ÉCOU­TER LA VOIX DES PIERRES

Pianiste - - L’INVITÉ DE PIANISTE - Pro­pos re­cueillis par Ja­ny Cam­pel­lo

Ac­teur et ar­dent dé­fen­seur du pa­tri­moine cultu­rel fran­çais, le pré­sident du Centre des mo­nu­ments na­tio­naux nous parle de sa pas­sion et de ses en­ga­ge­ments pour la mu­sique.

Vous avez oc­cu­pé les postes de di­rec­teur gé­né­ral de l’Opé­ra de Pa­ris sous la pré­si­dence de Pierre Ber­gé, de di­rec­teur gé­né­ral de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France et de di­rec­teur gé­né­ral du pa­tri­moine au mi­nis­tère de la Culture. De­puis 2012, vous êtes pré­sident du Centre des mo­nu­ments na­tio­naux (CMN). Quelle est la place de la mu­sique dans votre vie per­son­nelle, dans vos fonc­tions pas­sées et ac­tuelles? Je vis dans un pa­ra­doxe : je n’ai pas étu­dié la mu­sique et pour­tant, de­puis mon en­fance, j’ai tou­jours bai­gné dans l’uni­vers du ré­per­toire clas­sique. Pe­tit, je pas­sais les 78-tours de mon grand-père. J’ai ache­té beau­coup de disques. Je les écoute au­jourd’hui en­core avec la même pas­sion. Pour­quoi n’ai-je pas ap­pris la mu­sique ? Sur ce point a per­sis­té un mal­en­ten­du avec mes pa­rents. D’après eux, je ne l’ai pas sou­hai­té, alors qu’en réa­li­té, ils ont re­fu­sé, car ils crai­gnaient que ce­la me prenne trop de temps et nuise à ma sco­la­ri­té. Pour me conso­ler, j’ai dé­si­ré qu’elle en­va­hisse non seule­ment ma vie per­son­nelle, mais aus­si mon ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle. Au bout du compte, je suis un mé­lo­mane heu­reux et me sa­tis­fais plei­ne­ment de cet état. Je sais à peine dé­chif­frer une par­ti­tion, ni ne sais jouer d’un ins­tru­ment, mais de ce fait, le lan­gage mu­si­cal garde pour moi son mys­tère et sa sé­duc­tion.

Quel mé­lo­mane êtes-vous?

J’ai tout d’abord nour­ri une pas­sion pour la voix. Tou­lou­sain, j’al­lais au Ca­pi­tole en­tendre l’opé­ra. J’aime la voix, les timbres de voix. Ils ré­vèlent beau­coup de la per­son­na­li­té, de la sen­si­bi­li­té de l’ar­tiste. C’est le goût pour la mu­sique vo­cale qui m’a conduit à ac­cep­ter la pré­si­dence du Groupe vo­cal de France en 1985. Douze chan­teurs in­ter­pré­taient des oeuvres a ca­pel­la en ma­jeure par­tie contem­po­raines : Xe­na­kis, Mes­siaen, Bar­ra­qué… En tant que pré­sident, je me suis po­sé en dé­fen­seur de ce ré­per­toire aux cô­tés des mu­si­ciens. Ces mêmes rai­sons m’ont per­mis de prendre la di­rec­tion de l’Opé­raBas­tille en 1990, alors qu’il fal­lait mettre les ins­tal­la­tions de cette nou­velle struc­ture en état de fonc­tion­ne­ment. Au­jourd’hui, je suis très ho­no­ré d’être membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion des Arts Flo­ris­sants, mo­deste rôle au­quel je tiens énor­mé­ment. Je suis at­ta­ché à cet en­semble de­puis long­temps: j’ai as­sis­té à la pre­mière d’Atys de Lul­ly en 1987, un évé­ne­ment his­to­rique! De­puis mes goûts, se sont ou­verts à la mu­sique ins­tru­men­tale. J’ai éga­le­ment été membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’Or­chestre de Pa­ris. J’aime en par­ti­cu­lier le vio­lon­celle et le cor – des voix! – et aus­si, bien sûr, le pia­no.

Quelle mu­sique pour pia­no vous touche le plus?

Celle de Schu­bert, sans hé­si­ter. Ses Im­promp­tus et sa der­nière So­nate D.960 joués par Ru­dolf Ser­kin. Ses in­ter­pré­ta­tions gardent tou­jours ma pré­fé­rence. J’aime aus­si Bach et De­bus­sy et, lorsque je veux m’« en­ca­nailler », j’écoute Rach­ma­ni­nov et Al­bé­niz. Mes pia­nistes fa­vo­ris? Rich­ter qui, pour moi, est le plus fas­ci­nant, Mar­tha Ar­ge­rich, Me­na­hem Press­ler et Aldo Cic­co­li­ni. Je les consi­dère comme des pas­seurs.

Quelle pré­sence la mu­sique a-t-elle dans les lieux du pa­tri­moine?

Une pré­sence très im­por­tante ! Elle fait vivre les mo­nu­ments. Au dé­part, le CMN pro­dui­sait lui-même une sé­rie de concerts. Mais nous nous sommes aper­çus que l’im­pact au­près du pu­blic est bien plus fort quand nous tra­vaillons en par­te­na­riat avec les fes­ti­vals. Que ce soit le ré­per­toire clas­sique à No­hant (Fes­ti­val Cho­pin) ou au châ­teau de Car­rouges (Sep­tembre Mu­si­cal de l’Orne), les mu­siques ac­tuelles au parc de Saint-Cloud (Rock en Seine), celles du monde avec le Fes­ti­val de l’Ima­gi­naire qui nous per­met­tra de dé­cou­vrir l’oud ira­kien dans la Sainte-Cha­pelle, l’im­por­tant est le sens, le lien pro­fond et in­time entre le mo­nu­ment, l’his­toire et la mu­sique. …cou­ter de la mu­sique dans une salle de concert est une ex­pé­rience. L’en­tendre dans un mo­nu­ment en est vrai­ment une tout autre. On y éprouve une émo­tion par­ti­cu­lière.

Par­lez-nous de Via Aeterna, le nou­veau fes­ti­val de mu­sique du Mont-Saint-Mi­chel et de sa baie…

Ce pro­jet a vu le jour à l’ini­tia­tive de Bayard Presse. Dif­fé­rents en­droits de la baie abritent les concerts. L’ab­baye du Mont-Saint-Mi­chel est le plus em­blé­ma­tique et le plus dif­fi­cile, à cause de son ac­cès, de l’exi­guÔ­té de l’édi­fice et de la confi­gu­ra­tion de cer­taines des salles. Nous avons ac­cor­dé notre confiance à Re­né Mar­tin, dont le sa­voir-faire n’est plus à dé­mon­trer, pour la pro­gram­ma­tion et la prise en compte de tous les pa­ra­mètres, no­tam­ment le rythme des concerts scan­dé par les of­fices li­tur­giques et l’acous­tique com­pli­quée de cer­tains es­paces. Le fes­ti­val a eu lieu du 21 au 24 sep­tembre. J’ai été im­pa­tient de vivre la der­nière jour­née qui s’est dé­rou­lée en­tiè­re­ment à l’ab­baye. Ce fut un grand mo­ment d’élé­va­tion grâce à la mu­sique. Elle m’a ac­com­pa­gné là aus­si, comme elle m’ac­com­pagne sans cesse et par­tout… Elle est la voix des pierres !

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