Le mys­tère Cla­ra Has­kil

Mo­zar­tienne in­éga­lée par la pro­fon­deur de ses lec­tures ma­gné­tiques et ins­pi­rées, ad­mi­rée par ses pairs et la cri­tique, cette amie in­time de Cha­plin eut pour­tant une re­con­nais­sance tar­dive. Dans son ou­vrage Les Grands Pia­nistes du XXe siècle (Bu­chet/Chaste

Pianiste - - SOM­MAIRE - Alain Lom­pech © Li­bel­la, Pa­ris, 2012

La mort de Cla­ra Has­kil, le 7 dé­cembre 1960, à Bruxelles, des suites d’une chute dans le grand es­ca­lier de la gare du Midi, se­coue­ra le monde mu­si­cal qui per­dait l’une des ar­tistes les plus ai­mées de son temps, ré­pu­tée pour être la grande pia­niste mo­zar­tienne : quand Has­kil jouait à Pa­ris, il fal­lait ra­jou­ter des di­zaines de chaises sur la scène, jusque tout près du pia­no. Un peu bou­gonne et brusque comme à son ha­bi­tude, elle avait re­fu­sé le bras que lui ten­dait une amie pour l’ai­der à des­cendre les marches. Elle tré­bu­cha et tom­ba. Cla­ra Has­kil avait 65 ans. Elle était ve­nue dans la ca­pi­tale belge pour une séance de so­nates qu’elle de­vait don­ner avec son jeune col­lègue, le vio­lo­niste Ar­thur Gru­miaux. Miec­zys­law Hors­zows­ki écri­ra dans son jour­nal que Cla­ra Has­kil était l’une des plus grandes pia­nistes et mu­si­ciennes qu’il eût en­ten­dues. Son opi­nion était par­ta­gée par nombre des confrères de la pia­niste : de­puis Di­nu Li­pat­ti, qui la te­nait pour la plus grande in­ter­prète de Mo­zart sur Terre et vou­lait prendre des le­çons avec elle, à Wil­helm Back­haus, d’Edwin Fi­scher en pas­sant par Vla­di­mir Ho­ro­witz, par Al­fred Cor­tot qui avait été son pro­fes­seur et par, plus éton­nant, Alexis Weis­sen­berg. Le pia­niste bul­gare avait ren­con­tré Has­kil par ha­sard et était im­mé­dia­te­ment tom­bé sous le charme de cette femme étrange, ca­pable de s’at­ta­cher en une frac­tion de se­conde l’ami­tié la plus fi­dèle, comme de re­froi­dir à ja­mais ce­lui sur le­quel elle au­rait por­té un re­gard noir avant de l’en­voyer pro­me­ner de sa voix grave et ro­cailleuse. Il existe une pho­to­gra­phie prise pen­dant un concert où l’on voit Fi­scher en tour­neur de pages de sa consoeur, le re­gard stu­pé­fait et ad­mi­ra­tif par ce qu’il voit et en­tend. Car Has­kil jouait vrai­ment d’une fa­çon mys­té­rieuse, re­belle à l’ana­lyse, que quelques-uns de ses en­re­gis­tre­ments laissent trans­pa­raître. Moins de vingt ans plus tôt, Cla­ra Has­kil avait mi­ra­cu­leu­se­ment ré­chap­pé par deux fois à la mort. Ré­fu­giée dans le châ­teau Mon­tre­don, chez la com­tesse Pas­tré,

Elle avait mi­ra­cu­leu­se­ment ré­chap­pé par deux fois à la mort.

près de Mar­seille, elle avait été opé­rée sous anes­thé­sie lo­cale d’une tu­meur au nerf op­tique par un jeune mé­de­cin qui avait fran­chi la ligne de dé­mar­ca­tion pour pou­voir opé­rer la pia­niste qui per­dait peu à peu la vue et souf­frait de maux de tête in­to­lé­rables (ce jeune mé­de­cin avait été trois ans plus tôt l’as­sis­tant du pro­fes­seur qui avait opé­ré Ra­vel, mal­heu­reu­se­ment sans suc­cès). Quelques se­maines au­pa­ra­vant, Cla­ra Has­kil avait été ar­rê­tée par la po­lice fran­çaise à Mar­seille. Juive, elle ne dut son sa­lut qu’à l’in­ter­ven­tion de la com­tesse Pas­tré qui la fit li­bé­rer et l’ac­cueillit ain­si chez elle. Cla­ra y re­trou­va son amie la pia­niste You­ra Gul­ler, …dith Piaf et d’autres ar­tistes ré­fu­giés.

Avant-guerre, au som­met de son art

Si Cla­ra Has­kil était morte au tout dé­but des an­nées 1940, il ne res­te­rait qua­si­ment rien de son art, à part quelques faces en­re­gis­trées à titre pri­vé avant-guerre, et pour Po­ly­dor à Pa­ris, à l’in­vi­ta­tion de Jacques Ca­net­ti, le frère d’Elias qui se­ra Prix No­bel de littérature en 1981. Jacques Ca­net­ti était un grand pro­duc­teur de disques à qui tant de chan­teurs, Jacques Brel, Ju­liette Gré­co, Serge Gains­bourg, Georges Bras­sens, ont dû ou leurs dé­buts, ou des conseils pré­cieux qui leur ont per­mis de com­men­cer dans la car­rière. Grâce à ce pro­duc­teur avi­sé, il nous res­te­rait heu­reu­se­ment ces mi­ra­cu­leuses Va­ria­tions « Abegg » de Ro­bert Schu­mann, qui montrent la pia­niste au som­met d’un art pia­nis­tique dont Jacques Fé­vrier di­sait qu’il ren­dait Vla­di­mir Ho­ro­witz ja­loux par le mé­lange dé­mo­niaque de lé­gè­re­té, de grâce et de ful­gu­rances dont elle était ca­pable.

Cla­ra Has­kil avait fait un dé­but triom­phal avant la Pre­mière Guerre mon­diale. Par­tout où elle jouait, le pu­blic si­dé­ré et les mu­si­ciens im­mé­dia­te­ment ac­quis à son ta­lent lui fai­saient fête. Jus­qu’au com­po­si­teur et pia­niste Fer­ruc­cio Bu­so­ni qui lui fe­ra la pro­po­si­tion de ve­nir se per­fec­tion­ner avec lui à Ber­lin. Qu’on ne se mé­prenne pas : Bu­so­ni n’était pas un « pro­fes­seur d’élèves », comme le di­sait Yves Nat, il était un pas­seur de se­crets, un ins­pi­ra­teur. C’est une jeune col­lègue qu’il conviait chez lui. Juste avant la Deuxième Guerre mon­diale, la car­rière de Cla­ra Has­kil était de­ve­nue plus que calme : en­cal­mi­née se­rait le mot juste. Ce­la, mal­gré deux vi­sites aux …tats-Unis, dont une série de concerts triom­phaux à Phi­la­del­phie sous la di­rec­tion de Leo­pold Sto­kows­ki, mé­du­sé par celle qu’il te­nait pour « la plus grande pia­niste vi­vante », des concerts un peu par­tout en Eu­rope, avec de grands chefs, de grands or­chestres et des séances de mu­sique de chambre avec les plus grands dont Pau Ca­sals et Eu­gène Ysaÿe. L’ad­mi­ra­tion des mu­si­ciens à son égard, et celle du pu­blic, quand il pou­vait l’écou­ter, n’y chan­geaient rien : les triomphes étaient sans len­de­main. De nom­breuses ex­pli­ca­tions ont été avan­cées. L’une d’elles, la plus fré­quente, pré­tend que le jeu de Cla­ra Has­kil était en avance sur son temps, qu’il était trop clas­sique pour l’époque. Ce­la n’est pas convain­cant du tout. Des pia­nistes plus sages, plus clas­siques si l’on veut, triom­phaient dans ces an­nées-là. Et Cla­ra Has­kil, avant-guerre, était une grande pia­niste vir­tuose, toutes griffes de­hors, une sorte de Mar­tha Ar­ge­rich, pas du tout la pia­niste au style châ­tié que ses disques de stu­dio fe­ront connaître à par­tir des an­nées 1950. L’autre ex­pli­ca­tion, plus plau­sible, se­rait que Cla­ra Has­kil était une femme au ca­rac­tère dif­fi­cile, pour ne pas dire sau­vage, constam­ment mé­con­tente d’elle-même, voire da­van­tage. Elle de­vint de plus en plus dif­fi­cile pour ses col­lègues qui s’at­ten­daient tou­jours au pire… comme lors­qu’elle ne vou­lait pas en­trer en scène alors que le pu­blic at­ten­dait, qu’elle vou­lait an­nu­ler, in­ca­pable, di­sait-elle, de pou­voir jouer. Pau Ca­sals, un soir, la pous­sa ru­de­ment sur scène pour la contraindre à jouer : le pu­blic s’en aper­çut et écla­ta de rire. Pierre Mon­teux, pour­tant dé­bon­naire et d’une hu­ma­ni­té qui lui vaut l’amour éter­nel de ceux qui ont tra­vaillé avec lui, des chefs An­dré Pre­vin à David Zin­man en pas­sant par le pia­niste Leon Flei­sher, per­dit un jour pa­tience : pu­blic dans la salle, Has­kil vou­lait an­nu­ler le concer­to de Cho­pin qu’ils de­vaient jouer en­semble. Or, le Con­cert­ge­bouw d’Am­ster­dam n’in­vi­tait qua­si ja­mais de femmes ins­tru­men­tistes, et Has­kil ne de­vait sa place qu’à l’ad­mi­ra­tion de Mon­teux, co­di­rec­teur de l’or­chestre néer­lan­dais avec Willem Men­gel­berg. Il ne la ré­in­vi­te­ra ja­mais. Pour cou­ron­ner le tout, Has­kil dis­pa­rais­sait après les concerts pour se ca­cher, per­sua­dée d’avoir si mal joué, per­sua­dée aus­si que tout le monde était fu­rieux contre elle, comme elle l’était d’elle-même. Ce n’est pas le genre d’ar­tiste que le mi­lieu mu­si­cal re­cherche…

Elle dis­pa­rais­sait après les concerts, pour se ca­cher, per­sua­dée d’avoir si mal joué.

À 45 ans, elle a une san­té brin­gue­ba­lante, une sco­liose dé­for­mante sé­vère.

Mais re­ve­nons à Mar­seille. La veille du jour où les Al­le­mands ont en­va­hi la zone libre, Cla­ra Has­kil est pas­sée en Suisse. Née à Bu­ca­rest, le 7 jan­vier 1895, juive is­sue d’une fa­mille athée que l’histoire avait pro­me­née de Pa­les­tine en Es­pagne, de Tur­quie en Bul­ga­rie, puis en Rou­ma­nie, Has­kil se­rait de­meu­rée en France, qu’elle au­rait pu, comme son amie You­ra Gul­ler, vivre la fin de la guerre ca­chée on ne sait où, à souf­frir de la faim. Mais, ar­rê­tée une pre­mière fois, elle ne pou­vait cou­rir le risque de res­ter.

En Suisse, Cla­ra Has­kil fut ac­cueillie par le mi­lieu mu­si­cal qui la connais­sait bien de­puis long­temps et n’eut au­cun mal à ob­te­nir un per­mis de ré­si­dence. Bien­tôt, elle put même jouer. Elle re­trou­va ses jeunes confrères Di­nu Li­pat­ti et Ni­ki­ta Ma­ga­loff, re­trou­va aus­si Er­nest An­ser­met qui l’avait si sou­vent di­ri­gée avant-guerre et tous les mu­si­ciens ré­fu­giés en Suisse. À 45 ans, Cla­ra Has­kil vient de su­bir une opé­ra­tion d’une tu­meur au nerf op­tique, elle a une san­té brin­gue­ba­lante, une sco­liose dé­for­mante sé­vère. Son ca­rac­tère dif­fi­cile va peu à peu cé­der le pas. Sans de­ve­nir l’ar­tiste la plus fa­cile qui soit, elle va ac­cep­ter les conseils d’un jeune homme, Mi­chel Ros­sier, qui l’aide à sor­tir de son co­con et à ac­cep­ter la vie telle qu’elle est et la car­rière telle qu’elle se pré­sente. En fait, Has­kil n’était pas douée pour l’en­tre­gent, pas douée pour construire des re­la­tions pro­fes­sion­nelles, pas douée pour faire la cour et même pas douée du tout pour en­vi­sa­ger le mi­ni­mum vi­tal de­man­dé à un ar­tiste qui fait une car­rière. Elle ne com­pre­nait rien ou presque au monde pro­fes­sion­nel qui l’en­tou­rait. Elle ren­con­tre­ra bien­tôt Char­lie Cha­plin qui de­vien­dra amou­reux du jeu de Cla­ra Has­kil, pas­sant des heures à l’écou­ter jouer. Il l’avait connue à l’is­sue d’un concert don­né par le Quar­tet­to Ita­lia­no à Ve­vey. Se de­man­dant, dans un pre­mier temps, quelle idée sau­gre­nue avait eue la maî­tresse de mai­son de de­man­der à cette femme gri­son­nante de se mettre au pia­no, après un si beau concert, il se ra­vi­se­ra pour écrire dans ses mé­moires que Cla­ra Has­kil était l’un des trois gé­nies qu’il avait ren­con­trés au cours de son exis­tence, les autres étant sir Wins­ton Chur­chill et Ein­stein. Dé­sor­mais, elle se­ra chez elle chez les Cha­plin. Les an­nées 1950 se­ront celles de la consé­cra­tion : Cla­ra Has­kil se­ra fê­tée par­tout et par tous, jus­qu’aux …tats-Unis où la cri­tique mu­si­cale in­cré­dule la pla­ce­ra au plus haut, où les mu­si­ciens des or­chestres lui fe­ront des ova­tions pen­dant les ré­pé­ti­tions. Et elle, tou­jours se­crète, bles­sée que l’on parle de son in­fir­mi­té, per­sua­dée de jouer de fa­çon à peine conve­nable, re­gret­tait sa jeu­nesse per­due, quand elle jouait mieux, pen­sait-elle, alors qu’elle se dé­va­lo­ri­sait dé­jà sans cesse. S’il est un ar­tiste qui s’est mal ju­gé, c’est bien Has­kil qui trou­vait ses en­re­gis­tre­ments « in­fects », sauf quelques bribes… Quand bien même cer­tains de ses disques réa­li­sés en stu­dio ne la montrent pas à son zé­nith, par­ti­cu­liè­re­ment les concer­tos qu’elle a en­re­gis­trés en Au­triche, ses in­ter­pré­ta­tions de so­nates de Mo­zart et de Bee­tho­ven, seule ou avec le vio­lo­niste Ar­thur Gru­miaux, sont des joyaux de l’histoire de l’en­re­gis­tre­ment. Mais il est vrai que mal­gré les pé­pins qui peuvent sur­ve­nir lors de concerts pu­blics, ses in­ter­pré­ta­tions mo­zar­tiennes cap­tées sur le vif, comme le Concer­to « Jeu­ne­homme » de Mo­zart, di­ri­gé au Fes­ti­val de Prades par son vieil ami Pau Ca­sals, la montrent dans la ful­gu­rance et l’im­mé­dia­te­té d’un jeu qui al­terne comme

Une pia­niste unique, la plus in­dis­pen­sable de tous en ce qu’elle nous ré­vèle de nous-mêmes.

bien peu l’exal­ta­tion et la dou­leur. « Je ne conçois pas Mo­zart, je le joue », di­sait Cla­ra Has­kil, en en­voyant ba­la­der le chef qui lui po­sait une ques­tion, il est vrai, stu­pide. Pia­niste mys­té­rieuse, dont la qua­si-to­ta­li­té de ce qui existe dans les ar­chives des ra­dios a été édi­tée sur disques, fai­sant en­fin ap­pré­hen­der un art que les seules cap­ta­tions de stu­dio ne pou­vaient res­ti­tuer fi­dè­le­ment et ap­por­tant ain­si une grande le­çon sur ce que nous pen­sons des ar­tistes morts de­puis des dé­cen­nies. Et si la qua­si-to­ta­li­té des in­ter­pré­ta­tions cap­tées en pu­blic de cette ar­tiste est au­jourd’hui dis­po­nible sur disques, c’est parce que cin­quante ans après sa mort, l’art d’Has­kil oc­cupe une place gran­dis­sante dans la conscience du pu­blic.

Un mi­racle in­ex­pli­qué

Cla­ra Has­kil, par­fois pré­sen­tée comme une sainte du pia­no, était en réa­li­té une femme dont la pas­sion in­té­rieure lui fai­sait prendre des risques par­fois in­sen­sés. Avant d’être phy­si­que­ment di­mi­nuée, elle était une vir­tuose au jeu in­can­des­cent, d’une vi­ta­li­té et d’une pré­ci­sion qui lais­saient ses col­lègues et le pu­blic pan­tois, en même temps qu’ils étaient sai­sis par la mé­lan­co­lie qui le si­gnait d’une pointe dou­lou­reuse. Son ré­per­toire était im­mense qui com­pre­nait aus­si bien des pièces ti­rées d’Ibe­ria d’Al­bé­niz, Is­la­mey de Ba­la­ki­rev que le Deuxième Concer­to de Rach­ma­ni­nov, le Se­cond de Brahms ou la So­nate en si mi­neur de Liszt. Sa mé­moire était aus­si in­faillible que sa fa­ci­li­té pour ap­prendre les oeuvres était fas­ci­nante : ap­prendre en une nuit le Pre­mier Concer­to de Liszt ou les « Feux fol­lets » rien qu’en re­gar­dant un col­lègue les tra­vailler n’est don­né qu’à quelques élus. En­fant pro­dige, Cla­ra Has­kil réa­li­sait dé­jà des ex­ploits qui la dis­tin­guaient de ses ca­ma­rades. Le mi­racle est qu’ils aient per­du­ré à l’âge adulte. Le drame est que quelque chose ait in­ter­rom­pu la tra­jec­toire d’une car­rière qui s’an­non­çait brillante et qui s’est fi­gée pen­dant la ving­taine d’an­nées qui a sé­pa­ré les deux guerres mon­diales. Ce se­cret, Has­kil l’a em­por­té avec elle. Mais il trans­pa­raît dans le jeu de cette pia­niste unique, peut-être la plus in­dis­pen­sable de tous et de toutes en ce qu’elle nous ré­vèle de nous-mêmes et en cette fa­cul­té de mettre en contact les êtres hu­mains les uns avec les autres. Un lien in­for­mel re­lie ses ad­mi­ra­teurs dans le monde en­tier, pia­nistes et mé­lo­manes unis comme la par­tie d’un grand tout, in­ca­pables de dire de quoi il est fait, mais néan­moins sou­mis à son em­prise.

Ta­tia­na Ni­ko­laye­va ra­con­tait qu’elle a pu sor­tir du bloc so­vié­tique pour la pre­mière fois en 1956. Elle avait été in­vi­tée à jouer le Vingt-Deuxième Concer­to de Mo­zart, à Salz­bourg, lors d’un fes­ti­val or­ga­ni­sé pour fê­ter le bi­cen­te­naire de la nais­sance de Mo­zart – concer­to qu’elle joue­ra, avec la Phil­har­mo­nie de Vienne, sous la di­rec­tion de Carl Schu­richt. À Mos­cou, tout le monde lui avait dit : « Sur­tout, ne rate pas les concerts de Ka­ra­jan, c’est le nou­veau Tos­ca­ni­ni. » Forte de ce con­seil, Ni­ko­laye­va n’avait pas re­fu­sé la place qu’on lui avait of­ferte pour as­sis­ter au concert que don­nait l’Or­chestre Phil­har­mo­nia de Londres en tour­née. « Le concert com­men­çait par la Sym­pho­nie “Ju­pi­ter” et se ter­mi­nait cu­rieu­se­ment par le Concer­to en ré mi­neur, joué en deuxième par­tie par une pia­niste dont je ne connais­sais même pas le nom. La sym­pho­nie était très bien jouée, mais Ka­ra­jan n’était pas le nou­veau Tos­ca­ni­ni qu’on m’avait tant van­té en Rus­sie. Il di­ri­geait vrai­ment très bien et l’or­chestre était ma­gni­fique, mais Tos­ca­ni­ni n’était pas au pu­pitre. J’ai vou­lu par­tir à l’en­tracte, je de­vais ré­pé­ter le len­de­main, mais je suis res­tée. J’avais la chance d’être à Salz­bourg, libre d’al­ler et ve­nir. Je de­vais res­ter. »

Ce qui s’est pas­sé en­suite fe­ra com­prendre ce qui pou­vait éma­ner du jeu de Cla­ra Has­kil, in­ex­pli­cable, mais si puis­sant qu’il reste à ja­mais gra­vé dans la mé­moire de ceux qui le per­çoivent, dont

la vie même peut en être chan­gée. Ni­ko­laye­va conti­nue : « Sou­dain, une vieille femme, les che­veux gris noués de fa­çon in­forme, traî­nant les pieds, le dos cas­sé, s’est avan­cée sur la scène, sui­vie par Ka­ra­jan qui la cou­vait du re­gard. Je me suis dit : “Mon Dieu ! Elle ne va pas pou­voir jouer.” Je vou­lais fuir, tel­le­ment j’avais peur pour elle. Elle s’est as­sise et est res­tée im­mo­bile, la tête pen­chée vers le cla­vier pen­dant toute l’in­tro­duc­tion or­ches­trale. L’or­chestre était ma­gni­fi­que­ment di­ri­gé par Ka­ra­jan. Mais tou­jours pas de Tos­ca­ni­ni au pu­pitre. Le mo­ment où le pia­no entre est ar­ri­vé. Has­kil a joué la pre­mière phrase. J’ai ins­tan­ta­né­ment fon­du en larmes. L’or­chestre a joué, trans­fi­gu­ré. Et Ka­ra­jan, d’un coup, est de­ve­nu Tos­ca­ni­ni. »

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