Une le­çon sur Bach don­née par Cho­pin !

Pianiste - - PÉDAGOGIE - Alexandre So­rel

ans ce nu­mé­ro de Pia­niste, nous étu­dions plu­sieurs oeuvres dif­fi­ciles, mais émi­nem­ment for­ma­trices, tant pour le dé­ve­lop­pe­ment de notre oreille mu­si­cale que pour la tech­nique du pia­no : les Pré­lude et Fugue n°2 en ut mi­neur du Pre­mier Livre du Cla­vier bien tem­pé­ré de Bach et l’…tude opus 25 n°5 en mi mi­neur de Cho­pin. Cha­cun sait que ce der­nier fut un grand ad­mi­ra­teur de l’oeuvre du Can­tor de Leip­zig et, par­ti­cu­liè­re­ment, du Cla­vier bien tem­pé­ré. Une élève de Cho­pin, Emi­lie von Gretsch, rap­porte : « Il don­nait à Bach la prio­ri­té ab­so­lue. » Et Cho­pin de conseiller à Ca­mille Du­bois de « tou­jours tra­vailler Bach », ajou­tant : « Ce se­ra votre meilleur moyen de pro­gres­ser. » Au su­jet des liens entre Bach et Cho­pin, le mu­si­co­logue Jean-Jacques Ei­gel­din­ger a fait pa­raître à la So­cié­té Fran­çaise de Mu­si­co­lo­gie un do­cu­ment ex­tra­or­di­naire: le fac-si­mi­lé d’un exem­plaire du Pre­mier Livre du Cla­vier bien tem­pé­ré de Bach an­no­té par Cho­pin lui-même1. On y dé­couvre avec pas­sion les an­no­ta­tions que le com­po­si­teur po­lo­nais écri­vit sur cette par­ti­tion au cours de le­çons qu’il don­na à Pau­line Cha­ra­zen (cette der­nière fut en­suite le pro­fes­seur de Co­si­ma Liszt, fille de Liszt et fu­ture épouse de Wa­gner). Cho­pin ajou­ta di­vers signes sur l’exem­plaire de son élève, au crayon bleu ou rouge, sou­li­gnant ici une nuance, là un doig­té ou une in­di­ca­tion de le­ga­to. On le voit aus­si dé­li­mi­ter

Dles dif­fé­rentes en­trées des fugues (le su­jet ou la ré­ponse) au moyen de pe­tites croix qu’il ins­cri­vait au dé­but et à la fin. Pal­pi­tant ! Un do­cu­ment aus­si ex­cep­tion­nel que bou­le­ver­sant. Ain­si, l’étude de la mu­sique de Bach éclaire et vi­vi­fie la fa­çon d’abor­der celle de Cho­pin. Comme cha­cun sait, le chant re­vêt une im­por­tance es­sen­tielle dans l’art pianistique de Cho­pin et dans toute sa pé­da­go­gie. Or, pour jouer une fugue, il faut jus­te­ment sa­voir chan­ter chaque voix sans en ou­blier au­cune. Fran­cis To­vey écri­vait au dé­but de son édi­tion du Cla­vier bien tem­pé­ré :« S’il y a quelque chose que vous ne com­pre­nez pas dans une pièce de mu­sique, es­sayez de le chan­ter ! Mais, évi­dem­ment, les voix ne sont pas toutes liées ou dé­ta­chées de la même fa­çon et il faut en res­pec­ter l’ar­ti­cu­la­tion mu­si­cale, même lors­qu’on les joue toutes en­semble. C’est pour­quoi l’oeuvre de Bach, grand maître du contre­point, est si pé­da­go­gique: elle exerce l’in­dé­pen­dance des doigts. En vé­ri­té, c’est sur­tout l’ha­bi­le­té de l’oreille, des ré­flexes et du cer­veau mu­si­cal qu’elle dé­ve­loppe. Nous abor­de­rons donc en­suite la dif­fi­cile …tude opus 25 n°5 en mi mi­neur de Cho­pin. On la sur­nomme « Les Fausses Notes »! L’oeuvre contient beau­coup de dis­so­nances. C’est là une dif­fi­cul­té pour notre oreille, en même temps que pour nos doigts (tout est lié). Il faut être dia­ble­ment bon pia­niste pour maî­tri­ser cette …tude : ha­bi­tuer notre oreille à tous ces frot­te­ments, sa­voir « chan­ter avec les doigts », exé­cu­ter des pe­tits gestes dif­fé­rents aux deux mains. À la main gauche, il faut user d’un pe­tit geste la­té­ral du poi­gnet afin d’ar­pé­ger ces larges ac­cords. Au contraire, à la main droite, un tout pe­tit geste de haut en bas est utile pour pe­ser dans l’ap­pog­gia­ture, la pre­mière note de chaque temps. Bref, la tech­nique consiste sou­vent à cher­cher à adap­ter nos gestes à ce qu’ex­prime la mu­sique. Quant à ce chant su­blime qui consti­tue la par­tie cen­trale de cette …tude, il ne suf­fit évi­dem­ment pas d’être ému pour en res­ti­tuer toute la beau­té ! Il faut sa­voir com­ment l’ac­cen­tuer, sou­li­gner les notes im­por­tantes avec le poids de la main, res­pi­rer entre les phrases et user avec sub­ti­li­té de la pé­dale. Il faut aus­si jouer amou­reu­se­ment la phrase, avec un tou­cher par­fai­te­ment le­ga­to comme le de­man­dait Cho­pin, cou­lé d’une note à l’autre, tan­dis que l’ac­com­pa­gne­ment à la main droite as­sure la pul­sa­tion stable, c’est-à-dire le contrôle du temps. Certes, tout ce­la est dif­fi­cile et de­mande beau­coup de pa­tience, de cou­rage et d’amour. Oui, bien sûr, mais qui a dit qu’il était fa­cile de jouer une des plus belles …tudes de Cho­pin ?

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