SCHU­BERT, LISZT ET HOROWITZ

Pianiste - - SOMMAIRE - Alexandre So­rel

Par Alexandre So­rel

Pour la plu­part des pia­nistes, jouer le mieux pos­sible, cher­cher la per­fec­tion tech­nique est un com­bat quo­ti­dien, une quête dou­lou­reuse. Hé­las, dans tout art, la beau­té ne peut s’ac­qué­rir à bon compte ; elle est le fruit de l’effort, de la pa­tience. Si l’ai­sance sur­vient en­fin, c’est sou­vent au terme d’un long tra­vail, voire de tor­tures et d’an­goisses. La souf­france fait-elle par­tie de notre mé­tier de pia­niste ? C’est bien pos­sible. D’ailleurs, existe-t-il un art dé­pour­vu de souf­france ? Schu­bert dé­cla­rait : « Mes oeuvres sont les en­fants de ma connais­sance et de ma dou­leur. » Comment croire que Vad­li­mir Horowitz lui-même n’a pas pei­né pour par­ve­nir au som­met de son art ? La maî­trise pia­nis­tique de ce grand homme aux mains in­ter­mi­nables comme son sens de la dé­ri­sion en sont une preuve. D’ailleurs, son hu­mour, cé­lèbre, ne peut être qu’une « po­li­tesse du déses­poir », su­prême in­tel­li­gence qui s’ap­pa­rente à la lu­ci­di­té du clown. Il y a donc un mys­tère Horowitz et, à tra­vers l’une des oeuvres que nous al­lons étu­dier au­jourd’hui, je vous pro­pose de vous y plon­ger : il s’agit de la Soirée de Vienne, Sixième Valse-Ca­price, trans­crip­tion par Liszt d’une valse de Schu­bert. Cette pièce re­flète l’al­liance de deux gé­nies an­ti­no­miques, celle d’un Franz ba­te­leur et ma­gi­cien, Liszt, à celle d’un Franz en de­mi-teintes, le doux Schu­bert. De cet amal­game naît une perle rare. Cette Sixième Soirée de Vienne est une par­ti­tion peu connue, ra­re­ment in­ter­pré­tée, et pour cause, car elle est hor­ri­ble­ment dif­fi­cile, no­tam­ment pour l’agi­li­té des doigts qui se che­vauchent, à l’ins­tar de l’…tude opus 10 n°2 de Cho­pin. Mais re­gar­dez sur YouTube comment Horowitz la joue ! C’est une ex­pé­rience fas­ci­nante. Le pia­niste vieillis­sant donne un concert au Mu­sik­ve­rein de Vienne. La ca­mé­ra ex­plore mé­ti­cu­leu­se­ment son vi­sage glabre, ses traits éma­ciés, ses poches sous les yeux. Et pour­tant lors­qu’il se met à égre­ner avec une ai­sance à peine croyable le pas­sage très ra­pide (la va­ria­tion en trio­lets), le temps semble s’abo­lir d’un coup, sa vieillesse s’en­vole. La mu­sique se­rait-elle le se­cret de la jeu­nesse éter­nelle ? La clé de ce que cherchent à nous vendre les gou­rous de la mé­de­cine an­ti-âge, cham­pions des vi­ta­mines et de l’al­lon­ge­ment des té­lo­mères ? Certes, re­con­nais­sons-le, Horowitz fait quelques fausses notes ! Du­rant les le­çons qu’il don­nait à Wei­mar, Liszt les sur­nom­mait les « in­vi­tés im­por­tuns ». Cette ex­pres­sion avait le don de faire rire ses dis­ciples, sur­tout quand, lors d’une mau­vaise exé­cu­tion, il priait « les in­vi­tés » de par­tir ! Horowitz en convie donc quelques-uns, mais ce­la n’a guère d’im­por­tance, car la ma­gie de son in­ter­pré­ta­tion opère. La puis­sance de son ex­pres­sion est telle que sa tech­nique, bien qu’elle soit épous­tou­flante, passe au se­cond plan. D’ailleurs, Liszt lui-même pri­vi­lé­giait l’ex­pres­sion. Il ne don­nait ja­mais de conseils tech­niques et, en cas de pro­blème, s’ex­cla­mait: « Al­lez donc la­ver votre linge sale en fa­mille ! » « La tech­nique est un tra­vail de l’es­prit, non de la mé­ca­nique », confia-t-il aus­si à Li­na Ra­mann. Ce­la est at­tes­té par les jour­naux d’Amy Fay et de Va­lé­rie Bois­sier, ain­si que par l’ou­vrage d’Alan Wal­ker qui donne des in­di­ca­tions sur l’en­sei­gne­ment du Maître à Wei­mar. Or, nul autre que Liszt n’a au­tant ré­flé­chi à la tech­nique, ac­cu­mu­lé pour lui-même au­tant de gammes, d’exer­cices en tout genre. Alors, que croire ? Ce qui est sûr, ce n’est pas seule­ment en re­gar­dant les mains d’Horowitz que nous fe­rons des pro­grès. « L’es­sen­tiel est in­vi­sible pour les yeux », di­sait le Pe­tit Prince de Saint-Exu­pé­ry. Pour que nos doigts de­viennent agiles, les meilleurs guides sont le res­pect des doig­tés et le dé­sir de rendre ce mor­ceau le plus beau et le plus vrai pos­sible. De même que dans notre So­na­tine de Cle­men­ti, si, par exemple, notre soif de briller nous rend ner­veux, nous ris­quons de pré­ci­pi­ter les fins des phrases. Alors, nous au­rons beau faire, nos doigts nous échap­pe­ront. En vé­ri­té, ce ne se­ront pas nos pauvres doigts les cou­pables, mais plu­tôt un manque de contrôle ner­veux, une faille dans notre fa­çon de dé­cla­mer la par­ti­tion. Ou bien, si nous ne res­sen­tons pas les al­ter­nances har­mo­niques, là où la mu­sique avance et, au contraire, là où il faut nous re­laxer, alors notre corps ne « res­pi­re­ra » pas dans ce voyage mu­si­cal et nous fi­ni­rons par nous cris­per. Ajou­tons en­core : si les plans so­nores sont dés­équi­li­brés, si le phra­sé n’est pas beau, si ce­la ne « res­pire » pas, si la pé­dale noie les har­mo­nies, on pas­se­ra à cô­té de l’oeuvre. C’est pour­quoi il faut de la pa­tience pour être un bon pia­niste. Il faut aimer la par­ti­tion avec pas­sion, sans ja­mais se las­ser d’en amé­lio­rer l’exé­cu­tion jour après jour, et sculp­ter in­las­sa­ble­ment notre tou­cher. Bref, on ne doit ja­mais pia­no­ter pour rien, il ne faut jouer que concen­tré. C’est une grande dis­ci­pline ! Es­sayer, ré­flé­chir, aimer, re­com­men­cer: n’est-ce pas épui­sant ? Et si c’était pré­ci­sé­ment la for­mule de l’élixir de l’éter­nelle jeu­nesse ? Et ce­la ne vaut-il pas la peine de souf­frir un peu pour val­ser dans une Soirée à Vienne ?

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