AMOS GI­TAÏ NOS­TAL­GIQUE DE LA PAIX

Le ci­néaste pré­sente à Cannes son der­nier film, consa­cré aux re­la­tions is­raé­lo-pa­les­ti­niennes, au­jourd’hui dans l’im­passe. Il garde pour­tant en­core des rai­sons d’es­pé­rer.

Paris Match - - Culturematch / Cinéma - @Ca­ro­li­ne­man­gez

Pa­ris Match. Il y a dans “A l’ouest du Jour­dain” la nos­tal­gie d’un pro­ces­sus de paix en­ter­ré… Amos Gi­taï. C’est avant tout un constat sur ce qui se passe sur le ter­rain et sur l’évo­lu­tion des es­prits. L’ar­gent, la gloire, la re­nom­mée et les mi­traillettes ne sont pas les seules à pou­voir faire bou­ger le monde. Face à l’émer­gence de lea­ders au­to­ri­taires et nar­cis­siques comme Er­do­gan, Pou­tine, Trump ou en­core Ne­ta­nya­hou, on as­siste à une mu­ta­tion de la ré­sis­tance pa­ci­fique. Ce film parle d’une ré­ponse pos­sible. Celle, émou­vante, de gens qui n’ont plus le pou­voir mais aux­quels il reste un idéal, une opi­nion qui les pousse à agir, quels que soient les risques, les consé­quences, les in­sultes qu’on ne manque pas de leur cra­cher à la face. Quand j’ai dé­mar­ré ce pro­jet, j’ai dit aux pro­duc­teurs : “Si vous at­ten­dez un film où tous les Pa­les­ti­niens sont des ter­ro­ristes et tous les Is­raé­liens des sa­lauds de co­lons, ne comp­tez pas sur moi.” Je vais al­ler cher­cher les fis­sures dans le mur. Oui, l’ho­ri­zon est noir, mais il faut pen­ser à la pro­chaine étape. Peut-être fau­dra-t-il du temps avant d’y par­ve­nir, mais cer­tains y tra­vaillent, re­fu­sant la déshu­ma­ni­sa­tion de part et d’autre. Et cette seule éner­gie rend en­vi­sa­geable un fu­tur com­mun.

L’es­prit pion­nier d’is­raël est-il mort ?

Cet es­prit franc des ori­gines, cette forme d’hon­nê­te­té in­tel­lec­tuelle que l’on trou­vait chez Ra­bin sur­vit tant bien que mal. Nous avons connu trois vagues suc­ces­sives de di­ri­geants. Ceux is­sus de la dia­spo­ra, Ben Gou­rion, Esh­kol, Gol­da Meir, Be­gin, puis les pion­niers Ra­bin et Sha­ron qui ont vu naître ce pays et n’ont connu que des fron­tières mou­vantes, ce qui fait qu’ils n’avaient pas une idée fi­gée sur la ques­tion. Puis leur ont suc­cé­dé Ba­rak, Ol­mert et au­jourd’hui Ne­ta­nya­hou, qui ont gran­di dans un Is­raël fort, do­té d’avions de chasse, de chars et de lob­bys puis­sants. Ceux-là ont per­du la no­tion de fra­gi­li­té de l’exis­tence juive. C’est dan­ge­reux, parce que, quoi qu’ils en pensent, cette exis­tence de­meure pré­caire, et que toute forme d’ar­ro­gance is­raé­lienne reste mal in­ter­pré­tée.

Vous êtes très dur à l’égard du ré­gime is­raé­lien ac­tuel…

Au lieu d’ou­vrir la voie comme au­tre­fois Ra­bin l’a fait, le gou­ver­ne­ment ac­tuel, le plus à droite qu’is­raël ait ja­mais connu, la ferme, em­plis­sant l’es­pace de sa pa­ra­noïa. Il cause beau­coup de dom­mages, y com­pris au sein de la so­cié­té is­raé­lienne. Ce pays trouve sa jus­ti­fi­ca­tion dans son es­prit d’ou­ver­ture. Nous ne pou­vons pas avoir un mi­nistre de l’edu­ca­tion qui in­ter­dit l’en­sei­gne­ment des poèmes de Mah­moud Dar­wich. Il faut que les jeunes Is­raé­liens sachent ce que pensent les jeunes Pa­les­ti­niens. Ce­la ne fe­ra pas d’eux des conver­tis mais les ai­de­ra à com­prendre leurs sen­ti­ments. Je suis in­quiet de voir que le seul théâtre arabe de ma ville na­tale de Haï­fa est fer­mé parce que le mi­nistre de la Cul­ture n’aime pas les spec­tacles qu’on y pro­dui­sait. Je suis pré­oc­cu­pé par les res­tric­tions sur les aides au ci­né­ma, sur la fa­çon dont la presse est ma­ni­pu­lée, mal­me­née…

Pour­quoi ne voit-on pas émer­ger une op­po­si­tion po­li­tique digne de ce nom ?

Ne­ta­nya­hou est doué. Par le jeu des al­liances et de la pro­por­tion­nelle, il a réus­si à écra­ser toute al­ter­na­tive à l’in­té­rieur de son par­ti mais aus­si dans l’op­po­si­tion.

Vous res­tez néan­moins op­ti­miste ?

Il y a trente-cinq ans, dans l’un de mes pre­miers films, “Jour­nal de cam­pagne”, j’avais po­sé cette ques­tion à Bas­sam Sha­kaa, maire pa­les­ti­nien de Na­plouse. Il m’avait ré­pon­du très à pro­pos : “Nous ne pou­vons pas nous per­mettre d’être pes­si­mistes.” Même si la coa­li­tion la plus stable du Moyen-orient est celle de gens qui ne veulent pas la paix, il faut es­pé­rer un chan­ge­ment de cap. L’es­poir est notre seul mo­teur. Et même si ce n’est que l’idée de l’es­poir, c’est un bon dé­but !

« A l’ouest du Jour­dain », pré­sen­té le 21 mai à la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs, à Cannes.

AMOS GI­TAÏ, C’EST AUS­SI UN LIVRE RE­TRA­ÇANT SON OEUVRE PROLIXE (ÉD. GA­LE­RIE NAVARRA), ET « COUP D’ETAT », UNE EX­PO PHO­TO À PA­RIS, GA­LE­RIE 75 FAUBOURG, JUS­QU’AU 30 JUIN.

IN­TER­VIEW CA­RO­LINE MAN­GEZ

Poi­gnar­dée par un ter­ro­riste, cette ha­bi­tante (à dr.) d’une co­lo­nie sau­vage de Cis­jor­da­nie rêve pour­tant de voir ses en­fants jouer avec leurs voi­sins pa­les­ti­niens.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.