« Si la vir­tuo­si­té peut créer le ver­tige et l’ad­mi­ra­tion, il n’en de­meure pas moins que c’est lors­qu’elle est ou­bliée qu’elle est la plus convain­cante. »

Pianiste - - À L’AFFICHE -

pro­gramme, j’ai vou­lu lui rendre hom­mage. D’ailleurs, l’une des pièces qu’il fai­sait tra­vailler à tous ses élèves était le Scher­zo à la russe opus 1 n°1 de TchaÔ­kovs­ki, qui a ou­vert le ré­ci­tal que vous évo­quez.

Par la suite, vous in­té­grez les classes de Frank Bra­ley et d’Ha­ru­ko Ue­da au Con­ser­va­toire de Pa­ris…

Je suis tou­jours au Con­ser­va­toire, en mas­ter II. Sui­vrai-je en­suite le cycle spé­cia­li­sé ? Je ne le sais pas en­core. Chaque en­sei­gnant est dif­fé­rent. On le choi­sit parce qu’il vous cor­res­pond. Frank Bra­ley, qui est aus­si chef d’or­chestre, est un pro­fes­seur as­sez dis­cret, dis­tant même. Ses cours sont da­van­tage des classes de maître. Il pos­sède une éton­nante ca­pa­ci­té d’ou­bli des tra­di­tions d’in­ter­pré­ta­tion, se fo­ca­li­sant uni­que­ment sur la par­ti­tion. Il n’a au­cun a prio­ri. Ses idées ori­gi­nales, per­son­nelles, ont du sens. Elles obligent à se po­ser des ques­tions, à re­mettre en cause ses cer­ti­tudes. Ha­ru­ko Ue­da est une amie de la fa­mille de­puis long­temps – je lui dois mon pre­mier concert pro­fes­sion­nel où elle m’a in­vi­té à jouer Ma mère l’oye de Ra­vel à ses cô­tés. Elle a une grande connais­sance de l’har­mo­nie, de l’or­ches­tra­tion, et ces cours ont contri­bué au dé­ve­lop­pe­ment non seule­ment de mon écoute mu­si­cale, mais aus­si de la vi­sion glo­bale que je peux avoir d’une oeuvre et de son com­po­si­teur. Elle s’in­ves­tit beau­coup pour ses élèves, al­lant jus­qu’à tra­vailler chaque pièce qu’elle en­seigne, y com­pris tous les ac­com­pa­gne­ments de concer­tos.

Com­ment conci­lier à la fois des études exi­geantes et des pro­po­si­tions de concerts de plus en plus nom­breuses ?

Si on me sol­li­cite sou­vent pour don­ner des concerts, je ne sou­haite pas pour au­tant ré­pondre à toutes les offres. Je dé­sire gar­der suf­fi­sam­ment de temps pour pou­voir tra­vailler plus en pro­fon­deur et en­ri­chir mon ré­per­toire.

Jus­te­ment, par­lez-nous de votre ré­per­toire…

Je passe beau­coup de temps à dé­chif­frer. Le dé­chif­frage li­bère et per­met de dé­cou­vrir beau­coup d’oeuvres. In­ter­net fa­ci­lite bien la tâche. C’est ain­si que j’ai en­ten­du sur YouTube John Og­don jouant la So­nate n°1 de Rach­ma­ni­nov. C’est une sorte de con­cer­to pour pia­no sans or­chestre. On y re­trouve tel­le­ment d’élé­ments dans le Con­cer­to n°3 avec des sur­charges d’écri­ture dans le fi­nale. Rendre clair chaque dé­tail est très com­plexe. C’est pour­tant l’une des oeuvres les plus in­té­res­santes que j’aie tra­vaillée. Mon ré­per­toire est très éclec­tique. Je joue peu de cycles d’oeuvres. Pour l’ins­tant, Brahms est mon com­po­si­teur pré­fé­ré. Liszt me fas­cine, son cô­té dia­bo­lique, rhap­so­dique et im­pro­vi­sé. Il est pro­ba­ble­ment avec Bee­tho­ven le com­po­si­teur le plus ré­vo­lu­tion­naire de son temps. Et puis, je viens d’en­re­gis­trer pour le la­bel Bis les Concer­tos n°4 et n°5 de Saint-Saëns, une mu­sique vé­loce, mer­veilleu­se­ment fraîche et spon­ta­née, néan­moins dif­fi­cile à mettre en place avec or­chestre à cause de ses rythmes dé­ca­lés. De plus, l’or­ches­tra­tion est d’une trans­pa­rence qui ne per­met au­cune in­cer­ti­tude. Pour re­ve­nir à la mu­sique russe, je me pas­sionne pour le Con­cer­to n°1 pour pia­no de Rach­ma­ni­nov, qui est si­dé­rant d’ins­pi­ra­tion. Il me pa­raît en­core plus ro­man­tique, ins­tinc­tif que les sui­vants. Que Rach­ma­ni­nov ait com­po­sé cette par­ti­tion en sor­tant du con­ser­va­toire m’émer­veille. Sans par­ler du Con­cer­to n°5 de Pro­ko­fiev, du n°4 de Bee­tho­ven… Il y a tel­le­ment de par­ti­tions ! Les cordes sont éga­le­ment une de mes sources d’ins­pi­ra­tion car elles m’ap­prennent à faire la dif­fé­rence entre un ti­ré ou un pous­sé, même dans l’écri­ture du pia­no. Le mé­ca­nisme de cet ins­tru­ment est tel­le­ment loin de la voix hu­maine! Les pia­nistes cherchent par tous les moyens à créer l’illu­sion d’un le­ga­to ou d’un vi­bra­to.

Ai­mez-vous al­ler en stu­dio en­re­gis­trer ?

Oui, parce que c’est un tra­vail qui de­mande la plus grande concen­tra­tion et, pour moi, il ne se li­mite pas seule­ment à une cap­ta­tion. J’adore par­ti­ci­per au mon­tage et je com­prends la fas­ci­na­tion de Glenn Gould pour le stu­dio. Chaque choix de prise est im­por­tant. Ce­la dit, je pré­fère de loin uti­li­ser de longues sé­quences qui conservent les émo­tions et l’éner­gie, au dé­tri­ment d’une per­fec­tion ob­te­nue par as­sem­blage de mi­cro­pièces de puzzle.

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