CÉ­DRIC TIBERGHIEN LE CHOPINIEN

Il a gra­vé, pour le la­bel an­glais Hy­pe­rion, trois oeuvres em­blé­ma­tiques de Cho­pin : les 24 Pré­ludes, la So­nate n°2 et le Scher­zo n°2. L’in­ter­prète nous livre ses im­pres­sions.

Pianiste - - VIE DE LÉGENDE - Pro­pos recueillis par Sté­phane Frié­dé­rich

Cho­pin n’est pas un « in­con­nu » dans votre dis­co­gra­phie…

En ef­fet, il s’agit du troi­sième al­bum que je lui consacre. Les deux pré­cé­dents sont pa­rus chez Har­mo­nia Mun­di. Les

24 Pré­ludes re­pré­sentent, à mes yeux, le chef-d’oeuvre de Cho­pin. Chaque in­ter­prète pos­sède, il est vrai, sa par­ti­tion « fé­tiche ». Dans ses Pré­ludes, Cho­pin ex­prime toutes les fa­cettes de sa per­son­na­li­té. Là où l’on peut consi­dé­rer les Ma­zur­kas comme une sorte de « jour­nal in­time », les Pré­ludes offrent tous les sen­ti­ments, por­tés par une sorte de co­lère, de rage même, en contra­dic­tion avec le cli­ché du mu­si­cien « souf­fre­teux ». C’est peut-être, d’ailleurs, la co­lère qui ar­ti­cule tout ce pro­gramme. La pé­riode d’écri­ture est aus­si un point com­mun entre les par­ti­tions, puis­qu’il s’agit des an­nées 1838-1839. Autre lien : ces oeuvres ont été com­po­sées, pour l’es­sen­tiel, lors du sé­jour à Ma­jorque, qui ne fut guère heu­reux. Je per­çois l’ex­pres­sion d’un homme pri­son­nier, ob­sé­dé – presque jus­qu’à la fo­lie – par cer­taines idées.

Par­lez-nous de cette idée de la co­lère, cette fois-ci dans la

So­nate en si bé­mol mi­neur. La très cé­lèbre Marche fu­nèbre ex­prime aus­si une co­lère, mais à l’échelle d’une na­tion. C’est un peuple qui marche après l’in­sur­rec­tion, dans un tem­po fluide. Le trio est tendre, comme le sou­ve­nir d’une beau­té pas­sée. La co­lère s’éloigne, et le fi­nale est le sou­ve­nir des dé­funts qui s’es­tompe. Cho­pin conclut la so­nate par un geste violent. Il au­rait très bien pu ima­gi­ner fi­nir dans le si­lence.

Comment ap­pré­hen­dez-vous la vir­tuo­si­té ?

Le Scher­zo, par exemple, est très lisz­tien, avec des ap­pels sombres, une vir­tuo­si­té ébou­rif­fante. J’y vois un com­bat contre la mort, qui s’achève par une vic­toire, de haute lutte. La har­diesse de l’écri­ture est in­croyable. Je joue sur un pia­no mo­derne, mais je n’ou­blie pas le contexte his­to­rique. Es­sayons d’ima­gi­ner les pia­nos de l’époque de Cho­pin, qui sont alors pous­sés à leurs li­mites ex­trêmes. Ima­gi­nons aus­si l’au­di­teur plon­gé dans cette ter­reur so­nore… Dans les Pré­ludes, après le préa­lable qui consiste à par­fai­te­ment maî­tri­ser les dif­fi­cul­tés tech­niques, il faut être ca­pable, en quelques se­condes, de ra­con­ter une his­toire. Comment y faire en­trer l’au­di­teur, alors qu’elle ne dure que quelques di­zaines de se­condes, à l’ins­tar du Pré­lude n°7

? L’in­ter­prète, mais aus­si les au­di­teurs, éprouvent né­ces­sai­re­ment une fa­tigue émo­tion­nelle. Ce n’est pas une mu­sique « confor­table ». Même dans la So­nate en si mi­neur de Liszt, l’ar­chi­tec­ture est im­mé­dia­te­ment per­cep­tible et do­mine les émo­tions. Je joue le dé­but des Pré­ludes de Cho­pin comme si je ne sa­vais pas ce qui al­lait se pro­duire par la suite.

Quel se­ra votre pro­chain disque pour Hy­pe­rion ?

Je vais en­re­gis­trer les oeuvres tar­dives de Liszt, de la Troi­sième

An­née de pè­le­ri­nage aux pièces com­po­sées après 1880, qui sont aux fron­tières de l’ato­na­li­té. La forme est très libre, voire im­pro­vi­sée. Nous sommes à l’orée du XXe siècle. À ce disque s’ajou­te­ra, au prin­temps, la suite des So­nates

pour vio­lon et pia­no de Mo­zart, avec Ali­na Ibra­gui­mo­va.

VIENT DE PA­RAÎTRE Cho­pin 24 Pré­ludes, So­nate n°2, Scher­zo n°2 (Hy­pe­rion)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.