“JE PEN­SAIS QUE J’ALL AIS RES­TER PA­RA­LY­SÉ”

Pédale! - - Entretien - PAR PIERRE BOISSON, À VITORIA ( ES­PAGNE) / PHO­TOS: MARKEL REDONDO POUR PÉ­DALE!, PANORAMIC ET DPPI

CON­FES­SIONS Il a ter­mi­né trois fois sur le po­dium du Tour de France, mais il est res­té l’homme d’une chute. Celle sur­ve­nue lors de cette édi­tion 2003 qu’il pen­sait bien ga­gner. Jo­se­ba Be­lo­ki re­vient sur ce jour où tout bas­cu­la dans sa car­rière et ra­conte une his­toire de souf­france, de pas­sion et de tra­hi­son. Bref, une his­toire de cy­clisme.

Au Pays basque, il existe une cou­tume qui consiste à ras­sem­bler quelques amis dans une pe­tite pièce, pour cui­si­ner et dé­gus­ter des spé­cia­li­tés ré­gio­nales. Ce lieu porte un nom: le “Txo­ko”. Ce­lui de Jo­se­ba Be­lo­ki se trouve au sous-sol d’un pa­villon de Vitoria. Une pièce sans faste, où la lu­mière du jour ne filtre qu’à tra­vers deux étroites per­siennes. C’est ici, dans ce jar­din se­cret, que l’an­cien cou­reur de la Once a ac­cu­mu­lé les sou­ve­nirs d’une vie de cy­cliste. Maillots, vé­los, bi­dons. Joie et dou­leur. “C’est la seule par­tie de la mai­son où les in­vi­tés peuvent sa­voir que j’ai été un cou­reur”, glisse Be­lo­ki, comme pour s’ex­cu­ser d’avoir af­fi­ché les quelques sym­boles de sa fier­té. Le pre­mier tro­phée date de 1984. Une deuxième place dans une course de vil­lage, an­non­cia­trice d’une car­rière d’ac­ces­sits: troi­sième sur les Tour 2000 et 2001, deuxième en 2002. Au­cune vic­toire. Dans son mu­sée per­son­nel, Jo­se­ba Be­lo­ki n’a en­ca­dré qu’un seul maillot. Ce­lui qu’il por­tait le 14 juillet 2003 quand il s’est écrou­lé dans la des­cente de la Ro­chette, re­mi­sant son rêve de vic­toire et lais­sant Lance Arm­strong fi­ler vers la gloire à tra­vers champs.

Quand est-ce que cette chute a ces­sé de te faire mal? Quand ils m’ont mis de la mor­phine! J’ai tou­jours des bouts de fer dans le corps, je sonne sous les por­tiques des aé­ro­ports, mais au fond c’est pas bien grave. Ce qui m’a le plus fait mal, c’est que tout se soit ter­mi­né à cause de cette chute. J’ai per­du l’oc­ca­sion de réa­li­ser mon rêve, et j’ai dû mettre fin à ma car­rière au plus haut ni­veau.

Tu te rap­pelles de quoi? De tout. Deux vi­rages avant, la roue me fait un truc bi­zarre à cause de l’as­phalte. Il fai­sait très chaud, le sol se gon­do­lait. Il ne res­tait plus rien. Seule­ment 3 ki­lo­mètres. Je suis ren­tré très vite dans le vi­rage, Vi­no était de­vant et j’avais dit à Lance: “On y va à fond.” Sou­dain, je suis dans les airs. Et dans l’air, j’en­tends un BOUM. Je tombe. La pre­mière chose que je vois, c’est le vi­sage d’Hai­mar (Zu­bel­dia). Il passe. En­suite, c’est Jo­sé Aze­ve­do, mon ca­ma­rade de chambre. Lui et Jörg Jaksche s’ar­rêtent pour moi ce jour-là, alors qu’ils au­raient pu fi­nir dans les dix pre­miers du Tour. Jo­sé es­saye de me tran­quilli­ser, je l’avais près de moi comme si c’était ma mère. Je pen­sais que j’al­lais res­ter pa­ra­ly­sé. J’avais une dou­leur… En­suite, Ma­no­lo ar­rive, ils me mettent de­bout, et là je me rends compte que j’avais une jambe plus courte que l’autre. (Il montre avec ses mains un gouffre de 15 cm.) Toute ma hanche était re­mon­tée.

Tu t’éva­nouis? Non, je tour­nais un peu, ils m’ont mis dans une am­bu­lance. J’avais le sca­phoïde, le cu­bi­tus et le ra­dius de la main droite cas­sés et le coude dé­fon­cé, mais pour que tu ima­gines à quel point j’avais mal au dos et à la hanche: avec cette main bri­sée, je ser­rais la poi­gnée de la ci­vière de toutes mes forces, sans même sen­tir que j’avais tout le bras cas­sé. Je me rap­pelle qu’on a pas­sé la ligne d’ar­ri­vée avec l’am­bu­lance. J’ai vu beau­coup de gens pleu­rer ce jour-là. Des jour­na­listes, des pho­to­graphes, Ma­no­lo qui n’ar­rê­tait pas.

Tu as même, pa­raît-il, re­çu un té­lé­gramme

du roi… Du roi et de beau­coup d’autres per­sonnes. De Gap, on m’a en­voyé à l’hô­pi­tal de Vitoria par l’es­pace aé­rien mi­li­taire, que la mai­son royale es­pa­gnole a fait spé­cia­le­ment ou­vrir pour moi. On m’en­voyait des lettres avec comme des­ti­na­taire “Be­lo­ki, Vitoria”, et elles ar­ri­vaient à la mai­son. La nuit, des gens ve­naient à l’hô­pi­tal me chan­ter des chan­sons. Il y avait une file d’at­tente pour me sa­luer dans ma chambre. C’est une des plus belles choses qui me soient ar­ri­vées dans le vé­lo. Le plus dur, c’était de voir le Tour à la té­lé la jour­née. Ter­rible. Mais j’ai vu toutes les étapes hein. Sauf le jour de l’opé­ra­tion.

“J’ai tou­jours des bouts de fer dans le corps, je sonne sous les por­tiques des aé­ro­ports, mais au fond, c’est pas bien grave. Ce qui m’a le plus fait mal, c’est que tout se soit ter­mi­né à cause de cette chute.”

Comment tes proches ont-ils vé­cu la chute?

Quinze jours après, ma pe­tite fille est née, ce­la nous a tous ai­dés à tour­ner la page. Sauf mon père. C’était un très grand pas­sion­né de cy­clisme, mais, après la chute, il n’a plus ja­mais re­gar­dé une étape du Tour, ni de vé­lo… Non, ja­mais… (Il baisse la tête.) Je n’ai ja­mais su vrai­ment pour­quoi, si ça lui rap­pe­lait des sou­ve­nirs, ou s’il n’avait plus d’illu­sion… Après 2003, au mois de juillet, il y avait tou­jours une am­biance de tris­tesse à la mai­son. Mon père a ai­dé mon plus jeune fils à ap­prendre à faire du vé­lo, mais c’est tout, il n’a plus ja­mais vou­lu rien d’autre. Et puis il est tom­bé malade gra­ve­ment en 2005. Il est dé­cé­dé en 2014… Avec ma mère, on al­lait tout le temps voir la clas­sique de San Se­bas­tian, mais lui non, il res­tait à la mai­son.

In­croyable. Com­pré­hen­sible.

Parce que c’était le train qui ne passe

qu’une fois? Ce n’était pas une ques­tion de pal­ma­rès. Il était heu­reux que je sois pro­fes­sion­nel et plus en­core quand mon frère Gor­ka l’était aus­si, mais les pro­jec­teurs et les po­diums ne l’in­té­res­saient pas. Mon père a été un tra­vailleur toute sa vie. Quand ils al­laient voir une étape des Py­ré­nées, ils fai­saient l’al­ler-re­tour en voi­ture sur la jour­née. Mes pa­rents al­laient aux ChampsÉ­ly­sées en train, je les ac­cré­di­tais et ils re­par­taient en train. La pas­sion du vé­lo, ce­la vient de là, du père? J’ai un oncle qui cou­rait en ama­teur et qui a di­ri­gé des équipes. Alors, avec mon père, on al­lait tou­jours voir les courses de son équipe, j’ai plein de pho­tos de moi tout pe­tit, avec des cou­reurs, je res­sem­blais à Har­ry Pot­ter. En­suite, tout a com­men­cé dans une fête de vil­lage. En gé­né­ral, chez nous, il y a des ma­nèges, des au­to-tam­pon­neuses, etc. Et il y a aus­si une tom­bo­la. Tu achètes des ti­ckets, il y a un ti­rage au sort, et tu peux ga­gner une pe­luche, un bal­lon de foot, ou un vé­lo. Bien sûr, je vou­lais le vé­lo. Ma fa­mille a ache­té

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Très beau bron­zage cy­cliste.

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