(Re)dé­cou­vrez Mo­de­ra­to can­ta­bile de Mar­gue­rite Du­ras

Pia­niste vous pro­pose un grand ren­dez-vous lit­té­raire au­tour du pia­no. En ce dé­but d’an­née, (re)dé­cou­vrez Mo­de­ra­to can­ta­bile de Mar­gue­rite Du­ras pa­ru en 1958. Ex­trait.

Pianiste - - SOMMAIRE -

Veux-tu lire ce qu’il y a d’écrit au­des­sus de ta par­ti­tion ? de­man­da la dame. — Mo­de­ra­to can­ta­bile, dit l’en­fant. La dame ponc­tua cette ré­ponse d’un coup de crayon sur le cla­vier. L’en­fant res­ta im­mo­bile, la tête tour­née vers sa par­ti­tion.

— Et qu’est-ce que ça veut dire, mo­de­ra­to can­ta­bile? — Je ne sais pas. Une femme, as­sise à trois mètres de là, sou­pi­ra.

— Tu es sûr de ne pas sa­voir ce que ça veut dire, mo­de­ra­to can­ta­bile ? re­prit la dame.

L’en­fant ne ré­pon­dit pas. La dame pous­sa un cri d’im­puis­sance étouf­fé, tout en frap­pant de nou­veau le cla­vier de son crayon. Pas un cil de l’en­fant ne bou­gea. La dame se re­tour­na. — Ma­dame Des­ba­resdes, quelle tête vous avez là, dit-elle. Anne Des­ba­resdes sou­pi­ra une nou­velle fois. — À qui le dites-vous, dit-elle. L’en­fant, im­mo­bile, les yeux bais­sés, fut seul à se sou­ve­nir que le soir ve­nait d’écla­ter. Il en fré­mit.

— Je te l’ai dit la der­nière fois, je te l’ai dit l’avant-der­nière fois, je te l’ai dit cent fois, tu es sûr de ne pas le sa­voir ?

L’en­fant ne ju­gea pas bon de ré­pondre. La dame re­con­si­dé­ra une nou­velle fois l’ob­jet qui était de­vant elle. Sa fu­reur aug­men­ta. — «a re­com­mence, dit tout bas Anne Des­ba­resdes. — Ce qu’il y a, conti­nua la dame, ce qu’il y a, c’est que tu ne veux pas le dire.

Anne Des­ba­redes aus­si re­con­si­dé­ra cet en­fant de ses pieds jus­qu’à sa tête mais d’une autre fa­çon que la dame. — Tu vas le dire tout de suite, hur­la la dame. L’en­fant ne té­moi­gna aucune sur­prise. Il ne ré­pon­dit tou­jours pas. Alors la dame frap­pa une troi­sième fois sur le cla­vier, mais si fort que le crayon se cas­sa. Tout à cô­té des mains de l’en­fant. Cel­les­ci étaient à peine écloses, rondes, lai­teuses en­core. Fer­mées sur el­les­mêmes, elles ne bou­gèrent pas.

— C’est un en­fant dif­fi­cile, osa dire Anne Des­ba­resdes, non sans une cer­taine ti­mi­di­té.

L’en­fant tour­na la tête vers cette voix, vers elle, vite, le temps de s’as­su­rer de son exis­tence, puis il re­prit sa pose d’ob­jet, face à la par­ti­tion. Ses mains res­tèrent fer­mées.

— Je ne veux pas sa­voir s’il est dif­fi­cile ou non, Ma­dame Des­ba­resdes, dit la dame. Dif­fi­cile ou pas, il faut qu’il obéisse, ou bien.

Dans le temps qui sui­vit ce pro­pos, le bruit de la mer en­tra par la fe­nêtre ou­verte. Et avec lui, ce­lui, at­té­nué, de la ville au coeur de l’après­mi­di de ce prin­temps.

— Une der­nière fois. Tu es sûr de ne pas le sa­voir ?

Une ve­dette pas­sa dans le cadre de la fe­nêtre ou­verte. L’en­fant, tour­né vers sa par­ti­tion, re­mua à peine – seule sa mère le sut – alors que la ve­dette lui pas­sait dans le sang. Le ron­ron­ne­ment feu­tré du mo­teur s’en­ten­dit dans toute la ville. Rares étaient les ba­teaux de plai­sance. Le rose de la journée fi­nis­sante co­lo­ra le ciel tout en­tier. D’autres en­fants, ailleurs, sur les quais, ar­rê­tés re­gar­daient. — Sûr, vrai­ment, une der­nière fois, tu es sûr ? En­core, la ve­dette pas­sait. La dame s’éton­na de tant d’obs­ti­na­tion. Sa co­lère flé­chit et elle se déses­pé­ra de si peu comp­ter aux yeux de cet en­fant, que d’un geste, pour­tant, elle eût pu ré­duire à la pa­role, que l’ari­di­té de son sort, sou­dain, lui ap­pa­rut. — Quel mé­tier, quel mé­tier, quel mé­tier, gé­mit-elle. Anne Des­ba­resdes ne re­le­va pas le pro­pos, mais sa tête se pen­cha un peu de la ma­nière, peut-être, d’en conve­nir.

La ve­dette eut en­fin fi­ni de tra­ver­ser le cadre de la fe­nêtre ou­verte. Le bruit de la mer s’éle­va, sans bornes, dans le si­lence de l’en­fant. — Mo­de­ra­to ? L’en­fant ou­vrit sa main, la dé­pla­ça et se grat­ta lé­gè­re­ment le mol­let. Son geste fut dé­sin­volte et peut-être la dame convint-elle de son in­no­cence. — Je ne sais pas, dit-il après s’être grat­té. Les cou­leurs du cou­chant de­vinrent tout à coup si glo­rieuses que la blon­deur de cet en­fant s’en trou­va mo­di­fiée. — Cëest fa­cile, dit la dame un peu plus cal­me­ment. Elle se mou­cha lon­gue­ment. — Quel en­fant j’ai là, dit Anne Des­ba­resdes joyeu­se­ment, tout de même, mais quel en­fant j’ai fait là, et comment se fait-il qu’il me soit ve­nu avec cet en­tê­te­ment-là… La dame ne crut pas bon de re­le­ver tant d’or­gueil. — «a veut dire, dit-elle à l’en­fant – écra­sée – pour la cen­tième fois, ça veut dire mo­dé­ré et chan­tant.

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