HELENE TYS­MAN

« Mettre un peu plus de vie dans son art et un peu plus d’art dans sa vie », af­fir­mait Louis Jou­vet. Telle est la phi­lo­so­phie de l’une des pia­nistes fran­çaises les plus ta­len­tueuses de sa gé­né­ra­tion. Re­con­nue pour son jeu poétique, pas­sion­né mais aus­si co

Pianiste - - ACTUALITÉS IDÉES -

Il y a quelques an­nées, j’en­trai par ha­sard dans la ca­thé­drale de Co­logne. En pre­nant le Tha­lys, on ne peut pas ra­ter cette gi­gan­tesque bâ­tisse ac­co­lée à la gare. His­toire et modernité s’y confrontent. Alors que je n’étais pas fa­mi­lière de l’orgue, ni par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­rée par les églises au­tre­ment qu’en concert, ce fut une ré­vé­la­tion ! Le son de l’orgue m’at­ti­ra comme le doux par­fum d’une lu­mière cha­toyante et in­fi­nie. L’or­ga­niste im­pro­vi­sait au gré de sa fan­tai­sie, à la ma­nière de Ga­briel Fau­ré, des mo­du­la­tions riches et in­at­ten­dues. Que de cou­leurs ! J’étais hap­pée et ne pus dire si je res­tais cinq mi­nutes, une heure ou toute l’éter­ni­té. Peu­têtre y suis-je en­core… Le son long et puis­sant, qui souf­flait à tra­vers ces tuyaux de mé­tal, me sub­ju­gua. Si au­cune note ne ve­nait in­ter­rompre la pré­cé­dente, cel­le­ci ne fi­ni­rait ja­mais. Quel fan­tasme pour un pia­niste dont l’ins­tru­ment ré­sonne le temps de quelques bat­te­ments d’ailes. Mo­zart di­sait que ce ne sont pas les notes qui sont im­por­tantes, mais ce qu’il y a entre elles. J’ai eu l’im­pres­sion de voya­ger à l’in­té­rieur du son, dans sa vi­bra­tion in­in­ter­rom­pue et dans ce flot qui va et vient de l’in­té­rieur à l’ex­té­rieur. Ren­trée chez moi, je ten­tai de l’ima­gi­ner sur cha­cune des notes de mon pia­no. Dans ce mi­cro­cosme de l’ins­tant, il me fal­lait élar­gir l’écoute, étendre le temps à l’in­fi­ni. Comme en mé­di­ta­tion, le temps se dis­sout. Il n’existe plus. Les sens por­tés à l’ex­trême, on ac­cède à de nou­velles di­men­sions.

Trou­ver sa voix Le pia­no est un ins­tru­ment à cordes frap­pées. De par la ver­ti­ca­li­té de ses mar­teaux, il est rai­son­nable de pen­ser qu’on ne peut in­fluer sur le son d’un cla­vier. Et pour­tant aus­si ir­ra­tion­nel – ma­gique ! – que ce soit, com­bien ont fait chan­ter cet ins­tru­ment ! Je me mis à écou­ter ob­ses­sion­nel­le­ment, à la loupe, l’en­re­gis­tre­ment des Ma­zur­kas de Cho­pin par Ho­ro­witz et de Me­lo­dy at Night par Keith Jar­rett. Deux exemples ab­so­lus de ce que peut être le chant au pia­no, la tech­nique du le­ga­to, le son dans ce qu’il a de plus beau, de plus vrai, de plus au­then­tique. Je pré­pa­rais à l’époque le Concours Cho­pin et je pou­vais res­ter plu­sieurs heures sur une note. On plonge dans le son comme on plonge dans un uni­vers mul­ti­di­men­sion­nel. L’in­tros­pec­tion est né­ces­saire. Elle nous amène à la quête du sens. Pour trou­ver sa voix, il faut cher­cher sa voie. On se lance dans cette re­cherche comme on voyage dans des mondes cha­ma­niques. Puis on ob­serve : « Si j’uti­lise mon bras de telle ou telle fa­çon, si j’ai plus de conscience dans mon poi­gnet, si mon mou­ve­ment est plus la­té­ral, si je vais plus vite ou moins vite, avec plus de poids, moins de pres­sion, pre­nant ap­pui sur mon dos, se­lon tel ou tel angle d’at­taque, ou avec telle in­ten­tion ou vi­sua­li­sa­tion men­tale, j’ob­tien­drai un ré­sul­tat to­ta­le­ment autre, au ser­vice de l’acous­tique et de l’ins­tru­ment. » On passe sans cesse de l’écoute in­té­rieure à l’écoute ex­té­rieure. C’est un al­go­rithme in­fi­ni qui cal­cule, ré­per­to­rie et an­ti­cipe in­tui­ti­ve­ment les dif­fé­rentes ap­proches des notes les unes par rap­port aux autres. À mon avis, le chaos n’existe pas. Il cor­res­pond sim­ple­ment à des tis­sages et des croi­se­ments si sub­tils et si nom­breux, qu’ils nous échappent en­core pour notre in­tel­lect fé­brile.

« MO­ZART DI­SAIT QUE CE NE SONT PAS LES NOTES QUI SONT IM­POR­TANTES, MAIS CE QU’IL Y A ENTRE ELLES. »

Vic­tor Hu­go af­fir­mait que « le re­gard

est le re­flet de l’âme ». Pour moi, c’est le son ou la voix. J’ai tou­jours pen­sé qu’il est im­pos­sible de jouer au­tre­ment que ce que l’on est. On joue ce que l’on est, on est ce que l’on joue. Je parle de qui on est in­ti­me­ment, par­fois même sans le sa­voir. Non le per­son­nage so­cial, mais l’âme. Il n’est pas pos­sible de réel­le­ment chan­ter cha-que note sans être pro­fon­dé­ment amou­reux d’elle, sans être au­then­ti­que­ment gé­né­reux à cet ins­tant-là, pour cet ins­tant-là. …lan gra­tuit, comme le fu­nam­bule sur son fil : il est la ré­ponse à sa ques­tion, entre équi­libre et mou­ve­ment. S’il n’aime pas plei­ne­ment cha­cun des pas qu’il pose sur la corde, il a peu de chances d’at­teindre l’autre bout. La mu­sique est une vi­bra­tion qui part du coeur et va au coeur. Le son d’un Ho­ro­witz, d’une Cal­las, d’un OÔs­trakh ou en­core d’un Col­trane n’ap­par­tient qu’à eux. Comme la cou­leur d’un Rem­brandt ou d’un Van Gogh, ils n’ont pas cher­ché une autre vi­bra­tion que la leur. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui nous émeut: re­ve­nir à ce plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun, ce noyau qui est à la fois notre es­sence la plus sin­gu­lière et l’écho de notre uni­ver­sa­li­té la plus grande. « C’est à force d’im­per­son­na­li­té qu’on se forge une per­son­na­li­té », a dé­cla­ré Louis Jou­vet. Voi­là: de­ve­nir ce bam­bou creux dont parlent les sages qui ne cherchent plus à « faire », mais à se « dé­faire », à se lais­ser « faire ». Lais­ser « ré­son­ner » en soi, sans in­ter­fé­rences. La terre In­vi­tée ré­cem­ment à dé­cou­vrir le tra­vail d’un ami vi­gne­ron en bio­dy­na­mie, chan­ceuse de ces ren­contres avec des pas­sion­nés en tout genre, j’as­siste au la­bou­rage, tan­dis que cet homme me pré­sente ses vignes comme on pré­sente un ami, voire un maître. Il l’écoute et la sert dans toute son hu­mi­li­té et sa gran­deur. Je dé­couvre cette beau­té in­vi­sible à l’oeil nu, comme le son l’est pour un non-mu­si­cien. Le mu­si­cien voit les sons plus en­core qu’il ne les en­tend. D’autres voient ou en­tendent des choses aux­quelles l’on n’est pas ou peu exer­cé. En mar­chant le long de ces guir­landes vertes que le so­leil illu­mine de joie, dan­seuses étin­ce­lantes aux ho­ri­zons dé­bor­dants, un dé­tail at­tire mon at­ten­tion : un mor­ceau de liège po­sé sur plu­sieurs lignes pour réunir les vignes res­semble à ce que l’on nomme en lu­the­rie le « che­va­let » et qui per­met de sou­te­nir les cordes du vio­lon, no­tam­ment. Cette pièce se trouve dans l’ins­tru­ment, juste au-des­sus de l’« âme » qui re­çoit et sou­tient la vi­bra­tion des cordes. Je re­garde ce « che­va­let » en liège et, sou­dain, ces ara­besques prennent des cir­con­vo­lu­tions mu­si­cales. En goû­tant ce cham­pagne si par­ti­cu­lier, ma pre­mière émo­tion vient du son des bulles. Il ca­resse l’ouÔe sans du­re­té, sans re­cherche de brillance, de « m’as-tu vu ? Je suis du cham­pagne ». Il coule en chan­tant l’âme du monde.

« ON JOUE CE QUE L’ON EST, ON EST CE QUE L’ON JOUE. »

Frac­tale Le tout est dans le tout. L’in­fi­ni­ment grand est conte­nu dans l’in­fi­ni­ment pe­tit. C’est l’im­pres­sion que me donne le son. Telle l’ar­chi­tec­ture d’une fou­gère, le son contient une vi­bra­tion à l’in­té­rieur d’une vi­bra­tion, à l’in­té­rieur d’une autre vi­bra­tion, et ain­si de suite, et dans cha­cun de ces mi­cro­cosmes, il y a tout un monde, une vie.

Ap­prendre En attendant l’ar­ri­vée d’un élève, je pense à la phrase de Leo­nard Bern­stein : « Quand j’en­seigne, j’ap­prends,

quand j’ap­prends, j’en­seigne. » Ap­prendre en fran­çais peut être à la fois le rôle du maître et ce­lui de l’élève. Un de mes livres pré­fé­rés, Le Maître igno­rant de Jacques Ran­cière, ra­conte l’his­toire d’un pro­fes­seur qui dû en­sei­gner une ma­tière dans une langue qu’il ne sa­vait pas par­ler, ob­te­nant de meilleurs

ré­sul­tats que dans sa langue ma­ter­nelle. Un élève, n’est-ce pas ce­lui qui « élève » ? Ce n’est pas tant ce qu’on en­seigne qui ins­truit, mais com­ment on ap­prend, quel exemple l’on donne. Notre so­cié­té oc­ci­den­tale faite d’images à grande vi­tesse ne sait plus ce que si­gni­fie « in­car­ner ». Va­leurs de la dé­ser­tion. « Sois le chan­ge­ment

que tu veux voir dans le monde », nous rap­pelle Gand­hi. Cet élève ar­rive et s’as­sied di­rec­te­ment sur le ta­bou­ret, l’air pres­sé de com­men­cer tout de suite, ou plu­tôt de conti­nuer, pour ne pas perdre une mi­nute du temps qui nous est im­par­ti, non sur cette le­çon, mais sur Terre, je le sens bien, pour tendre le plus loin pos­sible dans sa re­cherche, la mu­sique et au-de­là en­core. Je l’as­siste à construire ses ou­tils, son ate­lier qui lui per­met­tront de de­ve­nir son propre maître. Ap­prendre à ap­prendre. Nous sommes tous in­té­rieu­re­ment le maître et l’en­fant.

Le sens Ob­sé­dés de l’ins­tant, cher­cheurs de dia­mants bruts au mi­lieu du dé­sert, nous re­com­men­çons sans cesse. On vou­drait en fi­nir avec la soif, alors que ce n’est pas l’eau qui nous est né­ces­saire mais la soif. Une seule ques­tion nous anime tous, tous do­maines confon­dus : « Pour­quoi ? » Non le « pour­quoi » qui at­tend une ré­ponse pro­duc­tive et ca­pi­ta­liste ou le « pour quoi » un peu bête ou in­té­res­sé, mais ce­lui qui cherche le sens, la di­rec­tion bien au-de­là de l’ins­tant pré­sent. Il pointe son ho­ri­zon comme les aven­tu­riers de l’uto­pie vont à la dé­cou­verte de mondes nou­veaux.

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