Clas­sique et jazz

Pianiste - - PIANOS À LA LOUPE - Mi­chel Le Naour

Cette ru­brique pré­sente une sé­lec­tion des disques et DVD ré­cem­ment pa­rus. Les « maes­tros » de dis­tinguent tout par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui, se­lon nous, ont mar­qué ou mar­que­ront la dis­co­gra­phie.

tou­jours sur le fil du ra­soir (Si ma­jeur, Ut mi­neur), en équi­libre et au risque de dur­cir le tou­cher (Mi ma­jeur, Sol dièse mi­neur, Si bé­mol mi­neur). Il res­pire aus­si, lais­sant les mé­lo­dies le gui­der (Fa dièse ma­jeur, Si bé­mol ma­jeur). La Ber­ceuse est ten­due comme un arc, peut-être pas as­sez en­ri­chie dans les timbres. La Bar­ca­rolle au­rait, en re­vanche, mé­ri­té d’ou­vrir le disque. Les dé­cors suc­ces­sifs s’en­trouvrent sur un ba­lan­ce­ment de plus en plus ly­rique. Em­ma­nuel Des­pax maî­trise le temps sus­pen­du, les che­vau­chées au­da­cieuses et or­gueilleuses qui s’im­posent. Voi­là un ré­ci­tal qui pose une per­son­na­li­té que l’on ai­me­rait en­tendre plus sou­vent en concert.

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Le pia­niste turc l’an­nonce de fa­çon la­co­nique dans le li­vret de son al­bum: « J’ai une idée pré­cise de la ma­nière de jouer Cho­pin. » On le croit sur pa­role. Sans qu’il nous en dise da­van­tage, il nous pré­pare à une écoute pour le moins sai­sis­sante. La conti­nui­té du dis­cours qu’il mène d’un seul souffle, en apnée, ré­in­vente le phra­sé qui porte une pul­sa­tion conduite dans un es­pace in­time, entre rêve et réa­li­té. Au fil des pièces, l’in­ter­pré­ta­tion nous en­traîne dans une sorte d’hyp­no­tisme so­nore. Au deuxième et ma­gni­fique Noc­turne opus 9 n°2, dé­jà, nous nous en­fouis­sons dans la tor­peur d’at­mo­sphères. Im­pres­sion­nisme, di­tes­vous ? Ce se­rait ré­duc­teur pour ce cou­rant mu­si­cal et la vi­sion de Fa­zil Say qui se place au-de­là. On craint alors la mo­no­to­nie, entre der­viche tour­neur et, par­don, fond so­nore d’as­cen­seur. L’in­ter­prète nous oblige – et c’est tant mieux – à une écoute mi­ni­ma­liste, cap­tant le moindre dé­tail dont four­mille chaque par­ti­tion. De la sorte, il crée une at­tente, alors que la pa­lette de cou­leurs de­meure in­chan­gée. Jus­qu’à l’étouf­fe­ment par­fois, comme dans le Noc­turne n°19 opus post­hume. Tout est dans la ré­so­nance, vers l’épure ex­trême. On songe alors aux der­niers opus de Brahms dans le Noc­turne opus 15 n°3. Un contre­sens ? Non plus, car Fa­zil Say fait chan­ter la moindre phrase comme au dé­but de l’Opus 37 n°1 et de ce­lui de l’Opus 48 n°1. Sa ma­nière de tim­brer avec la plus ex­trême dou­ceur, de faire éclore quelques notes à la main droite, de les ex­traire de la moi­teur des basses, denses et ja­mais grasses, voi­là qui est une belle le­çon de mu­sique et un mo­ment d’émo­tion bien par­ti­cu­lier.

Avec son maître Ni­ki­ta Ma­ga­loff, in­ter­prète sub­til de l’oeuvre pour pia­no de Men­dels­sohn, Phi­lippe Cas­sard a peau­fi­né un art du can­ta­bile qui se re­trouve dans l’in­ter­pré­ta­tion abou­tie de ce flo­ri­lège, jour­nal in­time du com­po­si­teur al­le­mand. Les 13 Ro­mances sans pa­roles, ex­traites de six ca­hiers s’éche­lon­nant entre 1829 (Opus 19 n°1) et 1845 (Opus 102 n°5), offrent un re­gard à large spectre sur quelques-unes des 48 mi­nia­tures d’un ro­man­tisme à fleur de peau. Le so­liste sait avec clar­té les rendre ly­riques, ap­por­tant une den­si­té de ton aux pages les plus pro­fondes ou in­ter­ro­ga­tives. Par­mi les cu­rio­si­tés, Sonn­tag­slied opus 34 (Chan­son du di­manche), trans­crit pour le cla­vier par Liszt en 1840, ou le Lied opus 6 n°2 de Fan­ny Men­dels­sohn, ti­ré des Quatre Lie­der pour le pia­no­forte, bé­né­fi­cient d’un jeu en clair-obs­cur, qui sait tis­ser des har­mo­nies d’une lé­gè­re­té (Kin­derstück opus 102 n°5), et d’une dé­li­ca­tesse de tou­cher. Il faut seule­ment re­gret­ter un mi­nu­tage trop ava­ri­cieux.

Noc­turnes n°1 à n°21

Sté­phane Frié­dé­rich

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