LA BÊTE

Playboy (France) - - Cinéma - Par Ni­co­las Stanzick

Un somp­tueux cof­fret édi­té par Car­lot­ta et une ré­tros­pec­tive au centre Pom­pi­dou cé­lèbrent le gé­nie éro­tique et sur­réa­liste du ci­néaste po­lo­nais Wa­le­rian Bo­rowc­zyk. Re­tour sur La Bête, son chef-d’oeuvre ban­dant de 1975.

Des sa­bots qui ré­sonnent sur le pa­vé et des hen­nis­se­ments de rut, sur fond noir. Sou­dain, l’image :une verge raide et dé­me­su­rée qui ap­pa­raît plein cadre, le dé­borde presque. Celle d’un che­val, l’écume aux ba­bines, s’ap­prê­tant à saillir une ju­ment dont le sexe hu­mide s’en­trouvre de dé­sir. La va­peur chaude des souffles na­seaux tranche avec la froi­deur hi­ver­nale en­vi­ron­nante. Fas­ci­né, l’homme qui di­rige les écu­ries ob­serve le va-et-vient sau­vage – fil­mé en gros plan –, un étrange ric­tus aux lèvre... On l’au­ra com­pris, on n’est pas tout à fait ici dans le na­tu­ra­lisme qui sied à un tra­di­tion­nel do­cu ani­ma­lier. Dès l’in­tro­duc­tion de La Bête, Wa­le­rian Bo­rowc­zyk ex­plose les conven­tions :il ose l’éro­ti­sa­tion fron­tale d’un coït ani­mal, joue avec les codes du X et at­teint une di­men­sion sur­réelle digne des cimes buñuel­liennes. Nos af­fects de spec­ta­teur sont sens des­sus des­sous, nous voi­là prêts à nous lais­ser em­por­ter par l’in­croyable fan­tas­ma­go­rie qui va suivre.

COMING OUT ÉROTOMANE

En 1975, lorsque sort le film, ce­la fait un an que “Bo­ro ”, ci­néaste po­lo­nais émi­gré en France, a fait son coming out érotomane avec Contes im­mo­raux. La Bête en est d’ailleurs un seg­ment cou­pé, dé­ve­lop­pé par la suite en long-mé­trage. Ce­lui dont An­dré Bre­ton louait «l’ima­gi­na­tion dé­bor­dante» avait tou­jours fait du sexe un thème sous-ja­cent de ses films d’ani­ma­tion avant­gar­distes. Le voi­là dé­sor­mais au pre­mier plan, ici dans un ré­cit en prises de vue réelles mê­lant ma­lé­dic­tion go­thique, com­plot de fa­mille cha­bro­lien et por­no­gra­phie ra­be­lai­sienne. L’his­toire tient du col­lage sur­réa­liste : d’un cô­té, les ma­chi­na­tions d’une fa­mille aris­to­cra­tique désar­gen­tée en vue du lu­cra­tif ma­riage du fils (se­crè­te­ment ta­ré et dif­forme) avec une riche hé­ri­tière ; de l’autre, le rêve fou de celle-ci, une co­pu­la­tion dans la fo­rêt avec une créa­ture mi-ours mi-loup… La Bête du Gé­vau­dan ! De cette confron­ta­tion de points de vue naît toute la dy­na­mique du film, une ode à la puis­sance de l’Ima­gi­naire. En homme-or­chestre qui contrôle tous les as­pects de sa créa­tion, Bo­rowc­zyk in­vente une por­no­gra­phie qui si­mule les actes, un éro­tisme qui montre tout. C’est l’oeuvre d’un al­chi­miste-géo­mètre qui au­rait trou­vé la for­mule du tri­angle à quatre cô­tés. Voi­là en­fin fil­mées en quelque sorte les amours de King Kong et de sa pro­mise tels qu’on les avait tou­jours ima­gi­nées ! Un jeu de courses-pour­suites, de cun­ni­lin- gus et de fel­la­tions vo­races, de le­vrettes en­dia­blées ryth­més par le joyeux cla­ve­cin de Scar­lat­ti. Et ce­la dé­bouche sur l’abs­trac­tion la plus pure : mieux que la ré­vo­lu­tion per­ma­nente, l’éja­cu­la­tion per­pé­tuelle.

SOUS LE BLASPHÈME, L’EXTASE

Les ébats de la com­tesse Ro­mil­da et de la Bête si­dèrent tou­jours au­jourd’hui par leur ou­trance re­ven­di­quée, leur éner­gie bouf­fonne et co­mique, leur rage blas­phé­ma­toire et éman­ci­pa­trice. Au­tre­ment dit, par leur beau­té stu­pé­fiante. Ils des­sinent les contours d’un fas­ci­nant par­cours ini­tia­tique fé­mi­nin, en forme de mé­ta­phore de la perte de vir­gi­ni­té, dans ses as­pects re­dou­tés mais plus en­core dé­si­rés, qui mène tout droit à l’amour fou. Chez Bo­rowc­zyk, le plai­sir li­bère les femmes qui su­bissent les dures règles du pa­triar­cat, les jeux de cor­rup­tion entre aris­to­crates cy­niques et prêtres pé­do­philes. Seuls êtres vé­ri­ta­ble­ment dé­si­rants, elles trans­cendent le monde qui les en­toure par la force de leur li­bi­do, trans­for­mant tous les ob­jets avoi­si­nants en au­tant de fé­tiches éro­tiques :boi­se­ries de lit, rampe d’es­ca­lier, pé­tales de rose… Telle est la clé, peut-être, de cet es­car­got, tout droit sor­ti du Jour­nal d’une femme de chambre de Buñuel, qui tra­verse le film du fan­tasme au réel, avant de re­ve­nir dans un autre film de Bo­rowc­zyk la même an­née, l’Es­car­got de Vé­nus : en une image, ful­gu­rante de sim­pli­ci­té, l’in­fi­ni­té des pos­sibles sexuels. Re­voir au­jourd’hui cette cé­lé­bra­tion joyeuse de l’Eros fé­mi­nin qu’est la Bête donne en­vie de se plon­ger dans l’ex­tra­or­di­naire fil­mo­gra­phie de Bo­rowc­zyk. La chose est en­fin pos­sible grâce au gar­gan­tuesque cof­fret édi­té par Car­lot­ta, en pa­ral­lèle de la ré­tros­pec­tive or­ga­ni­sée par le Centre Pom­pi­dou. Une bonne ma­nière de se rap­pe­ler que si, se­lon le bon mot de Bre­ton, “la por­no­gra­phie, c’est l’éro­tisme des autres ”, l’al­té­ri­té, en ces temps d’in­fer­nale dic­ta­ture du réel, a in­dé­nia­ble­ment du bon.

— Cof­fret Wa­le­rian Bo­rowc­zyk (8 DVD-3 Blu-ray-2 livres). — Car­lot­ta. Ré­tros­pec­tive au centre Pom­pi­dou du 22 fé­vrier au 19 mars.

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