CLAS­SIQUE ART — CHARLES BARACHON

Gé­nie de l’image et de la mise en scène, in­ven­teur d’un cock­tail fait d’élé­gance, de luxure et de mort, le Fran­çais Guy Bourdin a ré­vo­lu­tion­né la pho­to de mode.

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À la lettre “D ” de son fa­meux Abé­cé­daire fil­mé, Gilles De­leuze aborde la ques­tion du dé­sir en avan­çant qu’on ne dé­sire ja­mais quel­qu’un ou quelque chose, mais tou­jours un en­semble. “Je ne dé­sire pas une femme, je dé­sire aus­si un pay­sage qui est en­ve­lop­pé dans cette femme ”, ex­plique le phi­lo­sophe face ca­mé­ra. Dans le champ de l’art, si un pho­to­graphe mieux qu’un autre a for­ma­li­sé le concept de­leu­zien du dé­sir comme agen­ce­ment, c’est bien Guy Bourdin. De la fin des an­nées 70 au mi­lieu des an­nées 80, alors que la pu­bli­ci­té et la pho­to­gra­phie de mode connaissent une apo­gée tou­jours in­éga­lée, Bourdin, à son zé­nith, est le roi le plus craint et le plus res­pec­té de cet âge d’or, conco­mi­tant d’un re­lâ­che­ment de la mo­rale en ma­tière de culture et de moeurs. Sa mé­thode va chan­ger la donne de fond en comble. Quand on lui confie des cos­mé­tiques Dior ou des sou­liers Charles Jour­dan pour une cam­pagne de pub ou les pages de Vogue, Bourdin ne leur donne ja­mais le pre­mier rôle. Trop com­mun, trop conve­nu. il in­vente donc un nou­veau lan­gage, un art de l’agen­ce­ment en pho­to. Dans son stu­dio du Ma­rais, à Paris, mannequins, vê­te­ments et ac­ces­soires de mode se re­trouvent alors plon­gés en pleine nar­ra­tion ci­né­ma­to­gra­phique où le dé­cor se tra­vaille comme dans un film et où la mise en scène, riche, im­porte plus que tout. Les scènes de Bourdin ra­content en réa­li­té de pe­tites his­toires où s’en­tre­mêlent fan­tasmes sexuels et mort, pou­voir et do­mi­na­tion, gla­mour et consu­mé­risme.

BUÑUEL ET HIT­CH­COCK

Dé­cors et looks élé­gants et fé­ti­chi­sés, com­po­si­tion au gra­phisme dy­na­mique, cou­leurs sou­te­nues, éclai­rage et ombres pro­non­cés : le style Bourdin marque les es­prits par son im­mense pou­voir de sé­duc­tion. La femme, chez Bourdin, na­vigue à re­bours du cou­rant do­mi­nant de la pin-up ou de la femme fa­tale comme simple ob­jet du dé­sir. De rares fois, elle est pop et raf­fi­née, vi­ta­mi­née et d’un éro­tisme plus or­di­naire, comme cette rousse à ca­li­four­chon sur un couple d’orques. Le plus souvent, elle est sul­fu­reuse et per­verse – la ser­vante qui désha­bille la maî­tresse de mai­son bour­geoise et vice ver­sa, dans un style sur­réa­liste à la Buñuel – ou elle in­carne l’hé­roïne d’un drame à l’an­goisse et au ver­tige psy­cho­lo­gique hit­ch­co­ckiens. Le sexe et la mort font alors fi­gure d’in­sé­pa­rables dans des pho­tos qui s’ap­pa­rentent vo­lon­tiers à des scènes de crime. un film noir qui prend à par­tie un lec­teur et spec­ta­teur à l’af­fût d’in­dices et de pièces à convic­tion propres à ré­soudre l’énigme qui se met en place sous ses yeux, un brin ten­té par son voyeu­risme, alors qu’une mare rouge ver­millon coule de la bouche ma­quillée d’une femme nue, éten­due au sol ( ca­len­drier Pen­tax, 1980 ).

NO MAR­KE­TING

Quand elles ne sont pas des proies ou des vic­times à la beau­té fé­ti­chi­sée, les femmes de Bourdin sont en­clines à la luxure et à la pro­vo­ca­tion. Le sa­do­ma­so­chisme, la mas­tur­ba­tion ou l’amour les­bien sont des grands clas­siques dans le ré­per­toire du pho­to­graphe. Nues sur un lit, deux brunes peuvent, pour exemple, se four­rer mu­tuel­le­ment des sau­cisses dans la bouche alors qu’elles sont al­lon­gées de­vant un plat de chou­croute. Pour une cam­pagne pour le chaus­seur Ro­land Pierre, en 1983, deux femmes dont on ne voit pas le vi­sage, en maillots de bain dans une salle de bain, col­lées l’une contre l’autre, com­mencent à se dé­vê­tir. Elles viennent aus­si d’es­sayer quelques paires de chaus­sures et de tes­ter des rouges à lèvres avant d’en rem­plir le la­va­bo, presque avec né­gli­gence. Le jeu des re­flets du mi­roir et du car­re­lage rose, de la ré­pé­ti­tion de l’image, ren­voie à la na­ture du couple qu’elles forment, au ta­bou qu’elles vivent, d’un éro­tisme brû­lant. Avec sa po­si­tion d’ar­tiste dé­pas­sant le pho­to­graphe de mode clas­sique, Guy Bourdin, mort à 62 ans en 1991, est res­té du­rant toute sa car­rière le seul maître à bord, sur­plom­bant le pou­voir de dé­ci­sion mar­ke­ting des marques, à une époque où les mannequins stars n’exis­taient pas en­core. Ses scènes ci­né­ma­to­gra­phiques pos­sèdent la beau­té de leur in­tel­li­gence et le pou­voir de faire ou­blier les traits aux ten­dances lisses et va­ni­teuses de la mode, hier comme au­jourd’hui. Ses images ont in­ven­té une fé­mi­ni­té beau­coup plus pro­fonde, un ob­jet de dé­sir plus com­plexe et pal­pi­tant, tra­ver­sé par les pul­sions de vie et de mort, Eros et Tha­na­tos. Sa ré­vo­lu­tion es­thé­tique conti­nue de fas­ci­ner, alors que Guy Bourdin s’élève dé­sor­mais en mo­nu­ment de la mo­der­ni­té en pho­to.

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