STO­RY Ke­vin Stroot­man

Planète Foot - - ÉDITO - Par Ro­ger Le­wis

Le mi­lieu néer­lan­dais, re­crue phare du mer­ca­to es­ti­val de l'OM, do­ré­na­vant dé­bar­ras­sé des bles­sures qui lui ont pour­ri la vie à la Ro­ma, est une étoile qui ne de­mande qu'à briller. Et si Mar­seille était l'en­droit idoine pour ar­ri­ver à bon port…

À la Ro­ma, Ru­di Gar­cia l'avait sur­nom­mé la “Mac­hine à la­ver”. « Parce que, quand un bal­lon sale lui ar­rive, il te le rend tou­jours propre. »

Les fans de l'OM ont at­ten­du et es­pé­ré tout l'été ce grand “ata­ta­kan” qu'on leur pro­met de­puis plus d'un an. En vain. Ils ont cru aper­ce­voir Ma­rio Ba­lo­tel­li en train d'ar­pen­ter les rues de la ci­té pho­céenne mais ce n'était qu'un mi­rage. D'autres noms, plus ou moins pres­ti­gieux, ont éga­le­ment été chu­cho­tés, mais, à l'ar­ri­vée, per­sonne n'a vu ne se­rait-ce que l'ombre de leur ombre. Pour­tant, en toute fin de mer­ca­to, c'est-à-dire dans les der­niers jours d'août, quand on fait les fous, les gros ma­tous, les sa­pa­jous, sous le so­leil doux, doux, doux, les di­ri­geants mar­seillais sont par­ve­nus à réa­li­ser ce que l'on peut consi­dé­rer comme la plus belle prise de l'été en Ligue 1. Pas un “gran­ta­ta­kan”, nan, mais un “su­pérrre” mi­lieu de ter­rain. Pour un trans­fert éva­lué à 25 mil­lions (+ 5 de bo­nus), l'in­ter­na­tio­nal néer­lan­dais de la Ro­ma, Ke­vin Stroot­man s'est en­ga­gé pour cinq ans en fa­veur de l'OM.

Nu­mé­ri­que­ment et de par son po­si­tion­ne­ment, il est cen­sé rem­pla­cer Franck Zam­bo An­guis­sa, par­ti à Ful­ham pour… un peu plus cher. Dans les faits, c'est un joueur d'un tout autre ca­libre qui a dé­bar­qué sur la Ca­ne­bière. Pas peu fier de son coup – à juste titre, en l'oc­cur­rence –, Jacques-Hen­ri Ey­raud a pu mon­trer ses bis­co­tos et sa­vou­rer. « C'est un im­mense plai­sir d'ac­cueillir par­mi nous cet im­mense joueur ha­bi­tué au très haut ni­veau, s'est-il dé­lec­té, un joueur de classe mon­diale avec une énorme force de ca­rac­tère qui a toutes les qua­li­tés psy­cho­lo­giques pour réus­sir chez nous. » Quant au fait que ce ne se­rait pas de gai­té de coeur que le Ba­tave au­rait quit­té les bords du Tibre, une ville et un club où il se sen­tait comme un pois­son dans l'eau, l'in­té­res­sé en per­sonne a te­nu à mettre les choses au point au cours de sa pré­sen­ta­tion of­fi­cielle, où il est ar­ri­vé ac­com­pa­gné d'une ar­mée de proches, d'agents et de son com­mu­ni­ty ma­na­ger. « À Rome, j'ai pas­sé de jo­lis mo­ments, et puis le club a re­cru­té beau­coup de joueurs cet été. Mais c'est nor­mal quand on vise le meilleur, c'est comme ici. De mon cô­té, j'ai es­ti­mé que c'était le mo­ment d'al­ler de l'avant et de dé­cou­vrir autre chose. Ce­la a pu sur­prendre parce que ce­la s'est pas­sé ra­pi­de­ment, mais tout s'est dé­rou­lé en sou­plesse, sans heurt. Main­te­nant, je n'ai qu'un ob­jec­tif : ai­der l'équipe à re­trou­ver la Ligue des cham­pions. Elle en était tout proche la sai­son der­nière. N'at­ten­dez pas que j'em­pile les buts ou que j'en­chaîne les dribbles, ce n'est pas mon style. Je le ré­pète, je suis ve­nu pour me mettre au ser­vice de mes par­te­naires et at­teindre le but que les di­ri­geants se sont fixé dans le pro­jet qu'ils m'ont pré­sen­té. »

« C'est le genre de joueur qu'il nous fal­lait à Mar­seille pour pas­ser un cap. » Di­mi­tri Payet

Dans l'af­faire, on ne peut évi­dem­ment pas­ser sur le rôle es­sen­tiel te­nu par Ru­di Gar­cia. C'est lui, lors de ses dé­buts d'en­traî­neur à la Ro­ma, qui l'avait at­ti­ré en Ita­lie. Il a en­core pe­sé de tout son poids pour le convaincre de re­joindre les Olym­piens. Et d'étayer son choix juste après la pre­mière sor­tie plu­tôt convain­cante de son ex-nou­veau pou­lain à Mo­na­co (vic­toire 3-2). «!Il me connaît, je le connais, je sais ce qu'il est ca­pable d'ap­por­ter sur le ter­rain. Il pos­sède une capacité à jouer en une touche, à bo­ni­fier les bal­lons. C'est un joueur col­lec­tif, bon de la tête, avec de l'im­pact phy­sique. Et il hait la dé­faite. Tout le monde aime la vic­toire mais lui y ajoute cette haine de la dé­faite. » Sub­tile nuance.

Un trait de ca­rac­tère que Stroot­man a culti­vé de­puis l'en­fance, à moins qu'il ait été ins­crit dans ses gènes. Ke­vin est né à Rid­der­kerk, dans la pro­vince de Hol­lande mé­ri­dio­nale, plus proche de Rot­ter­dam, à peine plus de dix bornes, que d'Am­ster­dam, soixante ki­lo­mètres. C'est sans doute pour­quoi il a pris la route de Rot­ter­dam, à l'ado­les­cence, quand le foot­ball est vé­ri­ta­ble­ment de­ve­nu une prio­ri­té pour lui. Mais pas au Feye­noord, non, au Spar­ta, aux cou­leurs rouges et blanches aus­si, qui évo­lue en pre­mière di­vi­sion, à l'époque.

Le gau­cher, dé­jà bien bâ­ti, mi­lieu qui al­lie la tech­nique à un gros abat­tage, ef­fec­tue ses dé­buts chez les pros à tout juste 18 ans. Les évé­ne­ments s'en­chaînent ra­pi­de­ment pour le bo­lide qui est ap­pe­lé en sé­lec­tion des U19, puis des Es­poirs. De­ve­nu tête de gon­dole au Spar­ta, l'his­toire marque néan­moins un sé­rieux coup d'ar­rêt lorsque, à la fin de la sai­son 2009-2010, le club est re­lé­gué à l'étage in­fé­rieur. Ça le met sens des­sus-des­sous, Stroot­man, do­ré­na­vant va­leur re­con­nue sur le mar­ché na­tio­nal, qui ne cache pas ses en­vies d'ailleurs et de plus de gran­deur. Il va de­voir pa­tien­ter six mois en­core, avant d'ob­te­nir la clé des champs.

Au mer­ca­to hi­ver­nal, il signe au FC Utrecht et prend dé­fi­ni­ti­ve­ment son en­vol. Quelques matchs, quelques buts, quelques passes dé­ci­sives lui per­mettent de pas­ser dans une autre di­men­sion. Bert Van Mar­wijk lui offre d'abord sa pre­mière cape chez les A. Et, dans la fou­lée, le PSV Eind­ho­ven, l'un des deux ca­dors de l'Ere­di­vi­sie avec l'Ajax, en­rôle le nou­veau pe­tit gé­nie oranje dont il de­vient l'homme lige, le sei­gneur du mi­lieu.

Ca­pable d'évo­luer en pi­vot dans un 4-2-3-1 ou, sur l'un des cô­tés, en 4-3-3, avec son im­pact, sa force de frappe du gauche, “Stroot” le mé­tro­nome du mi­lieu, bu­teur à l'oc­ca­sion mais sur­tout pas­seur très dé­ci­sif, en pro­fite pour do­rer son pal­ma­rès d'une Coupe et d'une Su­per­coupe des Pays-Bas. Étran­ge­ment, il n'a pas, de­puis ce temps, noir­ci da­van­tage la case de ses hon­neurs. Sa si­gna­ture à la Ro­ma lais­sait pour­tant au­gu­rer d'autres pers­pec­tives que lui pro­met­tait presque na­tu­rel­le­ment son ta­lent.

S'il ne dé­barque pas dans la ca­pi­tale ita­lienne avec les fastes d'un em­pe­reur, le Hol­lan­dais était bien l'un des pre­miers choix du nou­vel en­traî­neur, le Fran­çais Ru­di Gar­cia qui avait co­ché le nom du gaillard en haut de sa liste des joueurs à suivre de très près. K.S. va très vite confir­mer tout le bien qu'il en pen­sait. Ath­lé­tique, puis­sant, do­té d'une

Il est res­té deux ans loin des ter­rains. « Le pire, ce­la a été quand un mé­de­cin m'a an­non­cé que je ne pour­rais plus re­jouer au foot­ball. Je suis heu­reux d'avoir prou­vé qu'il avait tort. »

belle tech­nique et d'un sens tac­tique acé­ré, il de­vient le boss du mi­lieu ro­main. La “Mac­hine à la­ver” comme le sur­nomme son coach « parce que, quand un bal­lon sale lui ar­rive, il te le rend tou­jours propre. » Au bout de cette pre­mière sai­son du Mis­ter fran­cese et de son in­épui­sable pou­mon de l'entre-jeu, la Louve ac­croche une place de dau­phin der­rière l'in­ac­ces­sible Ju­ven­tus. Elle ré­ci­dive l'an­née sui­vante mais a per­du, en cours de route, son Hol­lan­dais. Il ne vole plus, il est tom­bé. Vic­time d'une pre­mière bles­sure, ap­pa­rem­ment ano­dine, contre l'équipe de France en mars 2014. Rien de bien mé­chant, quelques jours plus tard, il est sur le ter­rain pour af­fron­ter Naples en cham­pion­nat. Il sort à nou­veau sur bles­sure. Et c'est au­tre­ment plus sé­rieux. Le diag­nos­tic est sans ap­pel : rup­ture du li­ga­ment croi­sé an­té­rieur du ge­nou gauche. Il part se faire soi­gner au pays. Re­vient en no­vembre. Re­plonge quelques se­maines plus tard. Nou­veau pas­sage au bloc opé­ra­toire et nou­velle re­chute en août 2015. Cette fois, les di­ri­geants ro­mains, au bord de la crise de nerf, lui im­posent de pas­ser entre les mains du très ré­pu­té pro­fes­seur Pier Pao­lo Ma­ria­ni pour une troi­sième opé­ra­tion, celle, pro­ba­ble­ment, de la der­nière chance. C'est un suc­cès.

Ke­vin re­vient sur les ter­rains en mars 2016, soit après deux an­nées qua­si blanches où il n'au­ra dis­pu­té que six ren­contres comme ti­tu­laire. Où il au­ra sur­tout tra­ver­sé d'énormes pé­riodes de doutes et de dou­leurs. « Oui, ce­la a été des mo­ments par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles. Je fai­sais tout ce qu'il était pos­sible pour re­ve­nir mais rien ne mar­chait. Dans ces cas, tu te poses toutes sortes de ques­tions sur ta vie, ta car­rière, ton ave­nir. Le pire, ce­la a été quand un mé­de­cin m'a an­non­cé que je ne pour­rais plus re­jouer au foot­ball. C'était ter­rible. Je suis heu­reux au­jourd'hui d'avoir prou­vé qu'il avait tort. »

De­puis, Stroot­man n'a plus connu de pé­pins longue du­rée. Il est re­de­ve­nu ce­lui qu'il était. Peut-être un peu moins in­ci­sif à l'im­pact et un peu moins tran­chant dans ses per­cées balle au pied mais il reste cette for­mi­dable mac­hine à la­ver qu'ado­rait tant Ru­dy Gar­cia et qui a dé­jà convain­cu ses nou­veaux par­te­naires, de Luiz Gus­ta­vo à Di­mi­tri Payet : « On connais­sait sa va­leur, son pied gauche, sa grin­ta. C'est le genre de joueur qu'il nous fal­lait à Mar­seille pour pas­ser un cap. » Der­nière pré­ci­sion et qui n'est pas la moindre, il n'a que 28 ans.

* Stats ar­rê­tées au 28 sep­tembre 2018 PSV Eind­ho­ven 2011-2013 • 88 matchs – 14 buts (Pays-Bas) Équipe na­tio­nale des Pays-Bas De­puis 2011 • 42 matchs – 3 buts AS Rome 2013-Août 2018 • 137 matchs – 13 buts (Ita­lie) Mar­seille* De­puis sep­tembre 2018 • 5 matchs

Pour sa pre­mière au Vé­lo­drome contre Guin­gamp, Stroot­man, qui met ici le fris­son dans l’ar­rière-garde bre­tonne, s’est dit im­pres­sion­né par l’am­biance dans le stade.

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