Pierre La­tour.

La Drôme, les che­vaux, la co­lère: le jeune cou­reur d’AG2R dit tout. Mais ne tranche pas: est-il le meilleur co­équi­pier pos­sible pour Ro­main Bar­det, ou son suc­ces­seur?

Pédale! - - Sommaire - PAR RO­NAN BO­SCHER ET VINCENT RIOU, À MONTBOUCHER-SUR-JABRON / PHOTOS: PA­NO­RA­MIC ET BELGA/ICONSPORT

Chez AG2R La Mon­diale, il y a Ro­main Bar­det, la star, ce­lui dont la France en­tière at­tend qu’il gagne le Tour. Et il y a Pierre La­tour, 24 ans, l’es­poir, ce­lui qui pour­rait avoir bien­tôt son mot à dire aus­si sur les grandes courses à étapes. Comment vit-il ce sta­tut? Jus­qu’où veut-il al­ler? Et en­core: d’où vient-il? Al­lon­gé sur la table de mas­sage, une ser­viette cou­vrant l’en­tre­jambe, le Drô­mois lève le voile.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment: avant le vé­lo, il y a eu le che­val, c’est ça?

Ouais, quand j’étais pe­tit, on avait une mai­son avec 5 hec­tares de ter­rain, et des che­vaux. Mon père les fer­rait. On en a eu jus­qu’à cinq. J’ai­mais bien l’ani­mal en lui-même, dé­jà. Puis le fait de pou­voir se pro­me­ner, quoi. En fa­mille, tous les ans, on par­tait une se­maine ou 15 jours en ran­don­née dans l’Ar­dèche, voire dans la Loire. La pre­mière fois, je de­vais avoir 6, 7 ans. C’était co­ol, vrai­ment des bons sou­ve­nirs. T’avais un bon sen­ti­ment de li­ber­té, à être en bi­vouac, sous la tente ou par­fois dans les gîtes, à faire boire le che­val dans la ri­vière ou dans la fon­taine du vil­lage. Une vie de cow-boy, presque. Les wes­terns, j’aime bien.

Pour­quoi ne pas avoir conti­nué le che­val alors?

À cause du vé­lo. Quand j’étais pe­tit, j’ai vrai­ment fait tous les sports: judo, ping­pong, pé­tanque, tir à l’arc, foot, na­ta­tion, bad­min­ton. Et j’ai­mais bien faire le con avec un VTT. Le vé­lo sur route je m’en fou­tais, jus­qu’à ce que je me dise ‘Pour­quoi pas es­sayer?’ J’avais ar­rê­té le tir à l’arc l’an­née d’avant. Dans le club, il n’y avait que des vieux et du coup, moi, j’avais ti­ré mes flèches en 30 se­condes, quand eux ils met­taient 5 ou 10 mi­nutes. À force de les at­tendre, je re­ve­nais chez moi plus ex­ci­té qu’en par­tant. J’avais be­soin d’un truc qui me dé­foule plus.

T’es un peu un en­fant de la pé­dale aus­si, non?

Mon père a fait un peu de vé­lo, ouais. Le père de mon père aus­si. Et c’est une tante à mon père qui m’a don­né mon pre­mier vé­lo de route. Il y a aus­si la fa­mille d’un cou­sin de mon père, les Faus­su­rier. On les voyait sou­vent, ils avaient un club de vé­lo du cô­té de Roanne. Avec leur fils, Ro­main Faus­su­rier, on a fait toutes les sé­lec­tions en équipe de France en­semble. Il était meilleur que moi, en jeunes. Après, la ten­dance s’est in­ver­sée – il court en ama­teur au­jourd’hui, à Bourg-enB­resse. Bref, à l’époque, moi j’étais par­mi les bons de ma classe d’âge, mais pas par­mi les meilleurs. Je m’en fou­tais de ga­gner ma vie avec le vé­lo. Je fai­sais mon BTS à cô­té, à Ro­mans-sur-Isère, chez moi. Si ça n’avait

pas mar­ché en vé­lo, j’au­rais cher­ché un taf, dans l’élec­tro-tech sans doute. ‘Bon­jour, je suis Mi­chel le ré­pa­ra­teur’ (avec un ac­cent un peu su­diste). Je me se­rais bien vu dans une boîte d’as­cen­seur. Pas mal de mes potes bossent là-de­dans.

Dans un en­tre­tien il y a deux ans, ton cou­sin Faus­su­rier lais­sait presque en­tendre que le monde ama­teur, le vé­lo-co­pain, à vivre en co­loc dans une am­biance BMX plus que route, ça lui al­lait par­fai­te­ment, qu’il n’avait au­cun re­gret de pas être pas­sé pro.

Ouais, je sais pas. Il est po­sé main­te­nant, il a un gosse même. Alors il s’est bien amu­sé en co­loc mais du coup, il est avec sa co­pine, là. Et il fait tou­jours au­tant de vé­lo.

Toi, il n’y a pas des mo­ments où tu te dis que tu pré­fé­re­rais le calme de la vie d’un dé­pan­neur d’as­cen­seur à celle de cou­reur pro­met­teur ul­tra sol­li­ci­té?

Non, je ne me dis pas ça. Ça pour­rait être mon mé­tier, dé­pan­neur d’as­cen­seur, mais je me dis que j’ai quand même beau­coup de chance de faire ce que je fais.

Ton père a fait “un peu de vé­lo”, tu dis. Il était quand même “pre­mière ca­té­go­rie”, c’est pas rien! À tes dé­buts, c’était ton men­tor?

Non, c’était un char­lot (rires). C’est vrai qu’il mar­chait bien, mais quand tu vois ton père s’im­pli­quer pour toi, ça te mo­tive, quand même. J’ai com­men­cé en ca­det et dès l’an­née sui­vante, il a ache­té un scoo­ter pour me faire rou­ler. Donc tu le fais sé­rieu­se­ment, parce que c’est un sport qui coûte cher: vé­lo, chaus­sures, casque, les dé­pla­ce­ments pour al­ler sur les courses. C’est pas comme la course à pied où li­mite t’as juste be­soin d’une paire de bas­kets. Il faut s’im­pli­quer, dans le cyclisme.

Il tra­vaillait dans quoi à la base ton père, pour ga­gner sa soupe?

Il était frai­seur à l’usine CERCA, qui fait des pièces pour les ré­ac­teurs nu­cléaires. J’y ai fait des stages pour mon BTS. Les gars m’ap­pe­laient ‘p’tit La­tour’, ils m’em­me­naient à la ma­chine à ca­fé, ils étaient tran­quilles. En ren­trant à la mai­son, je di­sais à mon père ‘En fait, je pré­fère être à ton usine qu’à l’école, hein’. C’est beau­coup moins co­ol au­jourd’hui, pa­raît-il. Ils ont mis mon père en pré-re­traite il y a 15 ans. Ma mère tra­vaillait aus­si en usine, pour un sous-trai­tant de LouisVuit­ton. Elle fai­sait des chaus­sures, des sacs à main. Mais j’avais même pas de sac Vuit­ton pour al­ler en cours.

Le sou­tien de ton père pour le vé­lo n’était que ma­té­riel?

Mon père me voyait tout le temps et sa­vait exac­te­ment quand j’étais fa­ti­gué ou pas. Il adap­tait les en­traî­ne­ments en fonc­tion. Même si mon en­traî­neur au club de Ro­mans, les gens avec qui je rou­lais, ou An­toine Jean, du co­mi­té tech­nique ré­gio­nal, me li­vraient leurs conseils, c’est mon père qui m’en don­nait le plus, sur tout: les courses, la bouffe, les sor­ties. Il m’a ap­pris que tu ne peux pas al­ler à tous les an­ni­ver­saires aux­quels tu es in­vi­té, que tu ne peux pas man­ger de la merde, te bour­rer la gueule et res­ter long­temps de­bout jus­qu’à pas d’heure si t’as course le len­de­main. Si­non, t’es cra­mé. Et j’étais as­sez sage là-des­sus, fi­na­le­ment. Pour le mo­ment, je ne re­grette pas du tout. Mais je sais que, fa­ta­le­ment, ces choses que je n’ai pas faites en étant jeune vont peut-être me man­quer plus tard. Les sa­cri­fices, on en fait beau­coup. Rien que sur la bouffe… Faut sa­voir qu’en ce mo­ment, c’est la faim qui me ré­veille tous les ma­tins à 6h.

Il pa­raît que Sé­bas­tien Jo­ly, en voi­sin ar­dé­chois, t’a néan­moins conseillé de ne pas trop te pri­ver l’hi­ver…

Si tu ne fais pas un cra­quage dans l’hi­ver, le jour où il faut faire un gros sa­cri­fice, genre te ser­rer la cein­ture pen­dant un mois, tu n’y ar­rives pas. À un mo­ment, tu sa­tures de te pri­ver. Il faut donc sa­voir se faire plai­sir à des mo­ments pré­cis, pour pou­voir se dire qu’il y au­ra des jours meilleurs quand on est dans le dur au ni­veau dié­té­tique. En ce mo­ment, par exemple, j’ai en­vie de cho­co­lat mais je sais que je peux at­tendre la pro­chaine cou­pure pour en man­ger. Ma der­nière pul­sion ras­sa­siée de cho­co­lat, c’était après le Ro­man­die, et avant le stage en Sier­ra Ne­va­da. Ça m’a bien ai­dé. En gros, dans une an­née, t’as trois pé­riodes pour te faire plai­sir. La plus grosse, c’est l’hi­ver, mais cra­quer à Noël, c’est dé­jà trop tard, puisque cette an­née par exemple je par­tais cou­rir en Aus­tra­lie le 2 jan­vier. En­suite, c’est après le Ro­man­die. Là, pen­dant trois se­maines, je peux

“Les sa­cri­fices, on en fait beau­coup. Rien que sur la bouffe… Faut sa­voir qu’en ce mo­ment, c’est la faim qui me ré­veille tous les ma­tins à 6h”

“L’étape de la Vuel­ta que je gagne, dans le fi­nal, j’étais en transe. J’avais en­vie de frap­per Ata­pu­ma. Quand je re­viens sur lui, et que je le passe, je lui dis ‘fils de pute’”

lâ­cher un peu. Après le Tour aus­si, de fa­çon plus lé­gère.

C’est quoi le cra­quage idéal pour toi?

Une boîte de Crues­li (des cé­réales au cho­co­lat, ndlr)! Non, en vrai, tout ce que je peux trou­ver dans mon as­siette et que je mange moins pen­dant la sai­son. Je ne suis pas dif­fi­cile. Je me suis par exemple au­to­ri­sé un bon gros steak bien sai­gnant après le stage en Sier­ra Ne­va­da qu’on a fait der­niè­re­ment, tel­le­ment j’avais une pul­sion de viande.

De­puis tes dé­buts, tu at­taches une grande im­por­tance aux chro­nos. Pour­quoi?

Ma mor­pho­lo­gie ne peut pas être celle d’un pur grim­peur. Avec les an­nées et les courses à étapes, j’ai pris de la masse, de la force et deux cen­ti­mètres de tour de cuisse. Je suis au-des­sus des 63 kg, main­te­nant. Et puis je prends plus de plai­sir sur les chro­nos que sur les bosses, plus in­grates, même si ça m’éclate à l’en­traî­ne­ment. Mais en course, tu te fais ta­per des­sus, tout le monde at­taque, roule à bloc. Moi, faut que per­sonne ne me fasse chier, en fait. En chro­no t’es tout seul, tu fais ton truc. Si t’es pas bien, t’as pas 10 000 ex­cuses, c’est que t’étais nul, point. Sur le chro­no, on voit vrai­ment la va­leur brute.

Ton goût du chro­no, c’est aus­si dans la pers­pec­tive de jouer à terme le gé­né­ral d’un grand tour?

Oui, aus­si. En fait, je peux à peu près limiter la casse dans les bosses. Donc faire un bon chro­no me ra­mène sur un pied d’éga­li­té avec les purs grim­peurs. Les trois quarts du temps, les écarts entre les meilleurs en mon­tagne sont as­sez mi­nimes. Il y a plus de dif­fé­rence à faire sur les chro­nos entre les lea­ders des grands tours.

Quand un cou­reur fran­çais marche bien, il est condam­né à en­tendre: “Alors, c’est vous le pro­chain Hi­nault?” C’est pas saoû­lant?

C’est sûr qu’il n’y a pas que le Tour dans l’an­née, mais c’est dif­fi­cile de le faire com­prendre aux gens. C’est la course la plus re­gar­dée, la ré­fé­rence, que tout le monde suit, même ceux qui ne s’in­té­ressent pas trop au cyclisme. Quand tu dis que tu fais du vé­lo, la pre­mière

“Je prends plus de plai­sir sur les chro­nos que sur les bosses, où tout le monde at­taque. Moi, faut que per­sonne ne me fasse chier, en fait. En chro­no t’es tout seul, tu fais ton truc. Si t’es pas bien, t’as pas 10 000 ex­cuses, c’est que t’étais nul, point”

ques­tion que les gens te posent, c’est: “Et tu fais le Tour?”

Le Tour, c’est un ob­jec­tif qu’on cherche à te don­ner ou c’en est un réel, pour toi?

J’ai en­vie de bien fi­gu­rer, mais c’est pas for­cé­ment là où j’ai le plus en­vie de mar­cher. J’y vais pour être à bloc mais pour des ob­jec­tifs d’équipe, pas per­son­nels. Moi, je suis plu­tôt Tour de Lom­bar­die, les clas­siques ita­liennes, le cham­pion­nat de France, les courses d’une se­maine. Les Belges ou Ar­den­naises c’est tôt dans la sai­son, et j’ai du mal avec le mau­vais temps. À la li­mite la Flèche, parce qu’elle est pas trop longue. Ou les Strade, en Ita­lie. De toute fa­çon, tu ne sais ja­mais trop dans quoi tu vas pro­gres­ser, avec les an­nées. Pour l’ins­tant, je ne sais pas trop ce que je suis.

Tu te sens l’âme d’un lea­der?

Je sais pas, mais di­sons que ça ne m’em­bête pas quand je suis pro­té­gé dans l’équipe. J’aime bien la pres­sion, en fait. Ça me mo­tive. Don­ner des di­rec­tives à l’oreillette ou di­rec­te­ment aux mecs ne me dé­range pas. Sur le Ca­ta­logne, le Ro­man­die, ou en Aus­tra­lie, je le fai­sais. Je ne suis pas un mec très stres­sé non plus.

Pour res­ter dans le coup au gé­né­ral, faut évi­ter les bor­dures, ne pas faire l’ac­cor­déon dans le pe­lo­ton. Pour l’ins­tant, c’est pas ton fort...

Oui mais cette an­née, mes ré­sul­tats sont plus ré­gu­liers et je me place mieux dans le pe­lo­ton. Je m’amé­liore, quoi. Après, clai­re­ment, ce n’est pas dans ma na­ture de frot­ter, de res­ter au même en­droit pen­dant long­temps dans un pe­lo­ton. Ro­main (Bar­det) le fait très bien, ça. Moi, quand je fais l’ac­cor­déon, le pe­lo­ton me pour­rit un peu, à m’in­sul­ter dans toutes les langues. Je com­prends, c’est usant pour les mecs der­rière moi, qui sont em­bar­qués un peu mal­gré eux.

Mais t’as conscience quand même que 100% des lea­ders qui veulent ga­gner le Tour ne prennent ja­mais ce genre de risques?

Je sais pas… C’est le jeu, aus­si. Si au fi­nal je suis tel­le­ment cra­mé d’avoir frot­té que je peux même plus faire mon ef­fort, ça sert à quoi? Si men­ta­le­ment, ner­veu­se­ment, phy­si­que­ment, je n’ai plus la fraî­cheur, ça sert à quoi? Le Tour, ça frotte à 80 km de l’ar­ri­vée comme ça frotte à 10 km dans n’im­porte quelle autre course. L’an­née der­nière, les deux pre­mières se­maines du Tour, très stres­santes, m’ont rin­cé la tête. Si j’ai cho­pé un her­pès, que je suis tom­bé ma­lade, c’est pas pour rien, je pense. T’as beau­coup plus de monde sur le bord des routes et les trois quarts es­saient de se prendre en sel­fie quand tu passes à ras d’eux. J’ai vu un gars de l’équipe se prendre un mec comme ça. Le té­lé­phone a vo­lé, on a rou­lé des­sus, et je pense qu’on lui a pé­té le bras, au spec­ta­teur. Ça l’a dé­fon­cé aus­si, mon co­équi­pier. On de­vait rou­ler à 50 à l’heure, hein.

Et Ro­main Bar­det, il sait frot­ter?

Oui. Et en plus, il est va­che­ment res­pec­té, per­sonne ne vient l’em­mer­der en mi­lieu de jour­née. J’ap­prends beau­coup à ses cô­tés. Il nous donne des in­di­ca­tions, quand re­mon­ter. La pres­sion mé­dia­tique est vrai­ment por­tée sur lui. Nous on est pei­nards, fi­na­le­ment.

Comment on sait qu’on est res­pec­té, qu’on a un sta­tut?

Tu vois bien si tes co­équi­piers t’écoutent ou se sa­cri­fient pour toi. Tu le sens même dans le com­por­te­ment en de­hors du vé­lo. Ro­main, quand il me re­garde, il sait, il voit qu’il peut comp­ter sur moi. Quand tu as dé­jà vé­cu de belles choses avec les gens, tu sens qu’ils fe­ront tout pour toi. Quand je fais 10 du Lom­bar­die et Ro­main 4 (en 2016), je mar­chais un truc de fou. Si je n’at­taque pas là où Ro­main me dit d’at­ta­quer, à 50 bornes de l’ar­ri­vée, je ter­mine peut-être avec les lea­ders. (Fi­na­le­ment re­pris, La­tour est en­suite dis­tan­cé dans la mon­tée de Mi­ra­go­lo San Sal­va­tore, ndlr.) Mais j’ai fait ce que j’avais à faire.

Il y a vrai­ment une Bar­det­ma­nia sur le bord des routes?

Ah ouais, les gens ils sont oufs, hein. On l’a en­core vu au dé­part du Cri­té­rium du Dau­phi­né. À la sor­tie du bus, t’avais plein de pe­tits qui criaient son nom.

En dé­fi­ni­tive, avec Ro­main vous n’avez que trois ans de dif­fé­rence…

Ouais, je ne sais pas.

Tu le vois de­ve­nir l’équi­pier de Pierre La­tour, Ro­main, un jour?

Je pense plu­tôt que si on a tous les deux un jour le ni­veau pour les po­diums des grands tours, on en fe­ra un cha­cun. Je pré­fè­re­rais la Vuel­ta peut-être, c’est plus tran­quille. On mange des chur­ros et des fa­ji­tas. J’aime moins le Gi­ro. Trop de pluie. J’aime quand il fait beau et chaud. Sur la Vuel­ta, c’est tous les jours comme ça.

La pre­mière fois que tu t’es re­trou­vé de­vant avec Con­ta­dor et Quin­ta­na, dans la Route du Sud, tu t’es dit: ‘ça y est j’ap­par­tiens au go­tha’?

Pas du tout. Au dé­but, je me suis dit: ‘J’ai de la chance’. Et après, tu te dis rien. Dans la des­cente, j’avais des crampes.

On parle sou­vent de dé­clics pour la confiance. T’en as eu, toi?

Sans ma vic­toire d’étape à la Vuel­ta (en 2016, ndlr), je pense pas faire 10 au Lom­bar­die. Sur la Vuel­ta au dé­but, j’es­sayais de faire le gé­né­ral avec JC (Pé­raud), mais en gé­né­ral je fai­sais dans les 9 ou dans les 15, pas mieux, sur les grosses étapes. Et je me prends une heure sur une étape où tout le monde au­rait dû être hors-dé­lai. Fi­na­le­ment, ça m’a sou­la­gé et je n’avais plus qu’un ob­jec­tif: prendre une échap­pée, et les dé­fon­cer. Quand j’y ar­ri­vais pas, je re­pla­çais JC au pied de la der­nière bosse puis je m’écar­tais, à fi­nir tran­quille. Et je ré­es­sayais le len­de­main. Au fi­nal, sur la der­nière étape dure, je prends la bonne échap­pée et je ne veux pas me lou­per. Et je les ai écla­tés.

Cette étape, tu la gagnes en re­ve­nant de nulle part sur Ata­pu­ma.

C’est bi­zarre, ce ma­tin-là, j’avais eu un contrôle à 6h, donc ré­veil dif­fi­cile après une nuit trop courte à cause d’une mu­sique trop forte dans l’hô­tel. Et je bois un ca­fé, aus­si, alors que j’en bois ja­mais. Dès le dé­part, je me sens vrai­ment bien dans les cols. Le pe­lo­ton a pé­té à un mo­ment, s’est re­for­mé. Quen­tin (Jau­re­gui, ndlr) vient me voir: ‘Ça va, gros?’ Je lui ré­ponds: ‘Su­per bien! Main­te­nant, re­garde!’ Et je suis sor­ti. Il y a des jours comme ça. Dans le fi­nal, j’étais com­plè­te­ment éner­vé, en transe. J’avais en­vie de frap­per Ata­pu­ma. Je l’at­taque, il re­vient, il roule pas, je le ré­at­taque, ça fait que de la merde comme ça, il roule pas. Je me dis qu’il est peut-être à bloc et qu’il va pas trop faire le fils de pute. Moi, j’étais vide, à l’ar­rache, avec mon gros pla­teau comme une grosse meule. Et là, Ata­pu­ma gicle à mort. Je me dis ‘Oh le bâ­tard’, je pen­sais qu’il al­lait at­tendre le sprint. À le voir par­tir sur cette rampe, je me suis éner­vé tout seul, je suis re­ve­nu, et quand je passe à cô­té de lui, je lui dis ‘fils de pute’. Ça se voit même à la té­lé que je lui parle en tour­nant la tête. Jusque là, on avait fait une belle Vuel­ta mais sans vic­toire d’étape. Ça ter­mi­nait bien le tra­vail, quoi.

T’as conscience que tu re­viens sur Ata­pu­ma avec un style com­plè­te­ment im­pro­bable?

Oui… je vais au-de­là de mes li­mites, dans un style dé­gueu­lasse quoi. Na­tu­rel­le­ment je four­nis mes ef­forts de fa­çon sac­ca­dée. Je suis écla­té, je re­lâche, et quand je me fais dis­tan­cer, ma tête me dit ‘non, lâche pas’. Donc je re­viens, et ain­si de suite. J’aime pas perdre donc j’aime pas pé­ter. Je sais tour­ner la patte en dé­but de course mais dès que je suis rin­cé, en gé­né­ral je passe en “bras cas­sage”, à pom­per avec les bras, à sen­tir le poids sur les pé­dales. Je dois main­te­nant ar­ri­ver à re­tar­der au maxi­mum ce mo­ment-là, mon­ter à un train plus ré­gu­lier pour, à la fin, être ca­pable de mettre une der­nière gi­clette en force. Faut sa­voir qu’un rythme constant, pour moi, c’est plus dou­lou­reux… Mais je dois cor­ri­ger ça, ne se­rait-ce que parce qu’un équi­pier ne peut pas cou­rir par à-coups. L’an der­nier, sur le Tour du Haut-Var, je me suis broyé les jambes en lis­sant mon ef­fort pour dé­fendre le maillot de lea­der de Sam Du­mou­lin. Je m’étais vrai­ment ar­ra­ché la gueule, à crier sur le vé­lo.

Et quand tu re­viens à Ro­mans-sur-Isère après une vic­toire comme celle de la Vuel­ta, ça se passe comment? T’es de­ve­nu une star?

C’est pas fa­ra­mi­neux, hein. Ça fait pas tel­le­ment rê­ver, un cy­cliste, avec nos grosses marques de bron­zage dé­gueu­lasses. Et je porte pas de belles sapes tous les jours non plus. Et je suis ti­mide. Je suis cé­li­ba­taire, ac­tuel­le­ment.

Tu claques comment ton po­gnon: ci­gale ou four­mi?

Je fais des éco­no­mies pour être un peu à l’abri. La re­con­ver­sion, c’est tou­jours un peu com­pli­qué. Je flambe pas tout, donc. J’achète pas mal de chaus­sures dont des Cler­ge­rie, qui sont faites à Ro­mans. Des belles chaus­sures. Si­non, je vais au ci­né­ma re­gar­der toutes sortes de films et man­ger des glaces. Des glaces, des glaces, des glaces!

T’ha­bites en­core chez tes pa­rents?

Non, mais à 300 mètres de leur mai­son. J’ai ache­té un ap­part. Dé­jà que j’ai la flemme de pas­ser l’as­pi­ra­teur, alors pas­ser la tondeuse, ça me fe­rait en­core plus chier. Mais j’aime bien Ro­mans. T’as la ra­viole, la pogne. D’ailleurs, en ce mo­ment (le 2 et 3 juin, ndlr), c’est la fête de la ra­viole et de la pogne à Ro­mans. Je suis dé­goû­té, cette fête po­pu­laire draine pas mal de monde, il y a des or­chestres, et je vais ra­ter ça. La pogne, c’est une sorte de brioche à la fleur d’oran­ger, en forme de cou­ronne comme le Saint-Ge­nix mais sans pra­lines, à man­ger en des­sert ou le ma­tin au pe­tit dej. Mais moi, ce que je trouve vrai­ment bien, c’est le concours des man­geurs de ra­violes. Ça, c’est de la frappe ato­mique. Je n’ai ja­mais pu y par­ti­ci­per. Fau­drait que ça tombe en hi­ver, m’ar­ran­ge­rait.• ça

Et la der­nière qui tombe pas!

Quand t’as ni­qué Ata­pu­ma.

Car­la et Ni­co­las en meeting.

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