous comme ça, comme Ci­pol­li­ni, comme Ca­ven­dish. “À par­tir du mo­ment où on est très fort, on a un ca­rac­tère. On ne peut pas tra­vailler pour un lea­der et s’at­tendre à ce que tout soit tout rose. Il y a for­cé­ment des re­mises en ques­tion, ça fait par­tie in­té­grante du rôle. Il faut sa­voir l’ac­cep­ter et al­ler de l’avant, plu­tôt que de se dire ‘fait chier, c’est un con’”, es­time Geof­frey Soupe, qui pré­fère re­te­nir le cô­té per­fec­tion­niste de son lea­der: “Son image est un peu tron­quée. Comme tous les pu­diques, il ar­bore une cer­taine fa­çade qui peut être prise pour de l’ar­ro­gance.” Et avec Bou­han­ni, l’in­dul­gence lais­sée aux autres sprin­teurs n’est pas de mise. Et en­core moins de­puis qu’il est ar­ri­vé chez Co­fi­dis et qu’il a le plus gros sa­laire du cy­clisme fran­çais. D’ailleurs, sur Google, la pre­mière re­cherche as­so­ciée à son nom est “sa­laire”. Et il suf­fit d’une al­ter­ca­tion dans un hô­tel ou d’une em­brouille floue dans une bi­jou­te­rie de Nan­cy pour que l’éti­quette de “bad boy” lui soit col­lée dans le dos, ou que cer­tains com­men­taires en fassent le “Ka­rim Ben­ze­ma du pe­lo­ton”. “Oui, j’ai dé­jà re­çu des mes­sages comme ça, confirme Bou­han­ni d’un ton la­co­nique. Je suis pas­sé à un stade où je ne re­garde plus tout ça. Avant, je re­gar­dais ce que di­saient les jour­naux sur moi et même les com­men­taires. Main­te­nant, tout le monde uti­lise in­ter­net, Twit­ter, Fa­ce­book, Ins­ta­gram... La cri­tique est fa­cile der­rière un écran.” Mais même s’il évo­lue dans le monde du cy­clisme, un mi­lieu blanc et at­ta­ché à ses tra­di­tions, Bou­han­ni re­fuse de se ré­fu­gier dans les ha­bits du dis­cri­mi­né. “Je ne veux pas croire à du ra­cisme. Dans ma tête, je ne me dis pas ça, en tout cas. Je ne suis pas quel­qu’un qui cherche à se faire pas­ser pour une vic­time, ou à ce qu’on me plaigne, qu’on se dise ‘le pauvre!’ Je n’ai pas du tout cette phi­lo­so­phie.” Pur Vos­gien né à Épi­nal comme son père et s’ex­pri­mant avec un ac­cent ty­pique de la ré­gion, Bou­han­ni est un ca­sa­nier. À l’ori­gine, la fa­mille vient de Cons­tan­tine en Al­gé­rie. Et de­puis? Rien. Ni lui ni son père n’ont ja­mais mis les pieds là-bas. Et c’est dans sa ré­gion na­tale que le pe­tit Na­cer a usé ses pre­miers pé­da­liers.

Up­per­cuts et bud­gets ser­rés

Chez Bou­han­ni, cette vo­lon­té fé­roce d’at­teindre ses ob­jec­tifs ne date pas d’hier. C’est même une af­faire de fa­mille. Pous­sé par son père Ka­rim, lui aus­si mor­du de vé­lo et ha­bi­tué des courses en ama­teur, il monte sur selle à six ans. Dès ses pre­miers coups de pé­dales à l’UC Con­trexé­ville-Mi­re­court, le pe­tit Na­cer am­bi­tionne de faire car­rière grâce à ses cuisses. “Il a bai­gné dans le cy­clisme. Dès les ben­ja­mins, il ré­pé­tait que son ob­jec­tif, c’était de de­ve­nir pro, se re­mé­more Phi­lippe Jean­mi­chel, le pré­sident du club. Ça ne l’em­pê­chait pas de res­ter humble. Par exemple, il était au-des­sus du lot, mais il évi­tait sur les courses en cir­cuit de prendre un tour aux der­niers. Il re­fu­sait de les doubler par res­pect. Mais à 1112 ans, il s’im­po­sait dé­jà un ré­gime ali­men­taire de cham­pion. Il évi­tait le gras. À cet âge, per­sonne ne fait ça.” Et pour­tant, au mo­ment d’évo­quer des idoles de jeu­nesse, au­cun nom ne sort. Hor­mis un, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec le pe­lo­ton: “Mike Ty­son. Je me le­vais la nuit pour voir ses com­bats. En re­vanche, re­gar­der le fi­nal d’une course, ça ne m’est ja­mais ar­ri­vé. Je ne suis ja­mais al­lé sur le Tour en tant que spec­ta­teur.” Il faut dire que chez les Bou­han­ni, on pré­fère cas­ser la ti­re­lire fa­mi­liale pour ac­com­pa­gner le re­je­ton sur les courses du quart nord-est de la France que de prendre trois jours sans solde pour al­ler par­quer sa ca­ra­vane et plan­ter le pa­ra­sol sur les pentes du Ga­li­bier en juillet. Pour Ka­rim Bou­han­ni, qui bosse en­core au­jourd’hui sur les chan­tiers comme cou­vreur, il y a peut-être la car­rière du fis­ton au bout, celle que lui n’a pas pu ten­ter d’em­prun­ter faute de moyens. Alors il se saigne pour la bonne cause. “Le cy­clisme, c’est un sport as­sez oné­reux, re­con­naît le sprin­ter de Co­fi­dis au­jourd’hui. C’est aus­si beau­coup de sa­cri­fices pour les pa­rents, no­tam­ment les week-ends en fa­mille. Il faut faire une trotte pour al­ler sur une course, c’est pas le club où vous êtes li­cen­cié qui va vous y em­me­ner. Je me suis dé­jà vu à l’âge de 14 ans faire 500 ki­lo­mètres avec mon père pour une com­pé­ti­tion un sa­me­di. Puis on ne sait pas comment ça va se pas­ser, on peut chu­ter, cas­ser le ma­té­riel... Donc si on n’a pas les pa­rents qui suivent, ce n’est pas pos­sible de per­cer.” Une fois la quin­zaine dé­pas­sée, le cuis­sard de l’UC Con­trexé­ville s’avère ra­pi­de­ment trop étroit pour ses cuisses. En 2006, Na­cer Bou­han­ni s’engage avec le Sprin­ter Club Sar­re­gue­mines, moins proche du foyer fa­mi­lial, mais qui pré­sente l’avan­tage d’avoir “un bud­get vingt fois su­pé­rieur à notre club de Con­trexé­ville, note Phi­lippe Jean­mi­chel. Quand on est am­bi­tieux, il faut avoir les moyens de payer le ma­té­riel. Nous ne pou­vions pas suivre.” En Mo­selle, il se frotte au gra­tin lo­cal, pour­suit sa pro­gres­sion et touche à la piste pour par­faire sa vé­lo­ci­té, “avec un cer­tain ta­lent, se­lon Thier­ry Ch­rist, tré­so­rier du club. Il est de­ve­nu sprin­ter sur le tard. À l’époque, il pas­sait par­tout.” En plus de lui four­nir un vé­lo pour les chro­nos et les tours de vé­lo­drome, ce der­nier doit aus­si com­po­ser avec le tem­pé­ra­ment du père. Le sé­same vers le monde pro est à ce prix. “Il s’oc­cu­pait de son sui­vi. Je de­vais com­po­ser avec des bud­gets ser­rés, mais il né­go­ciait tout. Il ne lé­si­nait pas sur les moyens: bois­sons éner­gi­santes, pro­duits de ré­cu­pé­ra­tion, soins, den­rées ali­men­taires. Il fal­lait que l’on par­ti­cipe aus­si à ses dé­penses. On voit qu’il y avait chez lui la vo­lon­té de tout mettre en oeuvre pour que Na­cer ait un ave­nir dans le cy­clisme. Il a réus­si, sans le griller. Et pour­tant, je re­vois un en­traî­neur AG2R qui avait un oeil sur lui me dire qu’il était scep­tique.” En pa­ral­lèle, il rentre à la gen­dar­me­rie à l’âge de 18 ans, au grou­pe­ment de Chan­te­reine, à Épi­nal. Une bonne planque. “Pen­dant deux ans, j’étais dé­ta­ché en tant que spor­tif de haut ni­veau, avec un pro­gramme amé­na­gé, dé­taille-t-il. Je suis de­ve­nu gen­darme pour ça: si j’avais fait un

“Il de­vrait res­pec­ter un peu plus ses co­équi­piers et leur faire ga­gner un peu d’ar­gent, ap­prendre à par­ta­ger.” Jim­my Cas­per

“Comme dans le cy­clisme, j’aime la souf­france phy­sique, le dé­pas­se­ment de soi, l’as­pect men­tal de la boxe. Sur un vé­lo, on est seul. Et sur un ring, pa­reil.”

autre mé­tier, par exemple dans le bâ­ti­ment, je n’au­rais pas pu conti­nuer dans le cy­clisme. J’étais tran­quille. J’étais en uni­forme, mais pas sur le ter­rain. J’étais au se­cré­ta­riat. Je tra­vaillais le ma­tin et l’après-mi­di, j’al­lais m’en­traî­ner. C’était aus­si une voie de sé­cu­ri­té au cas où je n’au­rais pas per­cé dans le vé­lo.” La pous­sée d’hor­mones qui ac­com­pagne ha­bi­tuel­le­ment la pu­ber­té ne lui a pas fait chan­ger de cap. “Je n’ai pas eu une ado­les­cence comme beau­coup de jeunes, confesse le sprin­teur. Les sor­ties, les boîtes de nuit, tout ça, je n’ai pas trop connu, je me suis beau­coup consa­cré au cy­clisme. Ça de­mande beau­coup de sa­cri­fices. Même au­jourd’hui. Mis à part al­ler boire un verre, al­ler au res­tau­rant ou au ci­né­ma avec des amis… Ça se ré­sume à ça.” Bou­han­ni n’est pas homme à en­chaî­ner les ex­cen­tri­ci­tés. Chez lui, en plus d’une ar­mée de si­rops – son pê­ché mi­gnon –, une Play Sta­tion à la­quelle il touche peu, une table de billard, et un ga­rage bien four­ni dans le­quel s’en­tassent deux voi­tures dont une Ma­se­ra­ti Gran­tu­ris­mo MC Stra­da­len, une de ses seules fo­lies. Le reste de son temps libre est ré­ser­vé à son deuxième amour, ce­lui du ring. Là en­core, c’est son père, contraint de tro­quer le cy­clisme contre la boxe an­glaise après avoir cas­sé sa mon­ture sans avoir les fonds pour la rem­pla­cer, qui lui trans­met la fibre. Plus qu’un hob­by, le noble art de­vient une pas­sion. À tel point qu’au­jourd’hui en­core, le sprin­ter en­file les gants dès qu’il le peut. Par­fois, c’est son pote So­fiane Ta­koucht, an­cien cham­pion d’Eu­rope des poids plumes, qui vient mettre quelques up­per­cuts chez Bou­han­ni. On se sou­vient aus­si, du temps où il cou­rait pour la FDJ, de son “fais gaffe, je fais de la boxe” ba­lan­cé à la face du vieux bris­card ita­lien Ales­san­dro Pe­tac­chi qui lui avait as­se­né un coup de poing dans le dos pour lui re­pro­cher son pla­ce­ment. “Comme dans le cy­clisme, j’aime la souf­france phy­sique, le dé­pas­se­ment de soi, l’as­pect men­tal de la boxe. Sur un vé­lo, on est seul. Et quand on est sur un ring, c’est un peu pa­reil. Si on a fait les choses comme il fal­lait et qu’on s’est bien en­traî­né, ça va mar­cher. Si­non, on paye l’ad­di­tion as­sez ra­pi­de­ment!” Là où l’en­semble du pe­lo­ton aime par­tir en va­cances à Cu­ra­çao, Na­cer Bou­han­ni, lui, pré­fère pas­ser la trêve hi­ver­nale les gants à la main. “J’ai du ma­té­riel pour boxer à la mai­son. Et chaque hi­ver, je fais des stages avec des pros à Char­le­ville-Mé­zières pour me main­te­nir en forme.” Un cau­che­mar pour ses en­traî­neurs pa­ra­nos à l’idée de le voir se bles­ser bê­te­ment? Pas vrai­ment. Une nou­velle fois, Bou­han­ni pré­fère mi­ni­mi­ser en ex­pli­quant que le risque est par­tout: “Mes en­traî­neurs le savent, mais ils ne me l’in­ter­disent pas. Si­non, on ne fait plus rien... Ceux qui font du ski aus­si peuvent se faire mal, quand on voit ce qui est ar­ri­vé à Schu­ma­cher, tous les sports sont dan­ge­reux.” En ce mo­ment, Na­cer Bou­han­ni at­tend son pro­chain jou­jou, la pis­cine qu’il fait construire dans le jar­din de sa villa en ban­lieue ai­sée de Nan­cy, où il compte le foot­bal­leur Benoît Pe­dret­ti comme voi­sin, et qui de­vrait être prête pour juillet. Mais il pré­fé­re­rait en pro­fi­ter plu­tôt à par­tir d’août. “En juillet, j’es­père quand même être sur le Tour”, dit-il en pas­sant la main sur sa nuque meur­trie. Quand on est cy­cliste et boxeur, on sait dou­ble­ment se re­le­ver.

Na­cer Bou­han­ni •

Vi­rage à la corde.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.