Livres La chro­nique de Gilles Martin-chauf­fier

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Dans son pre­mier ro­man, notre jour­na­liste Va­lé­rie Trier­wei­ler ra­conte la vie d’adèle Bloch-bauer, qui ins­pi­ra à Klimt l’un de ses plus cé­lèbres ta­bleaux.

Elle n’ap­par­te­nait pas à la cour ni au gou­ver­ne­ment. C’était sim­ple­ment une grande bour­geoise, épouse d’un riche in­dus­triel juif. Au­jourd’hui, pour­tant, c’est l’icône fé­mi­nine ma­jeure de l’âge d’or de Vienne, entre 1890 et 1920, quand l’ar­chi­tec­ture, la pein­ture, la littérature, le théâtre et, bien sûr, la mu­sique don­nèrent un énorme coup de pied dans les fesses de la vieille mo­nar­chie aus­tro-hon­groise: les uni­formes blancs, les valses, les cu­lottes de peau, les ty­ro­liennes, les ca­rosses à clo­chettes et Sis­si par-ci, Sis­si par-là... Sou­dain l’éclat ver­mou­lu des Habs­bourg se fen­dilla de par­tout. Le vieux Fran­çois-jo­seph, so­li­taire à Schön­brunn, n’ins­pi­rait plus que des sou­rires com­pa­tis­sants! Alors que Freud in­ven­tait la psy­cha­na­lyse dans son ca­bi­net de la Berg­gasse, l’em­pire glis­sait en chan­tant vers l’apo­ca­lypse. Mu­sil et Sch­nitz­ler, Zweig et Rilke, Schiele et Ko­ko­sch­ka, Mah­ler et Schön­berg es­quis­saient le monde fu­tur dans leur im­mense ca- pi­tale d’opé­rette. On par­lait, on se dis­pu­tait, on pé­ro­rait par­tout. Dans les ca­fés, les res­tau­rants, les aca­dé­mies et, bien sûr, les sa­lons comme ce­lui da’ dèle Bloch-bauer. Sur les bords de l’énorme Da­nube, Ma­dame me­nait une exis­tence pai­sible comme la Seine. Elle igno­rait com­plè­te­ment qu’on avait in­ven­té le ré­veille-ma­tin. Elle se lais­sait por­ter, pa­res­sait au lit, feuillet­tait les bons au­teurs. L’élan lui man­quait. Elle n’avait pas d’en­fants car, deux fois, ils étaient morts à la nais­sance. Son mé­tier, c’était d’at­tendre, de me­ner une vie douillette comme un oreiller et de pous­ser des sou­pirs de can­ta­trice quand son sta­tut d’épouse la main­te­nait à l’écart de la vraie vie.

Heu­reu­se­ment, elle était belle, très riche, et re­ce­vait vo­lon­tiers dans le su­perbe ap­par­te­ment Ju­gend­stil de son ma­ri. Un rayon de lu­mière dans sa vie étroite comme un cor­ri­dor. Une oc­ca­sion de dia­lo­guer avec d’autres que son mi­roir. Toute la ville s’y re­trou­vait. Les au­teurs comme les peintres et, en par­ti­cu­lier, le plus cé­lèbre d’entre eux, Gus­tav Klimt. Un ogre dé­vo­reur de femmes et un gé­nie vite tom­bé sous le charme de cette hô­tesse mince comme un crayon, fraîche comme l’eau de source et ti­mide comme une com­mu­niante. Evi­dem­ment, il va faire son por­trait. Un chef-d’oeuvre. Dans une cha­pelle d’or pour vierge by­zan­tine, Adèle nous ob­serve, pa­rée de bi­joux pour reine orien­tale. Les séances de pose sont in­ter­mi­nables. Il la fas­cine par sa force et sa vo­lon­té Adèle, peu à peu, des­cend en trem­blant jus­qu’au ca­veau de ses fan­tasmes. Elle fi­nit par cé­der. Une émo­tion qui la se­coue comme un vol­can. Pour­tant, ri­vée à son sta­tut mon­dain, elle lais­se­ra tous ses rêves bu­ter contre les conve­nances comme des abeilles contre une vitre. Adèle mour­ra jeune après des an­nées de mé­lan­co­lie à bai­gner dans ses larmes. Ayant rê­vé toute sa vie d’ai­der les pauvres, à l’heure de ré­di­ger son tes­tament elle lé­gue­ra ses mer­veilleux bi­joux à ses nièces. Freud se se­rait ré­ga­lé avec cette pou­pée fra­gile comme la por­ce­laine qui ai­mait son confort et Ro­sa Luxem­burg ! A dé­faut d’une ana­lyse, Va­lé­rie Trier­wei­ler nous offre un ro­man. Et là, c’est nous qui nous ré­ga­lons du por­trait de cette su­blime Bo­va­ry Mit­te­leu­ro­pa.

« Le se­cret d’adèle », de Va­lé­rie Trier­wei­ler, éd. Les Arènes, 298 pages, 20 eu­ros.

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