CREvEL, snipER suR­Réa­ListE

Playboy (France) - - La Culture Playboy • Littérature -

Re­né Crevel cu­mule tous les torts:il est ho­mo­sexuel, com­mu­niste, dan­dy, sur­réa­liste et beau gosse. Mais le pire d’entre tous:c’est un grand écri­vain. Avec ses ro­mans écrits au poi­son–des autres – et au sang – le sien –, il a dé­gom­mé tous les pré­ju­gés et autres fron­tières in­vi­sibles de la so­cié­té de l’entre-deux-guerres : la fa­mille, la re­li­gion, la po­li­tique, l’argent, la na­tion et l’hy­po­cri­sie des pseu­dos avant­gardes. Mieux, il a of­fert sur son pas­sage de belles pages de vi­sions éro­tiques, car la ré­volte ne peut se faire au­tre­ment qu’en bai­sant. Hors des cadres, Re­né n’ap­par­tien­dra ja­mais à per­sonne. Sur­réa­liste certes, sur le pa­pier, mais à quoi bon être le pe­tit chien d’An­dré Bre­ton quand on a une grande et belle gueule ain­si qu’une plume flam­boyante et ai­gui­sée ? Crevel est né dans une fa­mille bour­geoise mais sa vie, il l’a pas­sée côte à côte avec la mort. A 14 ans, il dé­couvre le ca­davre pen­du de son père, en­core chaud, cou­vert d’in­sultes par sa mère en fu­rie. triste vision qui le fou­droie­ra en pleine ado­les­cence. toute sa jeu­nesse, il la passe à fuir la tu­ber­cu­lose dans les sa­na­to­riums des som­mets. trau­ma­tismes ori­gi­nels qui ex­pliquent peut-être pour­quoi l’homme a por­té avec fier­té permanente ce dé­goût ex­quis comme d’autres portent la lé­gion d’hon­neur.

Quête de plai­sir

Cette fuite en avant pour échap­per à une des­ti­née qui semble for­cé­ment tra­gique va de pair avec une prose hal­lu­ci­née, ca­rac­tère in­time du jeune Crevel. Des textes pro­fon­dé­ment sur­réa­listes, au sens pur, où les per­son­nages dé­truisent tout sur leur pas­sage pour fi­nir par se connaître eux-mêmes dans le chaos le plus pur. C’est le cas de Va­gua­lame, hé­ros du su­blime Etes-vous fous ?, qui passe entre les mains des com­tesses aux diamants de toc, d’une voyante et de pros­ti­tuées de tous les pays Re­né Crevel — Êtes-vous fous ? (Gal­li­mard, 1929)

pour fi­nir en jouis­seur li­bé­ré pour as­sis­ter au nau­frage de toutes les au­to­ri­tés. Crevel était un es­prit libre. Peut être l’un des seuls n’ayant ja­mais exis­té. Ho­mo­sexuel ou bi­sexuel, il trans­pose sa quête de plai­sir tou­jours in­cer­taine dans les dé­si­rs sans cesse in­ache­vés de ces per­son­nages qui os­cil­lent entre ré­volte po­li­tique, pul­sions né­vro­tiques et so­li­tudes poé­tiques. Face aux mou­ve­ments artistiques de l’après-guerre, Crevel est un élec­tron libre qui fas­cine au­tant Bre­ton et les sur­réa­listes que tza­ra et les da­daïstes. Plus jeune, plus élo­quent, son verbe im­pres­sionne. Com­mu­niste vé­hé­ment, Crevel tente un rap­pro­che­ment entre les So­vié­tiques et les sur­réa­listes. Cette ten­ta­tive de­vient son ob­ses­sion pre­mière:don­ner aux écri­vains le pre­mier plan dans la ré­volte po­li­tique. C’est lui qui or­ga­nise la fa­meuse ren­contre du Congrès in­ter­na­tio­nal des écri­vains pour la défense de la culture en 1935. Mais la vio­lente al­ter­ca­tion entre Bre­ton et ilya Eh­ren­bourg – une gifle his­to­rique à la Clo­se­rie des Li­las – mène à l’ex­clu­sion des sur­réa­listes. Crevel est dé­goû­té de cette ab­sence majeure qui met en pé­ril toute la via­bi­li­té du mou­ve­ment.

Du gaz dans les na­rines

Au bord des larmes et de l’ef­fon­dre­ment, le jeune Re­né est ra­me­né chez lui par un Ara­gon at­ten­dri qui doit le sou­te­nir dans la rue pour ne pas qu’il s’écroule. Crevel se sui­cide dans la nuit en ou­vrant le gaz et dis­pa­raît d’un monde qui lui pa­rais­sait trop dé­ment pour ne pas rendre fous même les plus brillants des es­prits. triste vie, certes, mais l’oeuvre n’est pas moins brillante : une ode à la libération, à l’étrangeté éro­tique et au re­fus de la norme. Ce­lui qui vou­lait être in­ci­né­ré par « dé­gout » fi­ni­ra en­ter­ré dans le ca­veau fa­mi­lial du ci­me­tière de Mon­trouge. Phi­lippe Sou­pault di­sait de lui qu’il était « né ré­vol­té comme d’autres naissent avec les yeux bleus ». Crevel est mort mais sa ré­bel­lion, elle, danse tou­jours. Ja­mais cre­vée.

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