JOUEZ DU PIA­NO AVEC VOS PIEDS !

Pianiste - - SOMMAIRE - Par Alexandre So­rel

On ra­conte une anec­dote à pro­pos de Mau­ri­zio Pol­li­ni, alors membre du ju­ry à un concours de pia­no. Voyant un can­di­dat ar­ri­ver sur scène af­fu­blé de grosses chaus­sures du genre Pa­tau­gas, avant même que le jeune homme ne se soit as­sis à l’ins­tru­ment, Pol­li­ni au­rait chu­cho­té à ses col­lègues : « Oh ! Il ne doit pas très bien jouer, ce­lui-là! » N’est-ce pas pa­ra­doxal s’agis­sant d’un art que l’on exerce avec les doigts ? Et pour­tant tous les bons pia­nistes com­pren­dront ce que vou­lait dire Pol­li­ni: l’art du pia­no est des­ti­né aux oreilles et à l’âme de ceux qui nous écoutent. Or, ce que l’au­di­teur per­çoit dé­pend aus­si de la fa­çon dont le pia­niste uti­lise la pé­dale et, à l’évi­dence, il est dif­fi­cile d’en user avec sub­ti­li­té si l’on porte des chaus­sures de ski ou des ta­lons ai­guilles… Nous al­lons au­jourd’hui dé­ve­lop­per cette re­la­tion sub­tile entre nos oreilles et nos pieds en étu­diant le Pre­mier Noc­turne de Ga­briel Fau­ré. Mais, en vé­ri­té, il s’agi­ra bien sûr de dé­ve­lop­per notre oreille har­mo­nique. Dans la mu­sique fran­çaise, il faut sa­voir user de la pé­dale comme d’une vé­ri­table troi­sième main. Fau­ré exige sou­vent que nous te­nions une note de basse avec la pé­dale et il su­per­pose à l’en­vi di­verses har­mo­nies au-des­sus. Ce­la en­traîne le pia­niste dans un buis­son de notes et de frot­te­ments so­nores aux­quels son oreille doit s’ha­bi­tuer. Spon­ta­né­ment, notre oreille pré­fère la conso­nance, comme cer­tains pa­lais gour­mets pri­vi­lé­gient le goût su­cré qui flatte les pa­pilles. Mais le sel et les épices ont éga­le­ment une place de choix dans la mu­sique ! Par­fois, pré­ci­sé­ment à cause de ces dis­so­nances, gar­der la pé­dale au­rait un ef­fet fouillis, mais d’un autre cô­té, l’ôter se­rait trop sec. Il faut donc ap­prendre à mettre des de­mi ou des quarts de pé­dale, à la re­le­ver à peine. En somme, notre pied doit être très agile et agir avec cé­lé­ri­té. C’est no­tam­ment le cas à la fin de ce Noc­turne, lorsque le thème du dé­but ré­ap­pa­raît, étof­fé par un contre­point de notes brèves jouées par le pouce. Il sonne alors comme une ré­mi­nis­cence nos­tal­gique du pas­sé. Re­te­nez ce prin­cipe très simple : si vous vou­lez prendre une note dans la pé­dale, il ne faut pas ôter votre doigt de la touche avant que votre pied ne soit re­des­cen­du dans la pé­dale. Bref, on joue du pia­no avec nos deux mains, mais aus­si, au moins au­tant, avec notre pied qui agit en col­la­bo­ra­tion avec notre oreille. Par ailleurs, un pia­niste doit se fa­mi­lia­ri­ser avec le lan­gage par­ti­cu­lier de chaque com­po­si­teur. Le style de Fau­ré s’ap­pa­rente à ce­lui des peintres qui furent ses contem­po­rains, tel Jacques-…mile Blanche qui exé­cu­ta le cé­lèbre por­trait de Proust. Usant de sa pa­lette, Fau­ré en­chaîne les de­grés in­ha­bi­tuels (il mo­dule sou­vent au IIIe de­gré), uti­lise des modes an­tiques qui peuvent être dé­rou­tants pour l’au­di­teur. Mais ce­la donne jus­te­ment à sa mu­sique une beau­té sin­gu­lière. Dans votre tra­vail, de­man­dez-vous donc tou­jours : « Que contient vrai­ment cette par­ti­tion ? Quels rythmes, quelles dis­so­nances, quels de­grés, quelles nuances ? » En­suite, cher­chez la fa­çon dont vous de­vez nuan­cer chaque note. Nous tra­vaille­rons aus­si un Ada­gio de Mo­zart, une pièce iso­lée et bou­le­ver­sante, qu’Al­fred Ein­stein dé­crit comme « l’un des ada­gios les plus par­faits et les plus pro­fon­dé­ment sen­tis » qu’a écrit Mo­zart. Quant à Liszt, nous avons ré­cem­ment étu­dié sa trans­crip­tion d’une valse de Schu­bert. Le voi­ci aux prises avec un lied de Cla­ra Wieck, Ge­heimes Flüs­tern. Dé­cou­vrons en­semble cette vé­ri­table perle mu­si­cale d’ins­pi­ra­tion schu­man­nienne. L’amour y est pré­sent à chaque note. Il fau­dra chan­ter avec les doigts (pour re­prendre le mot de Cho­pin) et, en même temps, te­nir la pul­sa­tion par votre vo­lon­té in­té­rieure. Tout est là: à la fois chan­ter et maî­tri­ser le temps. En ré­su­mé, pour bien jouer et mé­mo­ri­ser le plus pe­tit de vos mor­ceaux, ef­for­cez-vous tou­jours de sen­tir quel est le sens ca­ché der­rière chaque note. Re­pé­rez où sont les notes ma­jeures ou mi­neures, sen­tez les mo­du­la­tions, af­fi­nez votre sen­si­bi­li­té à la mu­sique. « Il est grand temps de ral­lu­mer les étoiles », écri­vait Guillaume Apol­li­naire. Ral­lu­mez donc vos notes. Ce ne sont que des pe­tits signes sur le pa­pier, des pattes de mouche plus ou moins noires. Don­nez-leur la vie : elles doivent se trans­for­mer en sons et tou­cher le coeur de votre au­di­teur, ne l’ou­bliez pas. Voi­là pour­quoi nous jouons du pia­no: pour ten­ter de rendre la vie plus belle, plus tendre, plus forte, plus puis­sante. En somme… pour ral­lu­mer les étoiles !

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