SU­PÉ­RIEUR

SUR LE CD PLAGE Ge­heimes Flüs­tern hier und dort, lied ex­trait des Sechs Lie­der aus Ju­cunde von Rol­let opus 23 n°3 (trans­crip­tion par Liszt)

Pianiste - - PÉDAGOGIE - Cla­ra Schu­mann Franz Liszt (1819-1896) (1811-1886)

Ce lied de Cla­ra Schu­mann est une mer­veille d’ins­pi­ra­tion et de can­ta­bile. Ce n’est pas un ha­sard si Franz Liszt a choi­si de le trans­crire pour pia­no seul. Il est fort pos­sible que son titre, Se­cret chu­cho­té, com­porte une al­lu­sion à cet amour in­avouable et pas­sion­né de Cla­ra Wieck et Ro­bert Schu­mann, qu’il fal­lait ca­cher aux yeux du pro­fes­seur Wieck. L’écri­ture de cette pièce est ex­trê­me­ment sub­tile ryth­mi­que­ment et har­mo­ni­que­ment. Voyons com­ment l’exé­cu­ter.

MES. 1-8

Votre pre­mière tâche – d’au­tant plus qu’il s’agit d’un lied – doit être de chan­ter cette belle mé­lo­die, afin de res­sen­tir com­ment vous sou­hai­tez la phra­ser, la des­si­ner et l’ac­cen­tuer. Les ap­pog­gia­tures. L’har­mo­nie. Trou­ver les vrais ap­puis est es­sen­tiel. Ces ap­puis, nous pou­vons les res­sen­tir par ins­tinct, sim­ple­ment en chan­tant. En ef­fet, par le chant, nous sen­tons spon­ta­né­ment ce qui est beau et, avec le coeur, nous res­sen­tons les notes qu’il faut sou­li­gner da­van­tage et celles qu’il faut at­té­nuer. Ce­pen­dant, grâce à la connais­sance du lan­gage mu­si­cal, on peut aus­si com­prendre pour­quoi. L’idéal est à la fois de sen­tir et de sa­voir. L’ana­lyse mu­si­cale ne doit pas être un tra­vail en­nuyeux, car ce­la ne ser­vi­rait à rien pour jouer. Au contraire, une vraie connais­sance per­met de mieux res­sen­tir la mu­sique, de mieux vi­brer avec elle. Nous sommes donc ici en Ré bé­mol ma­jeur. La me­sure n°2 com­porte un La bé­carre. L’ac­cord qui ha­bille ce La bé­carre est une sep­tième di­mi­nuée : Sol bé­carre-Si bé­mol, Ré bé­mol, Fa bé­mol. La bé­carre n’en fait donc pas par­tie. Il est une ap­pog­gia­ture du Si bé­mol. Ap­puyez bien ce La bé­carre. Faite sen­tir à votre au­di­teur cette dis­so­nance : elle crée une ten­sion. Tech­ni­que­ment. Pre­nez cette note en des­cen­dant de la main, en pe­sant de haut en bas. Ce­la im­plique qu’il faut al­lé­ger votre main sur les notes qui pré­cèdent, la lais­ser re­mon­ter avant la note im­por­tante. En somme, il faut tou­jours pré­voir une note im­por­tante et l’an­ti­ci­per par le geste. Le ren­ver­se­ment des ac­cords dé­ter­mine le poids. Lors­qu’un ac­cord est ren­ver­sé (que la basse n’est pas sa note fon­da­men­tale mais une autre note, par exemple, sa tierce, sa quinte, etc.), il faut le res­sen­tir et l’exé­cu­ter comme étant moins lourd, moins conclu­sif. Un ac­cord ren­ver­sé fait avan­cer le dis­cours mu­si­cal. Il faut donc évi­ter de l’as­seoir, ce qui ra­len­ti­rait l’élan. Par op­po­si­tion, l’ac­cord fon­da­men­tal re­pré­sente une « pause ». Il in­dique donc une étape (même pro­vi­soire). Exemple. Me­sure n°3, Cla­ra écrit l’ac­cord de La bé­mol ma­jeur. Mais quelle note se trouve à la basse ? Ré­ponse : le Do, qui est sa tierce. N’as­seyez pas ce Do. Jouez-le sans lais­ser tom­ber votre bras. Dé­pla­cez-vous jus­qu’à ce Do de basse avec un bras sus­pen­du, par­fai­te­ment lé­ger. Le re­lief du cla­vier. Ce­pen­dant, il y a un piège tech­nique. Nous ve­nons du Ré bé­mol. Or, notre Do est une touche blanche du cla­vier et le Ré bé­mol était une touche noire. D’une touche blanche à une noire, l’en­vie est forte de « tom­ber » de la main. N’en faites rien. Quel que soit le re­lief du cla­vier, en jouant ici vos basses, évi­tez de tom­ber de la main, ne vous as­seyez pas lorsque la mu­sique avance ! Par­fois, c’est le contraire. Le re­lief du cla­vier gêne pour pe­ser de haut en bas. Le Fa # de la me­sure n°6 est une ap­pog­gia­ture du Sol, mais c’est aus­si une touche haute du cla­vier. Il est donc plus dif­fi­cile de la prendre en des­cen­dant (comme nous l’avons vu dans l’Ada­gio de Mo­zart). Re­mon­tez bien votre main sur la note qui pré­cède le Fa # (sur le Sol de la me­sure n°5). Là en­core, il faut pré­voir vos ap­puis par le geste. En d’autres termes, il faut tou­jours en­tendre la mu­sique à l’avance dans votre tête et pré­pa­rer son exé­cu­tion avec le bon geste, an­ti­ci­per par l’es­prit et par le geste. Le rythme dé­ca­lé: pul­sa­tion et chant en syn­cope. La sub­ti­li­té prin­ci­pale de cette pièce tient à son rythme. La pul­sa­tion est ici à la croche, puisque la me­sure est à 3/8 (trois croches par me­sure). Ce­pen­dant, re­gar­dez bien la du­rée des deux pre­mières notes du chant. Ce sont des croches poin­tées, non des croches simples. La deuxième note tombe donc sur la se­conde moi­tié du 2e temps, c’est-à-dire en syn­cope. C’est ce­la qui donne tout ce ba­lan­ce­ment tendre et si ca­rac­té­ris­tique à la mé­lo­die, et qui fait tout le « chic » de cette écri­ture. Voi­ci trois choses à faire tout au long de ce lied, pour bien le ba­lan­cer ryth­mi­que­ment.

1. Sen­tez et contrô­lez chaque pul­sa­tion par l’ac­com­pa­gne­ment (au dé­but, sur le 2e temps, par exemple, c’est le Fa qui est joué par le pouce de votre main droite).

2. Sou­li­gnez la croche poin­tée. Le Ré bé­mol est joué avec votre 4e doigt, car il est en syn­cope, il tombe au mi­lieu du temps. Faites bien at­ten­tion à l’écri­ture de Cla­ra qui pour­rait nous in­duire en er­reur. Ce n’est pas parce que les dou­bles­croches sont grou­pées par trois au dé­but que nous avons un rythme à deux noires poin­tées ! Ce­la ne concerne que la com­mo­di­té d’écri­ture, de ré­par­ti­tion entre les mains. Mais chaque pul­sa­tion com­prend bien deux doubles-croches, et non trois ! Contrô­lez bien chaque pul­sa­tion sur chaque croche par votre vo­lon­té in­té­rieure.

3. Après avoir joué votre syn­cope, re­trou­vez l’ap­pui sur le vrai temps, re­ca­lez-vous en­suite sur la vraie pul­sa­tion, le Fa, qui est joué par le 2e doigt de votre main gauche. …cou­tez-le. Ne le lais­sez pas glis­ser ni vous échap­per. Ain­si, ce chant n’a pas la ba­na­li­té d’une quel­conque mé­lo­die dont chaque note tom­be­rait sur le temps. Par son as­pect syn­co­pé, il sug­gère une sorte de ha­lè­te­ment, une in­tense émo­tion. Chan­tez-le et pla­cez-le dans son rythme réel. Un cer­veau « pa­res­seux ». Le mo­tif de ce pre­mier phra­sé s’étend sur deux me­sures com­plètes. Dans la me­sure n°1, la note du chant est jouée en syn­cope, mais dans la me­sure n°2, c’est dif­fé­rent. Faites bien at­ten­tion à res­pec­ter la vraie syn­chro­ni­sa­tion dans la me­sure n°2. Jouez les deux mains en­semble sur la troi­sième pul­sa­tion : le Si bé­mol de la main droite doit tom­ber avec le Ré bé­mol (2e doigt) de la main gauche. Notre cer­veau a tou­jours ten­dance à être pa­res­seux. Il aime bien re­pro­duire ce qu’il connaît dé­jà, il est fri­leux. C’est pour­quoi, ici, il a fu­rieu­se­ment en­vie de re­jouer dans la me­sure n°2 le même rythme que dans la me­sure n°1. Mais, jus­te­ment, ce rythme est dif­fé­rent ! Jouer du pia­no consiste aus­si à connaître les mé­ca­nismes du cer­veau et de l’ap­pren­tis­sage. Il faut beau­coup ré­flé­chir, com­prendre, an­ti­ci­per. Le le­ga­to de la par­tie ac­com­pa­gnante. Jouez votre par­tie ac­com­pa­gnante le plus le­ga­to pos­sible. Cette par­tie est par­ta­gée entre les deux mains, mais ce chan­ge­ment ne doit gé­né­rer ni chocs ni ir­ré­gu­la­ri­tés. Te­nez chaque note dans la touche jus­qu’à la sui­vante. « Chan­tez avec vos doigts » le plus pos­sible, ain­si que le re­com­man­dait Cho­pin. 2. Pia­niste n°105, juillet-août 2017.

À SA­VOIR : LES TRANS­CRIP­TIONS DE LISZT DES OEUVRES DE RO­BERT ET CLA­RA SCHU­MANN Liszt a écrit une grande quan­ti­té de trans­crip­tions et de pa­ra­phrases de toutes sortes. Ré­cem­ment, nous avons étu­dié La Sixième Soi­rée de Vienne, trans­crip­tion par Liszt d’une valse de Schu­bert2. Par­mi ces re­cueils de trans­crip­tions fi­gure ce­lui des Lie­der

von Ro­bert und Cla­ra Schu­mann R 257, SW 569. C’est en 1874 que Liszt trans­crit sept lie­der de Ro­bert Schu­mann et trois autres de Cla­ra Wieck-Schu­mann. Il les réunit en un cahier qu’il fait pa­raître l’an­née sui­vante chez l’édi­teur Breit­kopf & Här­tel, à Leip­zig. Si Liszt et Schu­mann se ren­contrent en 1840, leur re­la­tion ar­tis­tique re­monte à une date an­té­rieure: en 1837, Liszt avait ré­di­gé un ar­ticle en­thou­siaste sur les oeuvres de Schu­mann, no­tam­ment après avoir en­ten­du le Car­na­val opus 9 in­ter­pré­té par Cla­ra. Liszt ex­pri­ma aus­si très tôt son émer­veille­ment pour les ex­tra­or­di­naires ca­pa­ci­tés pia­nis­tiques de Cla­ra, au point qu’il lui dé­dia ses Études

d’après Pa­ga­ni­ni. Les sept lie­der de Ro­bert Schu­mann trans­crits par Liszt sont ti­rés d’un vo­lume in­ti­tu­lé Lie­de­ral­bum für die Ju­gend opus 79. Pu­blié en 1849, cet ou­vrage avait été com­po­sé d’après des poèmes d’An­der­sen, Goethe et Hein­rich Hoff­mann von Fal­lers­le­ben (1878-1874). Le lied de Cla­ra que nous étu­dions au­jourd’hui, Ge­heimes Flüs­tern hier und dort, fut ins­pi­ré d’une poé­sie de l’Au­tri­chien Her­mann Rol­lett (1819-1904). Liszt a pio­ché dans un re­cueil com­po­sé par Cla­ra, Sechs Lie­der aus Ju­cunde opus 23, da­té de 1855-1856. Il a res­pec­té la forme et l’es­prit de ce lied, et ne l’a pas tra­hi, car il était ébloui par le ta­lent de Cla­ra. La ré­ci­proque, hé­las, n’était pas tel­le­ment au ren­dez-vous, cette der­nière l’ayant un jour qua­li­fié de « bri­seur de pia­nos » (c’est une image fausse: il ar­ri­vait aus­si par­fois à Cla­ra de cas­ser une corde en pu­blic). Elle re­late éga­le­ment dans son jour­nal: « Nous avons en­ten­du Liszt. Il ne peut être com­pa­ré à au­cun vir­tuose… Il pro­voque l’ef­froi et l’éton­ne­ment… Son at­ti­tude au pia­no ne peut pas se dé­crire – il est ori­gi­nal –, il sombre de­vant l’ins­tru­ment… » Ap­pa­rem­ment, l’in­éga­lable gran­deur hu­maine de Liszt n’a pas re­te­nu ces re­marques un peu déso­bli­geantes, mais seule­ment l’ad­mi­ra­tion qu’il éprou­vait pour ses amis Ro­bert et Cla­ra Schu­mann. En té­moignent ces trans­crip­tions réa­li­sées de main de maître.

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