La tor­pille mar­brée

On trouve sur nos côtes de vé­ri­tables mer­veilles de l’évo­lu­tion des es­pèces. La tor­pille mar­brée en fait par­tie. Mais le pê­cheur de­vra aus­si la connaître pour mieux l’évi­ter : l’ani­mal pro­duit des dé­charges élec­triques.

Pêche en Mer - - SOMMAIRE - Texte et pho­tos de Ar­naud Filleul

L’évo­lu­tion des es­pèces est ca­pable de tout fa­bri­quer, en ac­cu­mu­lant des chan­ge­ments ana­to­miques au cours de mil­lions d’an­nées de mu­ta­tions gé­né­tiques in­ces­santes. La tor­pille mar­brée fait par­tie de ces cu­rio­si­tés de l’évo­lu­tion. D’abord, il faut com­prendre qu’une raie n’est rien d’autre qu’un re­quin apla­ti dor­so-ven­tra­le­ment par l’évo­lu­tion. Vous pou­vez vi­sua­li­ser cette évo­lu­tion en consul­tant l’arbre de pa­ren­té des Elas­mo­branches four­ni en en­ca­dré. Mais en plus de cet apla­tis­se­ment, cette raie est très par­ti­cu­lière car elle pro­duit des dé­charges élec­triques ! Il faut donc la connaître pour deux rai­sons : l’as­pect na­tu­ra­liste et la sé­cu­ri­té. Com­men­çons d’ailleurs par l’iden­ti­fi­ca­tion. La tor­pille mar­brée (Tor­pe­do mar­mo­ra­ta) montre un as­pect ca­rac­té­ris­tique, il est

ai­sé de la dif­fé­ren­cier des autres raies. Le corps est dis­coï­dal et porte une ré­gion cau­dale de taille mo­dé­rée. Il est éga­le­ment bom­bé (no­tam­ment en rai­son de la pré­sence des or­ganes élec­triques), lisse et gluant. Les yeux sont as­sez dif­fi­ciles à voir en rai­son de leur co­lo­ra­tion, mais juste au-des­sus de ces der­niers, on dis­tingue clai­re­ment deux ori­fices : ce sont les spi­racles de la raie. Les na­geoires pel­viennes forment un élar­gis­se­ment juste en ar­rière du disque de l’ani­mal. Les deux na­geoires dor­sales, quant à elles, sont si­tuées

très pos­té­rieu­re­ment, sur la ré­gion cau­dale. Cette der­nière n’est pas aus­si ef­fi­lée que chez les raies de la fa­mille des Ra­ji­dés, mais elle est courte, et ter­mi­née par une na­geoire cau­dale tri­an­gu­laire. Le corps pré­sente des mar­brures brunes à rou­geâtres sur un fond brun clair. La ca­rac­té­ris­tique ana­to­mique la plus connue est bien évi­dem­ment la pré­sence d’or­ganes élec­triques si­tués de part et d’autre de la tête, sur le disque. Ils pro­duisent des dé­charges dont l’in­ten­si­té est pro­por­tion­nelle à la taille des in­di­vi­dus. Les or­ganes élec­triques sont un mer­veilleux exemple de ce que peut réa­li­ser l’évo­lu­tion. Tous les membres de la fa­mille des Tor­pé­di­ni­dés pos­sèdent cet or­gane, ils l’ont ac­quis d’un an­cêtre com­mun chez qui ce ca­rac­tère ana­to­mique était ap­pa­ru. Dans les ar­chives fos­siles, la fa­mille des Tor­pé­di­ni­dés est connue de­puis le Da­nien (Pa­léo­cène), soit -60 mil­lions d’an­nées. Dans le monde, le genre Tor­pe­do compte 22 es­pèces, la plus grande étant la tor­pille noire (Tor­pe­do no­bi­lia­na), qui peut pe­ser 90 ki­los et pro­duire des dé­charges de 230 volts pour 30 am­pères. Sur nos côtes, en plus de la tor­pille mar­brée, on ren­contre jus­te­ment la tor­pille noire, mais aus­si la tor­pille ocel­lée, Tor­pe­do tor­pe­do. La tor­pille mar­brée est la plus com­mune, elle peut at­teindre 1 mètre de long. Le gros spé­ci­men qui illustre le pré­sent ar­ticle a été trou­vé dans la baie de Saint-Ja­cut, en Bre­tagne lors d’une par­tie de pêche à pied. Le co­ef­fi­cient était de 111 ce qui avait per­mis de dé­cou­vrir des zones sa­bleuses entre les zos­tères. Ha­bi­tuel­le­ment, j’ex­plore cette zone au ha­ve­neau pour trouve des pois­sons syng­na­thi­formes, mais cette tor­pille fut la sur­prise du jour. Un pê­cheur à pied qui fai­sait par­tie de notre groupe l’avait vue mal­gré son mi­mé­tisme et l’avait pous­sée jus­qu’au bord, sans réa­li­ser qu’il s’agis­sait d’une tor­pille. Vi­si­ble­ment, l’ani­mal avait dé­jà dé­char­gé ses bat­te­ries na­tu­relles, mais n’es­sayez pas d’en faire au­tant si vous ren­con­trez ce pois­son. Mieux vaut le lais­ser tran­quille... Par­fai­te­ment adap­tée à la vie ben­thique, la tor­pille vit sur les fonds sa­bleux ou va­seux où elle s’en­fonce, ne lais­sant sor­tir que ses yeux (voir en­ca­dré). On la trouve le plus sou­vent de­puis le bas de la zone de ba­lan­ce­ment des ma­rées jus­qu’à quelques di­zaines de mètres de fond. Elle pé­nètre oc­ca­sion­nel­le­ment dans les eaux sau­mâtres. La tor­pille mar­brée se nour­rit presque ex­clu­si­ve­ment de pois­sons sans pré­sen­ter de pré­fé­rence mar­quée pour une es­pèce. Les crus­ta­cés et les cé­pha­lo­podes sont in­gé­rés à l’oc­ca­sion. Son mode de chasse est ty­pique : la tor­pille à l’af­fût at­tend qu’un pois­son passe près d’elle. Lors­qu’un pois­son est à por­tée, elle fond sur lui puis se re­dresse en dé­char­geant de l’élec­tri­ci­té. Le pois­son pa­ra­ly­sé est in­gé­ré par la tor­pille qui conti­nue de pro­duire des dé­charges élec­triques. On peut no­ter au pas­sage que les dé­charges élec­triques pro­duites par cette es­pèce peuvent dé­pas­ser les 200 V. La ma­tu­ri­té sexuelle est ac­quise à 40 cm. C’est un ani­mal vi­vi­pare dont le cycle de re­pro­duc­tion s’étale sur deux ans. Les jeunes (5 à 32 par cycle re­pro­duc­teur) me­surent 10 à 14 cm à la nais­sance. Les élec­tro­cytes com­mencent à se dé­ve­lop­per quand les em­bryons pèsent 1 g. Les or­ganes élec­triques sont fonc­tion­nels avant la nais­sance et les nou­veau-nés peuvent s’en ser­vir im­mé­dia­te­ment dans leur ac­ti­vi­té pré­da­trice. Pour le pê­cheur, la ren­contre est as­sez rare, mais ce­la reste pos­sible à tout mo­ment, comme l’a prou­vé notre sor­tie de pêche à pied. Si vous la ren­con­trez en pous­sant votre ha­ve­neau, écar­tez-vous de l’ani­mal. Cette raie se cap­ture oc­ca­sion­nel­le­ment en pê­chant au surf­cas­ting ou bien à sou­te­nir en ba­teau. N’es­sayez pas de la prendre, cou­pez le fil. ■

Ce pê­cheur avait pous­sé la raie sur le bord, il la rend main­te­nant à son élé­ment. Ce spé­ci­men n’a pas don­né de dé­charges, mais si vous ren­con­trez une tor­pille, évi­tez de la tou­cher.

Voi­ci la face ven­trale de la tor­pille. No­tez la forme de la bouche et les fentes bran­chiales. Les fentes bran­chiales sont la­té­rales chez les re­quins mais ven­trales chez les raies.

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