L’abé­cé­daire d’Ev­ge­ny Kis­sin

Le pia­niste Ev­ge­ny Kis­sin se­ra, le 17 jan­vier, au Théâtre des Champs-Ely­sées avec le Qua­tuor Emer­son, dans un pro­gramme de mu­sique de chambre. Confi­dences sous forme d’abé­cé­daire.

Pianiste - - SOMMAIRE - Sté­phane Frie­de­rich

Arts

Mes goûts sont vrai­ment très éclec­tiques.

Bee­tho­ven

Les so­nates de Bee­tho­ven font par­tie de mon uni­vers de­puis l’en­fance. Du­rant mes études, j’ai tra­vaillé beau­coup d’entre elles et je les ai pro­gram­mées, en concert, il y a dé­jà plus de vingt ans. Cer­taines des cap­ta­tions des so­nates réa­li­sées dans l’al­bum qui vient de pa­raître chez Deutsche Gram­mo­phon, l’ont été, d’ailleurs, il y a as­sez long­temps. Je peux ima­gi­ner qu’un jour, je fi­ni­rai par in­clure tout le cycle des so­nates dans mon ré­per­toire. En vé­ri­té, je les aime toutes.

Clas­siques al­le­mands

Ils ont tou­jours fait par­tie de mon ré­per­toire, au point, même, que la mu­sique russe n’y a ja­mais oc­cu­pé la place cen­trale, bien que j’en joue beau­coup. Mon pre­mier concer­to pour pia­no – j’avais 10 ans – fut ce­lui en ré mi­neur de Mo­zart. Quant à mon pre­mier ré­ci­tal, un an plus tard, il as­so­ciait le Concer­to en ré mi­neur de Mar­cel­lo-Bach, le Pré­lude et Fugue en

fa mi­neur de Men­dels­sohn, des ma­zur­kas de Cho­pin puis Wal­des­rau­schen de Liszt et, en­fin, les Va­ria­tions Abegg de Schu­mann. L’an­née sui­vante, je fai­sais mes dé­buts dans la Grande salle du Conser­va­toire de Mos­cou dans les deux concertos pour pia­no de Cho­pin. Il oc­cu­pait alors le coeur de mon pia­no. C’est à par­tir de sa mu­sique que j’ai élar­gi mon ré­per­toire dans toutes les di­rec­tions et les époques.

Com­po­si­tion

J’ai com­po­sé un qua­tuor à cordes, une so­nate pour vio­lon­celle et pia­no, mais aus­si quelques pièces pour pia­no seul. Au­jourd’hui, je tra­vaille sur une oeuvre vo­cale. La com­po­si­tion m’est né­ces­saire.

Concours in­ter­na­tio­naux

Je ne connais pas le su­jet. Je ne m’y suis ja­mais in­té­res­sé, tout sim­ple­ment parce que ma car­rière s’est dé­ve­lop­pée sans le be­soin de pas­ser des concours.

De­bus­sy

La sai­son pro­chaine, je joue­rai pour la pre­mière fois quelques

Pré­ludes de De­bus­sy. J’ai évi­té pen­dant long­temps de pro­gram­mer des pièces de l’im­pres­sion­nisme fran­çais, car elles né­ces­sitent un état d’es­prit très par­ti­cu­lier et une ma­nière de jouer que je pen­sais ne pas suf­fi­sam­ment maî­tri­ser. Tôt ou tard, je sa­vais, au fond de moi, que je joue­rai des oeuvres de De­bus­sy, mais aus­si de Ravel.

Disques

Du­rant de nom­breuses an­nées, je n’ai pas réa­li­sé d’en­re­gis­tre­ments. En re­vanche, beau­coup de mes concerts, dans le monde en­tier, ont été en­re­gis­trés en pu­blic, tant par des ra­dios lo­cales que par les salles de concert elles-mêmes, dans le cadre de leur po­li­tique d’ar­chives. Main­te­nant, je sou­haite faire une sé­lec­tion du meilleur de ces concerts en vue de la pu­blier.

En­fance

J’ai eu une en­fance très heu­reuse et j’en garde d’ex­cel­lents sou­ve­nirs. Quant au fait d’avoir été un en­fant pro­dige, j’avoue que je ne m’en suis ja­mais sou­cié. Con­trai­re­ment à ce que l’on pense, je n’ai pas été trop pré­ser­vé de la vie « nor­male » d’un en­fant puis d’un ado­les­cent. J’ai com­men­cé à voya­ger très tôt, à me pro­duire sur scène et je suis en­tré dans le cercle des mu­si­ciens re­cher­chés. « Je n’ai pas été trop pré­ser­vé de la vie “nor­male”. » Je ne m’en plains pas, au contraire. Ma vie me semble avoir été beau­coup plus riche et in­té­res­sante que la plu­part de celles des en­fants et ado­les­cents de ma gé­né­ra­tion.

Jazz

J’ai tou­jours ai­mé le jazz et ses grandes fi­gures comme Art Ta­tum, El­la Fitz­ge­rald, Louis Arm­strong…

Jeunes pia­nistes

Les pia­nistes Ai­mi Ko­baya­shi, Shio Okui, Tin­ghong Liao et San­dro Ne­bie­ridze me semblent les plus in­té­res­sants de la scène in­ter­na­tio­nale ac­tuelle.

Joué-di­ri­gé

Ce n’est pas une ex­pé­rience qui m’at­tire.

Pia­no­forte

Lors­qu’il m’ar­rive de me trou­ver à por­tée d’un pia­no­forte, j’es­saie tou­jours de le jouer. J’écoute vo­lon­tiers la dé­marche des pia­no­for­tistes et j’uti­lise les édi­tions dites « Ur­text ». Mais quand j’in­ter­prète des oeuvres de Mo­zart ou de Bee­tho­ven sur un pia­no mo­derne, qui a un son beau­coup plus riche que les ins­tru­ments anciens et donne par consé­quent da­van­tage de fa­ci­li­tés in­ter­pré­ta­tives, je n’es­saie nul­le­ment de faire son­ner les pia­nos mo­dernes comme des pia­no­fortes.

Tech­nique

Je n’ai ja­mais fait de gammes et je n’an­note pas mes par­ti­tions. Ma fa­ci­li­té de dé­chif­frage dé­pend de la pièce, c’est très va­riable. En re­vanche, j’ap­prends ai­sé­ment par coeur et je fais sur­tout ap­pel à ma mé­moire au­di­tive.

Union so­vié­tique

À mes yeux, il était évident que je vi­vais dans un état cri­mi­nel. J’ai éprou­vé beau­coup de com­pas­sion à l’égard de peuples comme les Let­tons, les Li­tua­niens, les Es­to­niens, les Géor­giens, qui lut­taient pour la li­bé­ra­tion du joug de l’Union so­vié­tique. La fin de cet em­pire dia­bo­lique m’a ré­joui. Il est clair que le dé­ve­lop­pe­ment qui s’en est sui­vi, en Rus­sie, n’a, hé­las, pas pris le bon che­min. La chute de l’URSS n’a pas eu d’in­ci­dence di­recte sur ma per­cep­tion de la mu­sique et du monde cultu­rel dans le­quel je vi­vais. Il en au­rait peut-être été dif­fé­rem­ment si le putsch d’août 1991 avait abou­ti. Les fron­tières au­raient alors été à nou­veau fer­mées, mais il est dif­fi­cile de faire de la po­li­tique-fic­tion. En re­vanche, ce que je sais avec cer­ti­tude, c’est qu’il ne m’au­rait pas été pos­sible de quit­ter le pays avec toute ma fa­mille. Mon père avait en ef­fet un tra­vail qua­li­fié de se­cret et les au­to­ri­tés ne l’au­raient cer­tai­ne­ment pas lais­sé par­tir si le ré­gime com­mu­niste avait conti­nué d’exis­ter.

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