DUO DE LÉ­GENDES

Ils sont les hé­ros de la 3e sai­son du « Bu­reau des lé­gendes », dif­fu­sée dès cette se­maine sur Ca­nal +. Ren­contre avec deux co­mé­diens pas très ca­tho­diques.

Paris Match - - Sommaire - IN­TER­VIEW BEN­JA­MIN LOCOGE

Pa­ris Match. En­fants, rê­viez-vous de de­ve­nir agents se­crets ?

Jean-pierre Darroussin. Je suis un mec cu­rieux et bi­zarre, mais je n’ai ja­mais eu le goût pour les his­toires, les in­trigues m’en­nuient. Ga­min, je ne li­sais que des es­sais et des livres his­to­riques ; la fic­tion ça me tom­bait des mains. Je pré­fère les per­son­nages aux in­trigues. Ma­thieu Kassovitz. Moi, j’étais très bran­ché James

Bond, évi­dem­ment.

Comment ex­pli­quez-vous que la sé­rie sus­cite tant de vocations ?

J.-P.D. Parce qu’elle est bien faite.

M.K. Et qu’elle ne prend pas les gens pour des cons. Si on la lit bien, on peut com­prendre ce qu’il se passe der­rière le ri­deau. Les gens de la DGSE nous le disent, ça les aide à com­mu­ni­quer avec leurs proches. Cer­tains agents nous ont ra­con­té que grâce à la sé­rie ils ont pu ex­pli­quer leur mé­tier à leur fa­mille, sou­vent après des an­nées de vie com­mune. Avez-vous cô­toyé des agents pour pré­pa­rer vos rôles ? M.K. Non, c’est in­ter­dit. Chaque an­née, on pré­sente la sai­son à la DGSE. On re­voit un peu les mêmes têtes mais, à part les pa­trons, on ne sait pas qui sont les gens pré­sents. C’est une sé­rie réa­li­sée dans le res­pect de leur tra­vail et de leur mis­sion. Et c’était le sou­hait d’eric Ro­chant d’être au plus près de ce qu’ils font. On a be­soin d’avoir leur re­tour pour sa­voir que l’on est en­core dans le juste. Quel est, se­lon vous, le rap­port entre vos per­son­nages Guillaume De­bailly et Hen­ri Du­flot ? M.K. Ce sont des frères en­ne­mis qui ne le savent pas.

J.-P.D. C’est un peu comme si j’étais Fran­çois Hol­lande et qu’il était Em­ma­nuel Ma­cron : il me tra­hit mais, en même temps, il fait ça bien. C’est un vrai rap­port fi­lial. [Il rit.]

De­bailly est-il prêt à tout par amour ou pour la France ?

M.K. Il est prêt à tout pour la France, mais il fait des conne­ries par amour, un peu comme nous tous… Les agents sont de vrais pa­triotes sans être des fa­na­tiques. Ils ont une in­tel­li­gence des autres, une cul­ture des autres, qu’ils étu­dient. Ce sont des amou­reux des gens, qua­li­té né­ces­saire pour mieux les ob­ser­ver. Quitte à par­fois les tra­hir. Mais ça fait par­tie du mé­tier.

J.-P.D. Mon per­son­nage est un fonc­tion­naire qui fait pas­ser l’in­té­rêt gé­né­ral avant le sien. Il y a ce be­soin d’être au ser­vice, il est en mis­sion pour dé­fendre la na­tion. Voyez-vous dans l’en­ga­ge­ment de vos per­son­nages une si­mi­la­ri­té avec le mé­tier d’ac­teur ?

M.K. Non. Un ac­teur fait ce qui est écrit dans le scé­na­rio, un agent joue sa vie, il ne peut pas re­faire la prise. Si tu n’ar­rives pas à te­nir ta lé­gende, tu mets la vie des autres en dan­ger. En tant que co­mé­dien, tu peux re­jouer. Ce n’est pas la même pres­sion. Le seul truc com­mun, c’est d’in­ven­ter sa vie. Et c’est as­sez mar­rant de jouer quel­qu’un qui joue quelque chose.

J.-P.D. Les en­jeux ne sont pas les mêmes. Quand on ren­contre les vrais agents, on sent une res­pon­sa­bi­li­té, une ten­sion, une conscience de ce que leur tra­vail im­plique. On parle de la vie, là. L’art dra­ma­tique, lui, doit toujours res­ter lé­ger. Les sé­ries sont-elles un es­pace plus libre que le ci­né­ma ? M.K. S’il n’y avait eu que la pre­mière sai­son du “Bu­reau des lé­gendes”, tout le monde au­rait trou­vé ça frus­trant. Chaque sai­son doit être un peu plus forte que la pré­cé­dente. Les per­son­nages évo­luent, ils vieillissent.

J.-P.D. Au ci­né­ma, on voit bien qu’il est com­pli­qué de pro­po­ser des pro­jets ori­gi­naux. Beau­coup de ci­néastes se ra­battent sur des adap­ta­tions de livres. Pour une sé­rie on ad­met qu’il faut plu­sieurs épi­sodes pour ren­trer de­dans. Al­lez vendre un film en di­sant “il faut at­tendre le pre­mier quart d’heure pour ren­trer” !

QUAND ON REN­CONTRE LES AGENTS, ON SENT UNE RES­PON­SA­BI­LI­TÉ, UNE CONSCIENCE DE CE QUE LEUR TRA­VAIL IM­PLIQUE.” Jean-pierre Darroussin

La sé­rie per­met da­van­tage aux créa­teurs de dé­ve­lop­per, de faire des er­reurs, donc d’être dans un rythme qui n’est pas for­cé­ment su­per-ven­deur. C’est à l’in­verse du ci­né­ma qui doit com­men­cer avec des scènes fortes pour te col­ler dans le fau­teuil. “Le bu­reau des lé­gendes” est-il po­li­tique ?

M.K. C’est une sé­rie pa­trio­tique qui donne une image de ce qu’est la géo­po­li­tique fran­çaise ain­si qu’une vi­sion de notre re­la­tion avec le monde. A la dif­fé­rence de la CIA ou de la NSA, il n’y a pas, en France, cette po­si­tion de po­li­ciers de la planète. Nous avons un avis bien plus pa­tient et bien plus in­tel­li­gent sur les conflits. La preuve en 2003 : nous ne sommes pas par­tis en guerre contre l’irak parce que le ren­sei­gne­ment a fait son tra­vail en trans­met­tant aux po­li­tiques les in­for­ma­tions né­ces­saires à la prise de dé­ci­sion.

J.-P.D. Il n’y a au­cune in­di­gna­tion ni au­cune ré­volte dans “Le bu­reau des lé­gendes” sur le pour­quoi d’une in­ter­ven­tion. On traite les faits. On ne parle pas, par exemple, de La­farge qui a des rap­ports com­mer­ciaux avec l’etat is­la­mique. On ne rentre pas dans ce genre de con­si­dé­ra­tions. Ça vien­dra peut-être dans la sai­son 4. Jean-pierre, vous avez toujours eu un en­ga­ge­ment fort, que vous ins­pire la gauche ac­tuelle ?

J.-P.D. L’élan de Mé­len­chon a pu me par­ler. J’ai l’im­pres­sion que l’on est à l’aube d’un chan­ge­ment des men­ta­li­tés sur beau­coup de choses. Le rôle de la gauche ac­tuelle n’est pas de construire une so­cié­té modèle mais d’ou­vrir les vannes pour que plus de per­sonnes bé­né­fi­cient des ri­chesses, de l’épa­nouis­se­ment de la vie. On ne se rend pas compte des ac­quis de 1981 à 1983 mais, en deux ans, des choses phé­no­mé­nales ont été ac­com­plies.

M.K. Puis tout a été dé­fait. En 1986, j’étais dans les ma­nifs étu­diantes, c’était la pre­mière grande dés­illu­sion, si mas­sive, si énorme !

J.-P.D. En 1982, nous avions créé avec ma troupe une pièce qui a été dif­fu­sée à 20 h 30 sur TF1.

C’était dingue ! Nous avons eu du suc­cès et on nous a alors confié un théâtre en Pi­car­die où nous avons mon­té plein de pro­jets. En 1986, la droite re­passe et tout ce­la a été sup­pri­mé du jour au len­de­main. De cette troupe, il n’y a plus rien eu. Main­te­nant, on veut être au­toen­tre­pre­neur, l’es­prit d’équipe a dis­pa­ru. On dit que la cul­ture a été la grande ou­bliée de la cam­pagne pré­si­den­tielle…

M.K. On n’est pas mal en France avec la cul­ture. On peut voir des films in­diens, an­glais, amé­ri­cains, ca­na­diens, ita­liens, c’est im­por­tant. On est l’un des seuls pays au monde à ac­cueillir au­tant de films étran­gers.

J.-P.D. Ce sont des ac­quis de 1981. Si ce­la n’avait pas été pro­té­gé à l’époque, on se­rait comme en Grande-bre­tagne ou en Ita­lie, où c’est le dé­sert. Mais ce­la a aus­si ses li­mites. Le sys­tème du fi­nan­ce­ment du ci­né­ma est de­ve­nu trop so­vié­tique. Ce sont des com­mis­sions, des lecteurs et des tech­no­crates qui donnent leur avis sans rien y connaître. Il faut que le sec­teur pri­vé in­ves­tisse un peu plus dans ce do­maine. On le voit avec “Le bu­reau des lé­gendes”, le mi­nis­tère de la Dé­fense a com­pris que c’était né­ces­saire de nous ai­der pour vendre ses “pro­duits”. Ma­thieu, vous se­rez à Cannes pour pré­sen­ter le nou­veau film de Mi­chael Ha­neke,“hap­py End”. Un plai­sir ou une tor­ture ?

M.K. Je suis ra­vi d’al­ler à Cannes en tant que co­mé­dien. Même si j’aime bien la ba­garre, en tant que réa­li­sa­teur le Fes­ti­val peut être très dou­lou­reux. Cette an­née, pour moi, Cannes c’est Dis­ney­land et je joue Mi­ckey. Jean-pierre, vous mon­te­rez en jan­vier sur les planches du théâtre An­toine dans “Art”.

J.-P.D. Ab­so­lu­ment. Et ce­la im­plique une vie bi­zarre…

M.K. [Il le coupe.] Moi je n’ai pas le cou­rage d’af­fron­ter un tel in­ves­tis­se­ment. Avec un film, tu es payé 100 fois plus à tra­vailler 10 fois moins. C’est une ques­tion de lo­gique. La réa­li­sa­tion, c’est pa­reil : il faut deux ans pour faire un film pour, au fi­nal, te faire al­lu­mer. Etre ac­teur me va très bien, on ré­colte tous les lau­riers du tra­vail des autres. Pour jouer au théâtre, il faut une sa­crée paire de couilles. Moi, je ne les ai pas.

J.-P.D. Je gagne mieux ma vie au ci­né­ma, mais on vous prend pour ce que vous sa­vez faire. Au théâtre, vous avez le temps de tra­vailler ce que vous ne con­nais­sez pas for­cé­ment, donc de pou­voir pro­po­ser autre chose. Et j’en ai be­soin. « Le bu­reau des lé­gendes », sai­son 3 dif­fu­sée à par­tir du 22 mai sur Ca­nal+.

MÊME SI J’AIME BIEN LA BA­GARRE, EN TANT QUE RÉA­LI­SA­TEUR LE FES­TI­VAL DE CANNES PEUT ÊTRE TRÈS DOU­LOU­REUX.” Ma­thieu Kassovitz

Jean-pierre Darroussin M.K.

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