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Pianiste - - EN COUVERTURE -

ha­cun re­lève les dé­fis qu’il juge à sa por­tée… Cette oeuvre, qui ré­clame en ef­fet un en­ga­ge­ment phy­sique consi­dé­rable, n’est pas si dif­fi­cile. C’est la res­ti­tu­tion de l’émo­tion mu­si­cale qui est com­plexe. Si vous ne cher­chez qu’à mon­trer votre vir­tuo­si­té, vous pas­sez à cô­té du mes­sage de la pièce. Je l’ai dé­cou­verte en concert à l’âge de 15 ans. J’ai im­mé­dia­te­ment ache­té la par­ti­tion et… l’ai re­fer­mée ! Trop de notes ! Un an plus tard, je m’y suis mise. La jouer fut une vé­ri­table ré­vé­la­tion, parce que la so­no­ri­té de l’or­chestre qui vous en­ve­loppe est mons­trueuse, mas­sive, dra­ma­tique. Vous en­trez dans un vé­ri­table com­bat. Par exemple, le Scher­zo est une sorte de per­pe­tuum mo­bile, une « ma­chine de guerre » inexo­rable et di­gi­ta­le­ment épui­sante.

TEn­fant, je pas­sais de six à huit heures de­vant le cla­vier parce que j’avais be­soin d’ac­qué­rir la tech­nique la plus sûre. Au­jourd’hui, je tra­vaille deux heures par jour au pia­no. Pas da­van­tage. J’ai tou­jours plu­sieurs par­ti­tions à l’étude. Je passe de l’une à l’autre. J’évite ain­si de me las­ser et j’ai le temps de lais­ser mû­rir chaque pièce. Tou­cher le pia­no n’est pas la seule ma­nière d’ap­prendre la mu­sique. Je consacre beau­coup de temps à lire des par­ti­tions, à les ana­ly­ser, à les dé­cor­ti­quer. La com­pré­hen­sion du phra­sé, de l’har­mo­nie, du con­tre­point est es­sen­tielle. Pour jouer un con­cer­to, j’ap­prends aus­si la par­ti­tion d’or­chestre. Connais­sant toutes les en­trées des pu­pitres, « j’in­ter­pelle » plus fa­ci­le­ment les so­listes et je joue avec le son de leurs ins­tru­ments. outes les écoles de pia­no ont pris forme grâce à Liszt. Il a lais­sé son em­preinte dans chaque pays : Les­che­tiz­ky en Al­le­magne et en Po­logne, Si­lo­ti en Rus­sie, Bu­so­ni en Ita­lie, par exemple. J’en conclus que sa per­son­na­li­té mu­si­cale était mul­ti­di­men­sion­nelle. Liszt était un grand Eu­ro­péen avant l’heure. Brahms ne pou­vait être qu’al­le­mand, Ver­di, ita­lien. De son cô­té, Liszt fut un peu hon­grois, fran­çais, al­le­mand, ita­lien. Les écoles se ca­rac­té­ri­saient – et c’est beau­coup moins vrai au­jourd’hui – par une iden­ti­té qui se ré­su­mait par des prin­cipes « né­ga­tifs ». Dans telle ou telle école, on ap­pre­nait qu’il ne fal­lait ja­mais mettre un ac­cent à tel en­droit. Le « non » était beau­coup plus fort que le « oui ». Ar­tur Sch­na­bel, lui, af­fir­mait que pour bien faire de la mu­sique, « il fal­lait adop­ter la ligne des ré­sis­tances maxi­males, et non mi­ni­males ». C’est l’op­po­sé de ce que l’on fait au­jourd’hui où l’on cherche la ligne droite – l’ef­fi­ca­ci­té – en sa­cri­fiant tout ce qui en­ri­chit l’in­ter­pré­ta­tion. Je constate que les pro­fes­seurs sont de plus en plus spé­cia­li­sés, maîtres dans leur « tour d’ivoire ». Certes, nous avons tous ser­vi l’idole de la spé­cia­li­sa­tion, y com­pris dans les sciences. Ed­ward SaÔd [un émi­nent in­tel­lec­tuel pa­les­ti­nien de na­tio­na­li­té amé­ri­caine qui a fon­dé le West-Eas­tern Di­van Or­ches­tra avec Da­niel Ba­ren­boèm, ndlr] avait cette for­mule ma­gique : « Un spé­cia­liste, c’est ce­lui qui sait de plus en plus sur de moins en moins. » C’est l’une des ma­la­dies de notre temps : le manque de connexions entre les arts. Or, la mu­sique, c’est pré­ci­sé­ment la connexion entre tout. Il manque à notre époque un re­nou­vel­le­ment de la ré­flexion sur la pen­sée mu­si­cale.

C’est avec ce com­po­si­teur que j’ai su que la mu­sique ne me quit­te­rait pas. Chez lui, j’aime la jux­ta­po­si­tion et la com­plexi­té des sen­ti­ments. Ce­la ne s’ex­plique pas, mais j’ai l’im­pres­sion de l’en­tendre, qu’il parle en mu­sique. Comme si c’était un lan­gage se­cret qui m’est fa­mi­lier. J’en­tends le poète par­ler. Sa souf­france me touche beau­coup, car elle n’est ja­mais égo­cen­trique, bien que l’écri­ture soit tor­tu­rée. Sa­voir si le pia­no de Schu­mann est pia­nis­tique ou pas dé­pend sur­tout de chaque in­ter­prète. Ob­jec­ti­ve­ment, la ques­tion se pose aus­si pour Cho­pin, Liszt, Brahms…

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