ÉDI­TO­RIAL

Pianiste - - SOMMAIRE - Par Sté­phane Frié­dé­rich

Pa­ru à la fin du XIXe siècle, le dic­tion­naire Lit­tré de­meure un al­lié lit­té­raire pré­cieux pour qui cherche l’éty­mo­lo­gie d’un mot. L’ou­vrage dé­fi­nit ain­si le mot « vir­tuose » : « Ita­lien vir­tuo­so, ha­bile, du la­tin vir­tuo­sus. Au­jourd’hui, par­ti­cu­liè­re­ment, mu­si­cien, mu­si­cienne d’un grand ta­lent. An­cien­ne­ment, ce qui est le sens ita­lien, per­sonne ha­bile en quelque genre que ce soit. Plus an­cien­ne­ment en­core, le mot “vir­tuose” fut em­ployé dans le sens d’homme ver­tueux. » « Ver­tueux » : « Qui ma­ni­feste des qua­li­tés mo­rales. » L’hu­mi­li­té du vir­tuose lui in­ter­di­rait, par consé­quent, de ré­duire son ta­lent au simple spec­tacle d’une fa­ci­li­té di­gi­tale hors du com­mun. Fai­sons-nous l’avo­cat du diable: à quel point une pièce vir­tuose do­tée d’un faible sens ar­tis­tique se­rait-elle dé­nuée d’in­té­rêt ? Il existe des di­zaines de mor­ceaux qui cor­res­pondent à ce cri­tère et dont l’exé­cu­tion tend la main aux ap­plau­dis­se­ments. Faut-il y re­non­cer ? « …mer­veillée par la vir­tuo­si­té des exé­cu­tants, la com­tesse s’écria en s’adres­sant à Swann : “C’est pro­di­gieux, je n’ai rien vu d’aus­si fort”. » Mar­cel Proust prend bien soin, dans cet ex­trait de son ro­man Du cô­té

de chez Swann, d’em­ployer le verbe « voir ». Le spec­tacle fait aus­si par­tie de la mu­sique. Franz Liszt et Vla­di­mir Ho­ro­witz, par­mi tant d’in­ter­prètes de gé­nie, n’ont ja­mais re­non­cé à un cer­tain ex­hi­bi­tion­nisme, jus­qu’à l’ef­froi dé­li­cieux d’un culte de leur per­son­na­li­té. Au dé­but de sa car­rière, Arcadi Volodos, qui fait la cou­ver­ture ce mois-ci de Pia­niste, fut pré­ci­sé­ment com­pa­ré à Ho­ro­witz. La cri­tique n’eut pas as­sez de su­per­la­tifs pour dé­crire sa vir­tuo­si­té, no­tam­ment quand il fit en­tendre ses propres trans­crip­tions d’une pro­di­gieuse dif­fi­cul­té tech­nique. En lui évo­quant son pas­sé, le pia­niste russe haus­sa les épaules et son com­men­taire fut cin­glant : « Ceux qui m’in­ter­rogent sur le tem­po d’une de mes trans­crip­tions n’ont rien com­pris du tout. Ils me dé­rangent pro­fon­dé­ment parce que leurs ques­tions sont un ap­pau­vris­se­ment de la mu­sique. » Tout était dit.

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