Par­cours de vie

De na­ture plu­tôt ré­ser­vée, Yves a un par­cours aty­pique et son son ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle consti­tue un mo­dèle. Té­moi­gnage et ren­contre.

Pilibo Mag - - Sommaire -

PILIBO mag : Vous êtes ra­dio­logue, quel a été votre par­cours, an­nées d’études, ex­pé­riences ? Yves Je­quece : J’ai un par­cours clas­sique : bac scien­ti­fique à 18 ans, fac de mé­de­cine à Pa­ris, sept an­nées et quatre an­nées d’in­ter­nat pour la spé­cia­li­té, avec une an­née de ser­vice mi­li­taire entre les deux et en­fin ins­tal­la­tion comme ra­dio­logue en li­bé­ral à 31 ans. Au to­tal bac+13.

Pour­quoi avoir choi­si cette spé­cia­li­té ?

Par dé­faut. Je vou­lais être ORL mais les évé­ne­ments de la vie vous obligent à chan­ger de voie. En ef­fet, je me suis ins­crit en fac de mé­de­cine en 1970. A cette époque, c’était quelque chose d’ex­cep­tion­nel pour un Noir. J’étais le seul dans un am­phi de 300 per­sonnes. A l’hô­pi­tal, les Noirs étaient soit aides-soi­gnants soit gar­çons de salle. J’ai com­men­cé à faire des rem­pla­ce­ments en ORL et un jour, ce­lui que je rem­pla­çais m’a de­man­dé de ne plus le faire car ses pa­tients ne vou­laient pas être soi­gnés par un Noir. Une autre fois, à l’hô­pi­tal, une pa­tiente a si­gné une dé­charge afin de ne pas être soi­gnée par un Noir. Je me suis di­ri­gé vers la ra­dio­lo­gie car il n’y a pas de prise en charge des pa­tients. On fait la ra­dio et après on ne les voit plus . Mais, au soir de ma car­rière, je re­mer­cie vi­ve­ment les deux per­sonnes qui m’ont dé­vié de mon par­cours ini­tial car je n’au­rais ja­mais eu la même vie si j’étais de­ve­nu ORL.

Un membre de votre fa­mille était-il dé­jà dans le do­maine mé­di­cal ?

Ab­so­lu­ment pas. Je viens d’un mi­lieu très mo­deste : Père fonc­tion­naire et mère sans pro­fes­sion. Ma mère ne sa­vait ni lire ni écrire car au Viêt­nam, à son époque, les filles n’al­laient pas à l’école. Mon père, avec ses moyens mo­destes et li­mi­tés, nous a pous­sés à étu­dier, car c’était pour lui la seule ri­chesse qu’il pou­vait nous trans­mettre. On parle sou­vent de crise des vo­ca­tions, quels conseils don­ne­riez-vous à un jeune sou­hai­tant suivre votre exemple ?

Tout d’abord, je lui di­rais qu’il a une chance phé­no­mé­nale de vivre en France. Ce pays n’est certes pas par­fait mais pour ce­lui qui veut vrai­ment s’en don­ner la peine, il offre toutes les chances de s’en sor­tir. Oui, l’as­cen­seur social fonc­tionne en­core ! Il doit croire en lui, croire en son pro­jet, pla­cer très haut son am­bi­tion, être cu­rieux et s’in­té­res­ser à tout. Tout est pos­sible si on le veut vrai­ment et il doit sur­tout tra­vailler car le tra­vail paie. Nous avons beau­coup de ta­lents (pas uni­que­ment dans le sport). Il faut se bou­ger et avoir la rage ! Pen­dant mes an­nées d’études, mon slo­gan était « oui, je le peux» (avant même Oba­ma !) J’ai trans­mis ce­la à ma fille qui a ef­fec­tuée de brillantes études (Droit, Fi­nances à Sciences-po et ac­tuel­le­ment à l’école du Louvres).

« Dans le quar­tier, j’ai sou­vent l’im­pres­sion De leur re­don­ner (aux an­tillais) une cer­taine fier­té et ce­la me fait pen­ser à mon père qui a su­bi tant D’hu­mi­lia­tion au cours De sa vie.»

Quelle re­vanche au re­gard de ma mère anal­pha­bète !

Quel re­gard vous portent les per­sonnes d’outre-mer lors­qu’elles vous ren­contrent en consul­ta­tion ? Dans le quar­tier, j’ai sou­vent l’im­pres­sion de leur

re­don­ner une cer­taine fier­té et ce­la me fait pen­ser à mon père qui a su­bi tant d’hu­mi­lia­tion au cours de sa vie. Par­lez-nous de vos ori­gines ? (Viêt­nam-an­tilles) Que vous a ap­por­té votre double hé­ri­tage cultu­rel ?

Je suis né à Sai­gon (ndlr : an­cien nom d’hô Chi-minh Ville au Viet­nam) d’un père gua­de­lou­péen et d’une mère viet­na­mienne. Je suis ar­ri­vé à Pa­ris à l’âge de sept ans, après un dé­tour de trois ans à la Gua­de­loupe.

Je n’ai pas un double, mais un triple hé­ri­tage cultu­rel. An­tillais et viet­na­mien et le troi­sième oc­ci­den­tal, fran­çais.

Le fait d’être mul­ti­cul­tu­rel m’a per­mis d’avoir une vi­sion plus ou­verte de la réa­li­té, sans a prio­ri, sans blo­cage men­tal comme je le res­sens par­fois chez cer­tains An­tillais. Mes ra­cines asia­tiques sont pour beau­coup dans ma vo­lon­té de vou­loir al­ler de l’avant et de réus­sir. Elles m’ont ap­por­té la pa­tience, la té­na­ci­té et le sens de l’ef­fort. De mes ra­cines an­tillaises, je garde une vi­sion plus douce de la vie, une cer­taine non­cha­lance sou­vent sa­lu­taire dans ce monde en mou­ve­ment. Je re­ven­dique mes ra­cines fran­çaises, oc­ci­den­tales car j’ai pra­ti­que­ment vé­cu à Pa­ris toute ma vie. Elles m’ont ap­por­té la culture, le sa­voir, des tré­sors in­es­ti­mables.

« ce pays n’est certes pas par­fait mais pour ce­lui qui veut vrai­ment s’en Don­ner la peine, il offre toutes les chances De s’en sor­tir. oui, l’as­cen­seur social fonc­tionne en­core ! »

Cô­té san­té, quel bi­lan, à titre per­son­nel, faites vous de la san­té des per­sonnes d’outre-mer, ici et aux An­tilles ? Quels chan­ge­ments avez-vous pu ob­ser­ver ?

Les gens de chez nous que je ren­contre dans mon tra­vail sont sou­vent obèses, sur­tout les en­fants, avec toutes les pa­tho­lo­gies qui en dé­coulent (dia­bète, hy­per­ten­sion, dys­li­pi­dé­mie).n’étant pas soi­gnant, je ne suis ce­pen­dant pas en bonne po­si­tion pour don­ner des conseils.

Pour conclure, Que pen­sez-vous des ren­contres BBU ?

Le BBU* per­met des ren­contres et des échanges. Il montre aus­si le dy­na­misme de la com­mu­nau­té, une image bien dif­fé­rente du zouk ou du ti punch.

C’est une struc­ture jeune qui a be­soin de toutes les éner­gies pour croître afin de dé­mon­trer que les Ul­tra­ma­rins aus­si re­gorgent de ta­lents !

*Confé­rence san­té de la BBU, Black Bu­si­ness Union, sur le thème «Le sport c’est la san­té ?»

Doc­teur Yves JE­QUECE

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