L’IN­VI­TÉ DE PIA­NISTE

Fran­cis Hus­ter

Pianiste - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Sté­phane Frié­dé­rich

N’avez-vous ja­mais rê­vé d’être un mu­si­cien ?

Un co­mé­dien dont l’âme n’est pas mu­si­cienne n’est pas un co­mé­dien et son se­cret est de trou­ver le bon rythme et le sol­fège du texte. Les grands ac­teurs pos­sèdent ces deux fa­cul­tés. La mu­sique est l’ombre de l’âme. J’ai choi­si mes pre­miers rôles pour abattre des murs, me confron­ter à ceux qui les avaient in­ter­pré­tés avant moi. Mais, en en­chaî­nant tous les per­son­nages, j’ai fi­ni par ne plus sa­voir où j’en étais. Quelle âme de­vais-je don­ner à ceux­ci ? Est-ce pour cette rai­son que je me suis alors tour­né vers la mu­sique ? J’ai écrit et joué des pièces consa­crées à Gus­tav Mah­ler, comme Put­zi que j’ai don­né plus de 400 fois, et j’ai com­po­sé des duos avec des pia­nistes: Hugues Le­clère, Gio­van­ni Bel­luc­ci, Bru­no Ri­gut­to, Hé­lène Tys­man et, au­jourd’hui, Claire-Ma­rie Le Guay.

C’est aux cô­tés de cette pia­niste que vous don­nez un spec­tacle

consa­cré à Vla­di­mir Ho­ro­witz, « Le Pia­niste du siècle »… Claire-Ma­rie porte l’âme de la mère d’Ho­ro­witz qui dis­pa­raît tra­gi­que­ment. Elle in­ter­prète les oeuvres fé­tiches du mu­si­cien dans ce spec­tacle qui mêle théâtre, mu­sique et ci­né­ma grâce à la vi­déo. Vla­di­mir Ho­ro­witz me pas­sionne, comme ce fut le cas de Mah­ler, Ka­ra­jan ou La­wrence d’Ara­bie qui est re­de­ve­nu, après ses aven­tures, le ser­gent John Hume Ross. J’ai lu la plu­part des ou­vrages con­cer­nant le pia­niste. C’est la des­ti­née d’un juif ukrai­nien né en 1903, qui a vé­cu la prise du pou­voir par les bol­che­viques, la haine des Russes, l’exil avec Gre­gor Pia­ti­gors­ky et Na­than Mil­stein. Parce qu’il a fui l’Union so­vié­tique, son père a été en­voyé au gou­lag. Ho­ro­witz a connu la ter­reur et les dé­pres­sions, les étapes en An­gle­terre, en Al­le­magne et en France, puis des ab­sences pro­lon­gées loin de la scène, alors qu’il est ar­ri­vé au som­met de la gloire. Ce pe­tit juif, qui a ris­qué la mort, a joué à la Mai­son-Blanche.

Se­lon une belle for­mule, Ho­ro­witz n’était pas le meilleur pia­niste du monde, mais peut-être le plus grand…

Les gé­nies sont tou­jours dans la trans­gres­sion. Dans Ham­let de Sha­kes­peare, Lau­rence Oli­vier n’est pas Ham­let, il est Lau­rence Oli­vier. Ho­ro­witz jouait – aus­si – des notes qui n’existent pas dans les par­ti­tions. Il est l’ombre et la lu­mière. Il a tra­ver­sé le mi­roir comme l’Or­phée de Coc­teau. Le pia­niste et l’écri­vain furent deux fu­nam­bules. À bien y ré­flé­chir, la vie du mu­si­cien est émi­nem­ment po­pu­laire, comme celle de Serge Gains­bourg. Elle touche donc cha­cun d’entre nous. Fi­na­le­ment, c’est une ma­gni­fique his­toire d’amour et de mort. J’ai eu en main une lettre d’Ho­ro­witz dans la­quelle il évoque son beau-père, Ar­tu­ro Tos­ca­ni­ni. Ce der­nier ne lui par­lait tou­jours qu’à de­mi-mot, ne fi­nis­sant ja­mais ses phrases.

« Il me par­lait à de­mi-mot, à de­mi-note »,

fais-je dire à Ho­ro­witz dans le spec­tacle. C’est pa­reil pour chaque ar­tiste: dès qu’il est dans le « bon » si­lence, la phrase qui suit est juste. Ho­ro­witz sa­vait où il al­lait. Les grands ar­tistes savent tou­jours où ils vont.

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