Une source de plans so­nores !

(1810-1856) (1766-1837) (1978)

Pianiste - - PÉDAGOGIE -

vec Franz Liszt, nous par­tons au­jourd’hui pour un voyage en Suisse. Nous fe­rons une halte dans un en­droit bu­co­lique, cer­nés par les ma­jes­tueux pay­sages des Alpes, grâce à une pièce ex­traite de ses An­nées de pè­le­ri­nage, in­ti­tu­lée Au bord d’une source. Cette oeuvre illustre un sou­ve­nir heureux : l’es­ca­pade du jeune gé­nie aux yeux verts avec la blonde Ma­rie d’Agoult. Hé­las, on peut dire que notre bon­heur est plu­tôt mi­ti­gé, car ce mor­ceau est fort dif­fi­cile ! Il fait ap­pel à un ba­bil in­ces­sant des doigts, à des croi­se­ments de mains, à des sauts ver­ti­gi­neux, qui fai­saient dire aux contem­po­rains de Liszt que « ses mains vo­laient sur le cla­vier ». Voi­là qui nous fait rê­ver ! Bref, im­pos­sible de le jouer si nous ne sommes pas par­fai­te­ment conscients de notre tech­nique. Or, rap­pe­lons que la maî­trise phy­sique d’une oeuvre ne peut s’ac­qué­rir qu’au tra­vers d’une vo­lon­té mu­si­cale af­fû­tée, du contrôle du rythme, des plans so­nores, des ten­sions mu­si­cales et de l’ap­pren­tis­sage des bons ré­flexes. En dou­tez­vous en­core ? Alors, voi­ci une re­marque par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante confiée par le jeune Liszt à son élève Va­lé­rie Bois­sier. Il lui af­fir­ma au cours d’une le­çon : « Vous voyez bien que, pour ex­pri­mer tout ce que l’on sent, il faut n’être en­tra­vé par rien, il faut avoir les doigts tel­le­ment dé­ve­lop­pés, si souples, avec une telle échelle de nuances toutes prêtes dans les doigts, que le coeur puisse s’émou­voir et che­mi­ner sans que les doigts soient ja­mais un obs­tacle. Bref, la pre­mière clé pour in­ter­pré­ter Au bord d’une source se­ra de rendre justice à sa fi­nesse

Apoé­tique, no­tam­ment d’équi­li­brer les plans so­nores. Ain­si, les par­ties les plus ai­guës, jouées par les doigts ex­ternes de la main droite (5e et 4e), de­vront son­ner de ma­nière cris­tal­line, afin d’évo­quer les gouttes d’eau qui re­flètent la lu­mière iri­sée de la mon­tagne. L’es­sen­tiel est de ne pas étouf­fer ces notes ai­guës par ce qu’il y a en des­sous. Cette ha­bi­le­té s’ac­quiert par la fer­me­té du doigt et un sub­til do­sage du poids dans les touches. Il vous faut sen­tir chaque doigt et vous écou­ter. Par ailleurs, les dis­so­nances sont nom­breuses dans cette oeuvre. Pour évi­ter de vous cris­per, éprou­vez phy­si­que­ment les jeux de ten­sion-dé­tente entre les notes, sen­tez les frot­te­ments et re­laxez-vous sur les « ré­so­lu­tions » har­mo­niques. Voi­ci trois autres conseils tech­niques : 1. Bien que nos mains tendent à pen­cher vers l’ex­té­rieur, jouez tou­jours vos doubles notes très en­semble. At­ta­quez-les d’un tout pe­tit geste ver­ti­cal, c’est la condi­tion pour an­crer les em­preintes des ac­cords dans vos doigts. 2. Ne lais­sez pas vos doigts s’écar­ter en éven­tail, car ce­la crispe la main. Rap­pro­cher les doigts de la paume dé­tend les muscles. Ra­me­nez vos notes ex­trêmes et ne les col­lez pas. 3. Avec quel doigt dé­signe-t-on un ob­jet ? Avec le 2e doigt. Ne né­gli­gez ja­mais les par­ties mu­si­cales qui lui sont confiées. Sen­tez votre 2e doigt, di­ri­gez-le tou­jours vers le cla­vier, même quand il ne joue rien. En­fin, voi­ci un der­nier prin­cipe es­sen­tiel : ap­pre­nez à réa­li­ser des plans so­nores dans la du­rée. De quoi s’agit-il ? Lorsque nous jouons des ac­cords, nous pou­vons ap­pli­quer plus de poids sur cer­taines par­ties, afin de les rendre plus so­nores, ou au contraire, en at­té­nuer d’autres. Or, ces plans so­nores d’in­ten­si­tés dif­fé­rentes peuvent aus­si exis­ter pour des notes suc­ces­sives, c’est-à-dire jouées les unes après les autres. Dans ce mor­ceau de Liszt, il faut sou­vent at­té­nuer cer­taines notes pour créer une sorte de pa­ren­thèse entre des frag­ments plus so­nores. Du­rant ce pas­sage plus doux, vos doigts et votre oreille se dé­tendent, votre jeu s’aère et se res­source pour la suite. J’af­firme que ces « plans so­nores dans la du­rée » étaient l’un des grands se­crets du jeu d’Ho­ro­witz. …cou­tez sur YouTube comment ce pia­niste gé­nial joue Au bord d’une source : ses notes longues sonnent comme Les Cloches de Ge­nève Des voix in­ouÔes sur­gissent de ses doigts. Quel était donc le se­cret de ce ma­gi­cien ? La ré­ponse coule de source… Ho­ro­witz ef­fec­tue des plans so­nores dans la du­rée. Il at­té­nue cer­tains pas­sages, ce qui per­met à d’autres notes d’émer­ger d’el­les­mêmes. Trans­for­mez-vous en Ho­ro­witz. Ren­dez justice à la poé­sie de cette pièce, pen­sez vos plans so­nores. …co­no­mi­sez votre éner­gie phy­sique, mais dé­ployez le maxi­mum de concen­tra­tion mu­si­cale. En somme, uti­li­sez le prin­cipe d’éco­no­mie d’éner­gie : ce­la n’est-il pas d’ac­tua­li­té ? Nous vous sou­hai­tons bonne mu­sique et bien­ve­nue en Suisse !

Alexandre So­rel

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