“je n’ai pas de cercle d’amis parce que pour moi, un cercle d’amis est un concept très large. ”

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P—De­ve­nir un grand homme, c’est une ques­tion de cir­cons­tances ?

FC—oui, cer­tai­ne­ment. Si Abra­ham Lin­coln vi­vait au­jourd’hui, il pour­rait être un simple fer­mier aux Etats-Unis et per­sonne n’au­rait en­ten­du par­ler de ce type. C’est l’époque du­rant la­quelle il a vé­cu et la so­cié­té dans la­quelle il a vé­cu qui ont ren­du pos­sible un Lin­coln. Si George wa­shing­ton était né cin­quante ans après l’in­dé­pen­dance, il au­rait pu être un in­con­nu. Lé­nine, mal­gré ses ca­pa­ci­tés ex­tra­or­di­naires, au­rait pu res­ter in­con­nu, lui aus­si, s’il était né à un autre mo­ment. Pre­nez mon cas. Si je n’avais pas été en me­sure d’ap­prendre à lire et à écrire, quel rôle au­rais-je joué dans l’his­toire de mon pays, dans la ré­vo­lu­tion ? Là où je suis né, par­mi des cen­taines d’en­fants, mes frères, mes soeurs et moi étions les seuls à avoir la chance d’étu­dier au-de­là de nos pre­mières an­nées d’études. Par­mi ces cen­taines d’en­fants, com­bien au­raient pu avoir le même des­tin s’ils avaient eu l’oc­ca­sion d’étu­dier ?

P — Ce n’est donc pas un ha­sard .

FC — L’un des meilleurs poèmes es­pa­gnols ra­conte que le gé­nie som­meille dans une âme pro­fonde et n’at­tend qu’une voix pour se ré­veiller : « Lève-toi et marche ! » C’est vrai, j’y crois pro­fon­dé­ment. C’est pour­quoi je suis per­sua­dé que pour être lea­der, il n’y a pas be­soin de qua­li­tés ex­cep­tion­nelles. on peut les trou­ver dans le peuple. Pour­quoi dis-je ce­la ? Parce que j’ai re­mar­qué, et en par­ti­cu­lier en oc­ci­dent, une grande ten­dance à as­so­cier les évé­ne­ments his­to­riques avec des in­di­vi­dus. C’est une vieille théo­rie se­lon la­quelle les hommes font l’his­toire. il y a aus­si une ten­dance en oc­ci­dent à voir le chef d’un pays du tiers monde comme un chef de tri­bu. C’est à par­tir de là qu’il y a une ten­dance à exa­gé­rer le rôle de l’in­di­vi­du. « Le Cuba de Cas­tro », « Cas­tro a fait ce­ci », « Cas­tro dé­fie l’Amé­rique » : presque tout dans ce pays est at­tri­bué à Cas­tro. Mal­heu­reu­se­ment, il me semble que ce soit une ap­proche er­ro­née des évé­ne­ments his­to­riques.

P — Com­ment dé­cri­riez-vous votre relation avec le peuple cu­bain ?

FC—Fa­mi­lia­ri­té, confiance et res­pect. Je di­rais que c’est comme une relation fa- mi­liale. Les gens me re­gardent comme un voi­sin. Per­sonne ne m’ap­pelle ja­mais Cas­tro, uni­que­ment Fi­del. Je crois que cette fa­mi­lia­ri­té est ba­sée, entre autres, sur le fait que nous n’ayons ja­mais men­ti au peuple. Notre ré­vo­lu­tion a été hon­nête. Les gens savent nous te­nons notre pa­role et pas uni­que­ment les Cu­bains de Cuba, mais aus­si ceux de Miami. Ce sont des gens qui n’ont au­cun sen­ti­ment d’af­fec­tion en­vers nous mais qui croient dans nos idées. De­puis la ré­vo­lu­tion, ils ont ap­pris qu’il n’y au­rait plus d’ar­naques ni de tra­hi­sons. Quand on leur a dit qu’ils pou­vaient quit­ter Ma­riel (exode de 1980, ndr), ils l’ont pu, même s’ils étaient nos pires en­ne­mis. Nous sommes comme les Arabes du dé­sert qui ac­cueillent leurs en­ne­mis dans leur tente et ne re­gardent même pas la di­rec­tion qu’ils prennent quand ils re­partent.

P — un homme comme vous peut-il avoir des amis

? FC — Eh bien, j’ai beau­coup d’amis qui ne sont pas cu­bains, que j’ai ren­con­trés à tra­vers dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés : des mé­de­cins, des écri­vains, des ci­néastes, des scien­ti­fiques… Mes amis de la ré­vo­lu­tion sont tous mes ca­ma­rades ré­vo­lu­tion­naires, tous ceux qui tra­vaillent avec moi, tous ceux qui exercent les postes à la res­pon­sa­bi­li­té dans l’Etat. Mais je n’ai pas vrai­ment un cercle d’amis parce que pour moi, un cercle d’amis est un concept très large. Je n’ai pas l’ha­bi­tude de voir le même groupe d’amis tous les di­manches.

P — Avez-vous pen­sé par­fois au ma­riage, à fon­der une fa­mille ?

J’ai tou­jours été al­ler­gique aux com­mé­rages sur la vie pri­vée des per­son­na­li­tés pu­bliques. Je crois que ce­la fait par­tie des rares in­ti­mi­tés que nous avons tous. C’est pour­quoi je vais main­te­nir la dis­cré­tion. Un jour, les choses que vous me de­man­dez se­ront dé­voi­lées, mais pas par moi.

P — vous êtes l’un des der­niers grands ora­teurs, avec des dis­cours dans des stades bon­dés. Com­pli­qué à gé­rer ?

FC—J’ai un grand concur­rent en termes de com­mu­ni­ca­tion, c’est Ro­nald Rea­gan. Mais lais­sez-moi vous dire quelque chose que les gens ne peuvent pas s’imaginer : j’ai tou­jours le trac ! Chaque fois que je parle en pu­blic, je vis un mo­ment de ten­sion. Je n’aime pas vrai­ment faire de dis­cours. Je le prends plus comme une res­pon­sa­bi­li­té, une tâche dé­li­cate. Je dé­ve­loppe des idées, des mots, des phrases et des formes d’ex­pres­sion du­rant mon in­ter­ven­tion. Les gens pré­fèrent ça aux dis­cours écrits. il me semble qu’ils aiment voir l’homme faire des ef­forts pour éla­bo­rer ses idées.

P — Le pré­sident Rea­gan vous a qua­li­fié de dic­ta­teur mi­li­taire im­pi­toyable et beau­coup d’Amé­ri­cains sont d’ac­cord avec lui. votre ré­ac­tion?

FC—Un dic­ta­teur est une per­sonne qui prend des dé­ci­sions ar­bi­traires de son propre chef, ce­lui qui est au-dessus de toutes les ins­ti­tu­tions, au-dessus de la loi, qui n’est sou­mis à au­cun autre contrôle que sa propre vo­lon­té ou ses ca­prices. Si être un dic­ta­teur, c’est gouverner par dé­cret, alors le pape est un dic­ta­teur ! Ses larges pré­ro­ga­tives pour gouverner le Va­ti­can et l’Eglise ca­tho­lique sont bien connues. Je n’ai pas ces pré­ro­ga­tives. Pour­tant, per­sonne ne son­ge­rait à dire que le pape est un dic­ta­teur. Le pré­sident Rea­gan peut prendre des dé­ci­sions ter­ribles sans consul­ter per­sonne ! il peut or­don­ner une in­va­sion, comme celle contre Gre­nade (en 1983, des troupes amé­ri­caines dé­barquent à la Gre­nade pour ren­ver­ser le ré­gime com­mu­niste – NDLR), ou une sale guerre, comme celle du Ni­ca­ra­gua (au mi­lieu des an­nées 80, les Etats-Unis ont fi­nan­cé les Con­tras qui lut­taient contre les san­di­nistes mar­xistes au pou­voir - NDLR). il peut même uti­li­ser les codes qu’il a tou­jours avec lui dans son por­te­feuille pour dé­clen­cher une guerre ther­mo­nu­cléaire qui pour­rait si­gni­fier la fin de la race hu­maine. Pour­quoi tou­jours s’en prendre aux ré­vo­lu­tion­naires ?

P—Mais ne gou­ver­nez-vous pas, par dé­cret per­son­nel ? Ce n’est pas vous qui pre­nez toutes les dé­ci­sions im­por­tantes de l’Etat ?

FC—Non. Je ne prends pas les dé­ci­sions tout seul. Je joue mon rôle de lea­der au sein d’une équipe. Dans notre pays, nous n’avons pas d’ins­ti­tu­tions si­mi­laires à

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