NAIS­SANCE D’UN CHEF D’ETAT

Paris Match - - L'actualité - PAR MARIANA GRÉPINET

Sur le ta­pis rouge de l’ely­sée, ils ne se sont fi­na­le­ment pas em­bras­sés. Em­ma­nuel Ma­cron a pour-tant la bise fa­cile, mais pas ques­tion de don­ner le sen­ti­ment d’un adou­be­ment. Dé­jà, leur long entretien – une heure et sept mi­nutes, un re­cord – dans le bu­reau pré­si­den­tiel a fait ja­ser le dé­pu­té ma­cro­niste Sté­phane Tra­vert… « Hol­lande se lance dans la co­loc’, il ne veut plus par­tir », plai­sante-t-il. Avant de se ra­vi­ser : « C’est sain, ils ont plus de choses à se dire que Hol­lande et Sar­ko­zy en 2012.»

Il est 11 h 20, dans la salle des fêtes. Em­ma­nuel Ma­cron de­vient of­fi­ciel­le­ment pré­sident de la Ré­pu­blique. Sous les do­rures, l’or­chestre de la garde ré­pu­bli­caine en­tonne l’ou­ver­ture d’« Or­phée aux En­fers », l’opé­ra-bouffe d’of­fen­bach. De quels en­fers parle-t-on ? Em­ma­nuel Ma­cron sa­lue les in­vi­tés. Serre les mains, ca­resse les joues. Ain­si, au sé­na­teur Fran­çois Pa­triat, le pre­mier à croire en lui et à le sou­te­nir. Au même en­droit, en 1981, Fran­çois Mit­ter­rand avait mur­mu­ré à Pierre Men­dès France : « Si je suis ici, c’est bien grâce à vous. » Comme ce der­nier, Fran­çois Pa­triat ne contient pas son émo­tion et es­suie une larme. « Il faut ac­cep­ter qu’il nous échappe », ob­serve Christophe Cas­ta­ner, qui a quit­té le car­ré ré­ser­vé aux élus pour re­joindre ce­lui des équipes d’en marche !, près de la fa­mille. Dé­jà, Cas­ta­ner n’ose plus lui en­voyer au­tant de SMS : le ma­tin même, il a adres­sé le der­nier à Bri­gitte…

De­ve­nir pré­sident de la Ré­pu­blique, per­sonne ne sait ce que c’est. Quel est le mo­ment où tout bas­cule ? « Sû­re­ment au­jourd’hui », ima­gine Cas­ta­ner. « Quand ce­lui qui est élu au suf­frage uni­ver­sel fran­chit le porche de l’ely­sée, il cesse d’être le même », di­sait Ed­gar Pi­sa­ni, an­cien mi­nistre de De Gaulle. Ce di­manche, Da­niel Cor­dier, 96 ans, l’un des onze der­niers com­pa­gnons de la Li­bé­ra­tion en­core en vie, pro­met à Em­ma­nuel Ma­cron: «Vous al­lez vivre un rêve mer­veilleux.» La pré­sence de l’ex-se­cré­taire de Jean Mou­lin est un sym­bole. Comme chaque étape de cette jour­née, in­té­gra­le­ment mil­li­mé­trée. Le « com­mand car » pour re­mon­ter les Champs-ely­sées, l’ar­rêt au ni­veau du 102, à l’en­droit pré­cis où le po­li­cier pa­ri­sien Xa­vier Ju­ge­lé a été tué en exer­cice d’une balle dans la tête, deux jours avant le pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle. Et en­fin la vi­site aux sol­dats bles­sés au com­bat, à l’hô­pi­tal mi­li­taire de Per­cy, à Cla­mart. Un dé­pla­ce­ment conçu dans le plus grand se­cret. « Ce­la té­moigne d’une pré­si­dence sen­sible aux sym­boles et aux gestes

EM­MA­NUEL MA­CRON N’EN­TEND PAS ÊTRE « LE PRÉ­SIDENT DU QUO­TI­DIEN, DE L’ANEC­DOTE »

forts », in­siste Si­beth Ndiaye, res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion à l’ely­sée. Ma­cron met en avant son em­pa­thie, à la ma­nière de Ba­rack Oba­ma dont son équipe re­con­naît s’ins­pi­rer. Lui, le plus jeune pré­sident de l’his­toire fran­çaise, a re­lu tous les dis­cours pro­non­cés par ses prédécesseurs depuis le dé­but de la Ve Ré­pu­blique. Exa­mi­né les dé­rou­lés des cé­ré­mo­nies. Tout en s’ins­cri­vant dans la conti­nui­té, il a cher­ché à s’en dé­mar­quer. « La na­ture hu­maine fait que, quand tu ar­rives quelque part, tu es per­sua­dé que tu fe­ras mieux que ceux qui étaient là avant toi», fait re­mar­quer Gas­pard Gant­zer, l’an­cien conseiller à la com­mu­ni­ca­tion de Hol­lande.

Ce sont sou­vent les évé­ne­ments qui font en­trer les pré­si­dents dans leurs nou­veaux ha­bits. « Fran­çois Hol­lande a pris conscience de la gra­vi­té de la fonc­tion avec les at­ten­tats et le Ma­li, rap­pelle son ami fi­dèle Ber­nard Poi­gnant. Pour Ni­co­las Sar­ko­zy, ce fut en 2008, lors­qu’il fut confron­té à la double crise, celle de la fi­nance et celle en Géor­gie. Jacques Chi­rac, quant à lui, est vrai­ment de­ve­nu le chef de l’etat quand Fran­çois Mit­ter­rand est mort. Mais ce der­nier était dé­jà pré­sident avant d’être élu… »

Em­ma­nuel Ma­cron, lui, a vou­lu faire de cette pas­sa­tion de pou­voir sa jour­née d’in­tro­ni­sa­tion à la fonc­tion. Une fonc­tion qu’il a théo­ri­sée, ex­pli­quant pen­dant la cam­pagne qu’il en­ten­dait être un chef de l’etat « ju­pi­té­rien », qui ne se­rait pas « le pré­sident du quo­ti­dien, de l’anec­dote » et qui, sur­tout, n’in­ter­vien­drait pas tous les jours sur tous les su­jets. Une pa­role ra­ré­fiée, pour se don­ner da­van­tage d’« épais­seur pré­si­den­tielle ». Son cos­tume élyséen peut être de confec­tion, son rôle de­vra être taillé à ses me­sures. Ain­si son sta­tut de chef de la di­plo­ma­tie. Il compte pro­fi­ter de sa bonne image in­ter­na­tio­nale pour faire bou­ger les lignes et « ré­en­chan­ter l’eu­rope », se­lon les mots d’un de ses proches. Mais l’en­chaî­ne­ment des dé­pla­ce­ments ne peut rien contre la sen­sa­tion d’en­fer­me­ment qui at­tend le pré­sident dans son pa­lais. Di­manche soir, de re­tour dans la salle des fêtes de l’ely­sée, de­vant ses amis, ses plus proches col­la­bo­ra­teurs et leurs fa­milles, il a for­mu­lé une ul­time de­mande : « J’ai be­soin de vous en­core. Ici, dans cette mai­son, on n’en­tend rien et on ne sent rien… »

En haut : la « bande » de La Ré­pu­blique en marche ; de g. à dr. : Ar­naud Le­roy, Si­beth Ndiaye, Ben­ja­min Gri­veaux, Jean-ma­rie Gi­rier, Ri­chard Fer­rand et sa femme, San­drine Dou­cet (se­cond plan), Ju­lien De­nor­man­die, Sté­phane Sé­jour­né et Sylvain Fort.

Ci-des­sus : place de l’etoile, avec les sym­pa­thi­sants d’en marche ! in­vi­tés pour la cé­ré­mo­nie à l’arc de triomphe.

Pen­dant « La Mar­seillaise », Em­ma­nuel Ma­cron se re­cueille de­vant la tombe du Sol­dat inconnu. Der­rière lui, le gé­né­ral Bru­no Da­ry, pré­sident du co­mi­té de la Flamme.

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