DOS­SIER : PARIS UL­TRA

Playboy (France) - - Sommaire - Textes par Pa­trick Eudeline, Eric Da­han, Pa­trick Thé­ve­nin, Au­drey Di­wan, Bo­ris Bergmann Dos­sier illus­tré par Er­wann Ter­rier

“La nuit je mens, je m’en lave les mains”, psal­mo­diait Alain Ba­shung. Tels des Ponce Pi­late de la night, nos re­por­ters des bas-fonds et des hautes sphères, cas­ting de rêve, dé­cor­tiquent les nuits pa­ri­siennes avec leur science, leur vé­cu, leurs émo­tions... Su­blime.

70’s

Quand les se­ven­ties dé­marrent, en 1969 (an­née de la tra­gé­die d’Al­ta­mont, un fan poi­gnar­dé en plein concert des Rol­ling Stones), je de­vais avoir 13 ou 14 ans et n’étais pas fa­mi­lier des Halles. En fait, je ne connais­sais que leur lé­gende. De­moi­selles en cuis­sardes ver­nies et soupe à l’oi­gnon entre mar­lous. As­sez pour m’in­tri­guer, évi­dem­ment. Et puis, un jour, presque par ha­sard, je me re­trouve rue Saint-De­nis. Ah si ! Je cher­chais la rue des Lom­bards. on m’avait par­lé d’un cer­tain open Mar­ket qui ve­nait d’y ou­vrir. Et là, le choc.

C’était le prin­temps. un chouette prin­temps pa­ri­sien. Et les de­moi­selles étaient de sor­tie. En as­perges dans la rue ou amas­sées der­rière la porte vi­trée et en­trou­verte des hô­tels. A chaque nu­mé­ro ou qua­si, elles se pres­saient. Cou­leurs psy­chés, mi­ni­jupes, che­mi­siers mou­lants, gros cein­tu­rons, com­bi­nai­sons zip­pées-dé­zip­pées au plus loin, robes Mi­reille Darc avant la lettre – non, Guy Laroche n’in­ven­te­ra rien. Cultes cuis­sardes dé­cli­nées a l’en­vi, blon­deurs ou­trées. C’était un fes­ti­val de mode 60’s trash et vul­gaire, wa­rho­lien sans le sa­voir. une tom­bée de Bar­dot et de Da­ny Car­rel sur la ville. in­ou­blié spec­tacle. Bien sûr. Jus­qu’à la dame de la rue Blon­del. Avec son fouet.

DEEP PURPLE AVANT LE TROU

Les Halles, en cette an­née 1969, “fer­maient ”. C’était la grande af­faire. Elles quit­taient le Ventre de Paris et le monde de Zo­la pour Run­gis. on al­lait dé­truire les pa­villons Gui­mard et dé­pla­cer ce­lui de Bal­tard. Avant que les pel­le­teuses n’entrent en ac­tion, il y eut une der­nière fête. un “fes­ti­val ”, même. un fes­ti­val pop, avec les alors su­blimes Deep Purple en tête d’af­fiche. En re­din­gote Ré­gence pourpre et bottes ca­va­lières, ils mon­tèrent sur des ver­sions de Help et de Hush tout au long de la nuit. C’était l‘un de mes pre­miers concerts. une nuit douce comme Paris ne sait plus en créer de­puis des éter­ni­tés. une nuit hip­pie, avec des ven­deurs de col­liers in­diens et de tartes au ci­tron. Les Halles al­laient re­naître de leurs cendres. Et com­ment ! Le quar­tier était res­té un siècle comme Zo­la l’avait si puis­sam­ment dé­crit. Et puis… En fait, ce­la n’au­rait pas dû ar­ri­ver. L’Etat, la ville n’at­ten­daient rien de ce quar­tier dé­fi­gu­ré par un gouffre au mi­lieu, le fa­meux “trou des Halles ”, mer­veilleux gouffre en vé­ri­té, avec ses bar­ri­cades de bois, clouées à la hâte, vite cou­vertes de strates d’af­fiches mais qui, se­lon eux, met­taient le quar­tier en sur­sis. ils ba­saient tout, les im­bé­ciles, sur les fu­tures an­nées 80 alors si loin­taines, quand le Fo­rum, la Ca­no­pée, le jar­din bo­ta­nique – que sais-je –, en­fin, quand leurs bê­tises se­raient sor­ties de terre. Et d’ailleurs, les loyers dans le quar­tier ne va­laient plus rien. D’où le mi­racle.

ROCK PUR VS NEW WAVE

une nou­velle gé­né­ra­tion de fri­piers vintage, de col­lec­tion­neurs fous, de vi­sion­naires se mirent à louer les fa­meuses bou­tiques qui va­laient tri­pette et toute une faune s’en vint dé­mé­na­ger vers la rue aux ours, la rue Lour­mel, la rue Pierre-Les­cot. Paris avait son vil­lage. Comme à New York, un temps. Les Halles furent alors le plus beau quar­tier de Paris, jus­qu’au punk rock, dont il fut le dé­cor na­tu­rel. Entre la rue des Lom­bards et la rue des Halles. Entre l’open Mar­ket et Har­ry Co­ver, deux frères en­ne­mis :l’antre de Marc Zer­ma­ti plai­dait pour le rock le plus pur quand celle de Mi­chel Es­te­ban, ven­deur de tee-shirts (je suis de mau­vaise foi, évi­dem­ment, il avait créé un fan­zine pas­sion­nant et pré-punk, Rock News), s’orien­tait vers la new wave. il fal­lait être d’un clan ou de l’autre. Je me sou­viens de l’en­trée cou­ra­geuse du grand gui­ta­riste Vincent Pal­mer en ter­ri­toire en­ne­mi. un drame grec. on hé­si­ta à lui vendre son tee-shirt des MC5 :Bi­jou, son groupe, était cen­sé faire par­tie de la co­te­rie en­ne­mie. Celle de l’open Mar­ket. A voir les Halles d’alors, on com­pre­nait vrai­ment ce que furent les 70’s. Ré­tro. Conscientes, dès que le glam rock avait je­té ses der­niers feux, que le rêve était fi­ni, qu’on al­lait bien en ba­ver et que la seule so­lu­tion se­rait de cé­lé­brer cet in­croyable pas­sé qui avait dé­va­lé bien trop vite. Les Halles étaient cou­vertes de bou­tiques éton­nantes. Hé­mi­sphères, à Sainte-op­por­tune, ou les Mes­sa­ge­ries. Là se ven­daient la garde-robe de Clark Gable et des ob­jets aber­rants pour l’époque, comme is­sus du Ma­nuel des Cas­tors Ju­niors ou de La Hutte des an­nées 50. on trou­vait des robes hol­ly­woo­diennes chez Pen­do­ra de Luxe ou chez l’Ange Bleu, rue de la Cos­so­ne­rie. oui, Les Halles nous le di­saient :le fu­tur se­rait an­té­rieur.

COMBIS DE POMPISTES KA­KIS

on s’en doute, les créa­teurs n’étaient pas en reste. At­ti­rail néo-punk chez Di­li­dam (vestes de treillis, Doc Mar­tens, écos­sais roi, poi­gnets de force), des bi­joux fal­ba­las chez Scoo­ter et des jeans triple force chez Serge Kru­ger. ou des Sloo­gys, ses pan­ta­lons mou­lants – ô com­bien ! – en vi­nyle brillant. il y eut un Fio­ruc­ci un temps fort fré­quen­té, un peu plus tard, on ven­dit des com­bi­nai­sons d’homme de mé­nage et de pom­piste ka­ki, des meubles in­dus­triels et des ma­chins qui cli­gno­taient (des badges élec­triques qui an­non­çaient apo­ca­lypse et troi­sième guerre mon­diale, c’était fort ten­dance, fa­çon Ba­zoo­ka et Th­rob­bing Gristle), chez Sur­vi­val. Les gens se réunis­saient au Royal Mon­de­tour, pi­co­raient dans l’un des nom­breux res­tau­rants amé­ri­cains – Con­ways rue Saint-De­nis, le Mo­ther Earth, très Ea­sy Ri­der dans l’am­biance, Joe Al­len. on pou­vait avoir l’illu­sion que rien n’était loin, que Paris était à nous. Le tra­jet les Halles-Pi­galle était une pro­me­nade de san­té. Tra­ver­ser la scène pour Saint-Ger­main, ce n’était rien. il y avait même des gays, qui n’avaient pas en­core dé­cou­vert le Ma­rais et qui des­cen­daient de la rue Sainte-Anne, leur fief (le Sept, le Bronx et le Co­lo­ny). Le Broad­way Me­lo­dy, rue de la Fer­ron­ne­rie – plus tard, le Broad – était leur patrie. Quand l’hor­rible Fo­rum fut sor­ti de terre, tout se dé­gra­da. Chi­rac avait pro­mis “un en­droit qui sente la frite ” ? Graillons et re­mugles du RER. Les Halles de­vinrent un quar­tier dan­ge­reux où toutes les bandes de sau­vages et de dé­pouilleurs – nou­veaux skin­heads, néo-hip ho­pers, psy­cho­billies in­dé­ter­mi­nés – se don­naient ren­dez vous au­tour de la fon­taine des in­no­cents. Certes, un peu plus loin, il y avait le Bleu Nuit, le Tan­go de Kru­ger, les Bains Douches. Des en­droits de fête ? En ap­pa­rence. La fête était fi­nie. Les Halles dé­funtes étaient un vil­lage où nous er­rions, pe­tits punks, des nuits en­tières, al­lu­més au Cap­ta­gon, de la rue des Lom­bards au Ma­rais. Voi­tures 50’s amé­ri­caines fri­meuses ou Ves­pa sur Sé­bas­to’, ré­tro-dé­ca­dents, punks, gays, new wave dans les rues moyen­âgeuses épar­gnées par Hauss­mann. Du mé­tro Châ­te­let jus­qu’au Bra­dy, qua­si, ces Halles-là, c’était le Gai Sa­voir.

80’s

31 dé­cembre 1980. Grâce à Yves Mou­rou­si et à TF1, la France en­tière entre au Pa­lace. Mit­ter­rand n’est pas en­core pré­sident – plus que quelques mois – mais, dé­jà, le ton est don­né. “Vous qui êtes ma­lade, seul chez vous, à l’hô­pi­tal, vous qui n’êtes pas heu­reux ce soir, je vous sou­haite beau­coup de joie et que vos pro­blèmes s’achèvent”, an­nonce le sé­millant Mou­rou­si en pré­am­bule à ces deux heures en di­rect du club qui a rom­pu avec l’aris­to­cra­tie du nom et de l’ar­gent – la règle pour en­trer chez Ré­gine ou Cas­tel – pour en in­ven­ter une nou­velle :celle du style. Le punk, le gay, le plom­bier, le top-mo­del ou la rock star sont égaux. Par­mi les in­ter­ve­nants de ce ré­veillon ca­tho­dique, le Cu­bain Guy Cue­vas que ce flat­teur de Mou­rou­si pré­sente comme “le meilleur dis­quaire du monde, pa­raît-il ”, et Fa­brice Emaer, le créa­teur de cette dis­co­thèque qui ap­pel­le­ra à vo­ter so­cia­liste pour en fi­nir avec la dis­cri­mi­na­tion dont les ho­mo­sexuels sont en­core vic­times:ils at­teignent leur ma­jo­ri­té sexuelle à 18 ans au lieu de 15 pour les hé­té­ros. Bien qu’il soit ab­surde de di­vi­ser l’his­toire en dé­cen­nies, il faut re­con­naître que cer­tains évé­ne­ments nous y in­vitent, tel ce ré­veillon glo­ba­li­sé et dé­jà vir­tuel qui marque un vrai chan­ge­ment d’époque. une fois de plus, Mou­rou­si, l’homme qui a in­vi­té Da­vid Bo­wie et ig­gy Pop à son JT de 13h en 1977, a vu juste avant tout le monde :ce n’est qu’à la fin des an­nées 80 que la boîte de nuit fe­ra son ap­pa­ri­tion dans le clas­se­ment iN­SEE des di­ver­tis­se­ments des Fran­çais, soit un de­mi-siècle après les folles nuits de la Cou­pole à Mont­par­nasse ! Ce re­tard ad­mi­nis­tra­tif s’ex­plique. Jusque là, la nuit était non pas clan­des­tine, mais sou­ter­raine, ré­ser­vée à une élite, ai­sée et bour­geoise ou contre­cul­tu­relle. on en par­lait dans les ma­ga­zines sur pa­pier gla­cé – pour ce qui est de Ré­gine et Cas­tel – et dans Li­bé­ra­tion – pour ce qui est du Pa­lace et des Bains Douches – mais le com­mun des mor­tels ne pen­sait pas qu’il y avait sa place.

BRAN­CHÉ OU C­BLÉ ?

Dans les an­nées 80, Etienne Da­ho chante “Je vais en­core sor­tir ce soir ”, ra­ti­fiant le nou­veau style de vie pro­mu par le pou­voir so­cia­liste :pen­dant le fa­meux “état de grâce ” qui voit éga­le­ment la créa­tion de la Fête de la mu­sique par Jack Lang, la fête de­vient un droit de l’homme, voire un im­pé­ra­tif ca­té­go­rique. Dans une sorte de me­thexis pla­to­ni­cienne, sor­tir en boîte re­ve­nait à par­ti­ci­per de la société ou­verte et de­ve­nait ain­si un de­voir ci­toyen. Paris dans les an­nées 80, ce sont des files d’at­tentes de­vant les ci­né­mas d’art et es­sai, des ter­rasses de ca­fé qui dé­bordent, c’est la fête à ciel ou­vert pour tous et à tous les coins de rue. Bien sûr, der­rière cette dé­mo­cra­ti­sa­tion, c’est le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé qui s’avance, moins mas­qué que ja­mais. C’est la dic­ta­ture du look qui oblige à ache­ter plus de vê­te­ments se dé­mo­dant à la vi­tesse du son. “Vous n’êtes pas as­sez loo­ké ”, as­sènent sans rire cer­tains phy­sio­no­mistes de boîtes de nuit pour re­fu­ser des clients. C’est la dic­ta­ture des bran­chés, à moins – comme le fit re­mar­quer Mit­ter­rand à Mou­rou­si lors d’une fa­meuse in­ter­view té­lé – qu’il ne faille dé­sor­mais dire “câ­blé ”. on sait ce qu’il ad­vien­dra de tout ce­la mais, en at­ten­dant, force est de consta­ter l’ef­fer­ves­cence. La rue du Bourg-l’Ab­bé blo­quée par la foule qui crie pour en­trer aux Bains Douches ; les go­thiques qui se re­trouvent à la Pis­cine pour dan­ser sur De­peche Mode ; les néo-psy­chés qui ne manquent pas l’Acid Ren­dez-Vous à Ré­pu­blique… Toutes ces nou­velles tri­bus qui, bien qu’elles re­créent des phé­no­mènes de re­pli cla­niques, contri­buent à cette nou­velle re­li­gion de l’hé­do­nisme et du mé­tis­sage dont le cre­do pour­rait se ré­su­mer dans la for­mule :“Si tu sors pas, t’es pas sym­pa. ”

PRINCE AUX BAINS DOUCHES

La re­la­tive pros­pé­ri­té éco­no­mique fa­vo­rise le mou­ve­ment gé­né­ral. Elle per­met d’al­ler dans une même soi­rée aux concerts géants des Rol­ling Stones et de Da­vid Bo­wie à l’hip­po­drome d’Au­teuil, de dî­ner en ter­rasse, de club­ber jus­qu’à l’aube aux 120 Nuits à Stras­bourg-Saint-De­nis un lieu qui, comme son nom l’in­dique, n’est res­té ou­vert que quatre mois, ou de dan­ser dans des fêtes d’ap­par­te­ments comme l’hé­roïne des Nuits de la pleine lune d’Eric Roh­mer. Au Pa­lace, au Pri­vi­lège, aux Bains Douches, ren­dus plus proches que ja­mais par le Concorde, on croise An­dy wa­rhol, Jean-Mi­chel Bas­quiat, Keith Ha­ring, Mick Jag­ger, Jack Ni­chol­son, Ro­bert De Ni­ro, Prince – qui y donne des concerts pri­vés – et, bien sûr, des nuées de top-mo­dèles. A se de­man­der si la ville, qui voit le re­tour en masse des Amé­ri­cains, a connu une telle pros­pé­ri­té et une telle at­trac­ti­vi­té de­puis les an­nées 20 ou 30. La tech­no ar­rive à Paris en temps réel : en 1987, le Pa­lace in­vite tous les mer­cre­dis le club Hea­ven de Londres pour les soi­rées Py­ra­mid tan­dis que ré­sonnent les BPM au Boy, le pre­mier mé­ga-club gay, rue Cau­mar­tin, créé par Phi­lippe Fa­tien qui ou­vri­ra le Queen lors de la dé­cen­nie sui­vante. Le Viiie ar­ron­dis­se­ment n’est pas en reste, entre le Keur Sam­ba, le Club 78 dans l’an­cien Li­do, l’Apo­ca­lypse, le Stu­dio A, le Ga­rage… Alors oui, on parle aus­si du si­da et des over­doses d’hé­roïne qui en­deuillent les an­nées de ceux qui avaient fait la fête au Pa­lace à la fin des 70’s. Mais la ma­chine est lan­cée et elle ne se­ra stop­pée qu’avec l’ar­ri­vée d’in­ter­net et des té­lé­phones por­tables qui dé­mo­né­ti­se­ront les clubs comme lieux pri­vi­lé­giés de so­cia­li­sa­tion :avec Fa­ce­book, plus be­soin d’être al­lé à une fête pour en par­ler. Le règne du kai­ros – le temps comme oc­ca­sion – et de l’ha­pax – le temps comme évé­ne­ment qui ne se pro­duit qu’une seule fois – est ré­vo­lu. Au mi­lieu des an­nées 80 – sans in­ter­net donc –, il est en­core utile de se mon­trer à la ter­rasse du Ca­fé Costes, l’église do­mi­ni­cale des an­nées Fo­rum des Halles d’où l’on peut contem­pler le chas­sé-croi­sé des red skins en bom­bers, des fa­shion vic­tims en Gaul­tier Ju­nior et des B-Boys brea­kant au ra­len­ti sur le hip hop cra­ché par leur ghet­to­blas­ter.

VÉ­RO­NIQUE ET DA­VI­NA

Cette dé­cen­nie, qui fut éga­le­ment atroce et bien moins in­té­res­sante cultu­rel­le­ment que les an­nées 70 – on est pas­sé de Fass­bin­der à Top Gun, de Jo­ni Mit­chell à Jeanne Mas et de Lou Reed à Du­ran Du­ran – s’achè­ve­ra en apo­théose sur les Champs-Ely­sées avec le dé­fi­lé du bi­cen­te­naire de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise confié à Jean-Paul Goude. Les an­nées 80, chic et choc, comme on di­sait alors, y furent par­fai­te­ment ré­su­mées, de Jes­sye Nor­man, qui avait ins­pi­ré le film Di­va, aux Tam­bours du Bronx qui rap­pellent la folle in­jonc­tion des Drug­stores Pu­bli­cis sur les écrans de ci­né­ma :“AU DRUGSTORE PU­BLI­CIS, JUNGLEZ AVEC LA VIE ! ” ou com­ment pas­ser de la culture de la dif­fé­rence – celle des grands dé­viants des an­nées 70 – à la culture Be­net­ton. Du­rant ces an­nées-là, il est évi­dem­ment in­ter­dit de res­ter dans son coin, de broyer du noir. il faut bou­ger :“one, two, three, four, five, six, se­ven, eight, flex, ten­du ! ” Le di­manche ma­tin, face à Pré­sence pro­tes­tante, Vé­ro­nique et Da­vi­na vous in­vitent avec leur Gym To­nic au culte de l’aé­ro­bic. Les an­nées 80 ? C’était le rêve néo-he­ge­lien d’une société mul­tieth­nique, trans-éco­no­mique, bo­dy­buil­dée et pa­ci­fiée... Qui n’au­ra pas ré­sis­té au re­tour du chô­mage et de la pré­ca­ri­té. Ni à l’ar­ri­vée du tout-com­mu­ni­ca­tion­nel et du ter­ro­risme mon­dia­li­sé. Mais c’était bien !

90’s

La nuit des an­nées 90 ne connais­sait pas les fan­tômes, se mo­quait comme de sa pre­mière ecs­ta de la nos­tal­gie. Nous étions jeunes, nous étions fiers, nous étions in­cons­cients. La house et la tech­no ve­naient de dé­bar­quer et les dan­ce­floors trem­blaient dé­jà du raz-de-ma­rée an­non­cé. on li­sait re­li­gieu­se­ment The Face et I-D dé­cri­vant en dé­tails le “sum­mer of love ” qui agi­tait l’An­gle­terre, on rê­vait d’en­fin pou­voir go­ber ces pe­tites pi­lules ma­giques, les DJ’s n’étaient pas des stars ca­pri­cieuses qui se dé­pla­çaient en jet et le si­da n’avait pas en­core chan­gé la géo­gra­phie de la nuit. Le Tea Dance du Pa­lace le di­manche après-mi­di était une ins­ti­tu­tion heb­do­ma­daire où se re­trou­vaient – Le­vi’s 501 mou­lants et tee-shirts blancs de ri­gueur – les plus beaux mecs de Paris. Les torses étaient sculp­tés par des heures de gym, le poil soi­gneu­se­ment épi­lé, les lu­nettes, un mo­tif d’ex­com­mu­ni­ca­tion – il ne fal­lait sur­tout pas res­sem­bler aux clones mous­tache-cas­quette en cuir qui avaient squat­té les 80’s. Le dan­ce­floor sen­tait le pop­pers et la Hi-NRG à plein nez. Plus haut, à l’étage, plon­gées dans le noir, des grappes hu­maines s’im­pro­vi­saient en ba­ckroom.

BA­CKROOMS ORGIAQUES

Mais la vraie fête se dé­rou­lait plus bas, vers 22h00, quand le Pri­vi­lège, si­tué dans les bas fonds du Pa­lace, ou­vrait en­fin ses portes, et que les DJ’s Can­dy et An­dré, dans la pe­tite ca­bine qui sur­plom­bait la piste, jouaient les vi­nyles que, dès le len­de­main, nous cour­rions ache­ter à la Dan­ce­te­ria ou à Champs-Disques, là où of­fi­ciait Mi­chel Gau­bert, pas en­core de­ve­nu le se­lec­tor of­fi­ciel de la mode. il y avait aus­si la Lu­na rue Kel­ler, à quelques mètres de l’une des ba­ckrooms les plus hard de Paris où la pisse était la plus pri­sée des bois­sons. La Lu­na, son bar mi­nus­cule en haut, son dan­ce­floor au sous-sol avec un po­teau qui ca­chait Laurent Gar­nier en pleins dé­buts, en­chaî­nant sur les nappes des tubes de house an­glaise bour­rés de pia­no qui dan­saient de guin­gois – le NRG d’Adam­ski, le Playing With Knives de Bi­zarre inc., le Sweet Har­mo­ny de Li­quid – pen­dant qu’on ava­lait les pre­miers ecs­tas hors de prix qui com­men­çaient à cir­cu­ler. Les autres soirs, on trai­nait salle wa­gram, ga­vés à la coke et aux TGV (Te­qui­la Get/Gin Vod­ka), tan­dis que les fa­shio­nis­tas pa­ra­daient comme dans une basse-cour. on guet­tait les fêtes in­croyables de Mar­tine Meyer, on croi­sait jusque dans les en­droits les plus im­pro­bables Ta­nel qui, tout le monde le ré­pé­tait, avait la plus grosse bite de Paris, Jean Paul Gaul­tier qui ne se ca­chait pas le moins du monde, Mer­cedes qui était la drag-queen la plus drôle que l’uni­vers ait ja­mais en­fan­tée, Miss Sue et La Chose qui n’exis­taient pas l’une sans l’autre, Lo­la qui était tel­le­ment belle qu’on avait en­vie de l’en­voyer dans l’es­pace pour la mon­trer aux ex­tra-ter­restres et Claude Mon­ta­na, bom­bers et jean trop large, qui fi­nis­sait in­va­ria­ble­ment rou­lé en boule par terre. Dans une fête or­ga­ni­sé par la New-Yor­kaise Su­zanne Bartsch, une fille avait se­coué un im­mense mag­num de cham­pagne dans son va­gin avant de tout re­cra­cher sur un pu­blic qui ten­dait grand la langue à l’af­fût de la moindre goutte. Les soi­rées au Cirque d’Hi­ver fi­nis­saient in­va­ria­ble­ment en or­gies dans les écu­ries au grand dam du pro­prié­taire, le père Bou­glione, celles à De­li­gny, au fond de la pis­cine à boire la tasse. Sur les quais de la Tour­nelle l’im­mense bal gay du 14 juillet voyait tou­jours Laurent Gar­nier ter­mi­ner ses sets à l’aube par le fa­bu­leux I Feel Love de Don­na Sum­mer pen­dant qu’on jouait à Un, deux, trois vo­guing. on vo­lait des bou­teilles der­rière le bar du Pri­vi­lège, on pi­lait des com­pri­més d’am­phé­ta­mines qu’on trou­vait en phar­ma­cie, on snif­fait de la coke, avant qu’elle ne de­vienne le car­bu­rant of­fi­ciel des écoles de com­merce, à même le sol du Kit Kat, l’af­ter où les mixes de Gil­da avaient un goût d’éter­ni­té, on do­sait mal le LSD. on bai­sait avec des gens dont on ne connais­sait même pas le pré­nom et qu’on ne re­con­nai­trait pas une semaine plus tard.

ETRE À TOUT PRIX SUR LA LISTE

La nuit des an­nées 90 fai­sait sem­blant de n’avoir peur de rien. Pas peur de se re­trou­ver à 5h00 du mat’ dé­fon­cés jus­qu’à l’os dans les en­tre­pôts désaf­fec­tés d’Aus­ter­litz trans­for­més en bai­so­dromes à ciel ou­vert entre rats et clo­chards. Le Queen avait beau se pro­cla­mer “plus grande boite gay de France ”, le lieu res­tait dé­li­cieu­se­ment rin­gard et faire tom­ber les drag-queens et les go­go-boys des po­diums était notre sport fa­vo­ri. Et puis il y avait toutes ces soi­rées où il était ab­so­lu­ment im­pen­sable de ne pas être in­vi­té, celles dans l’im­mense et ba­roque ap­par­te­ment de Pao­lo Cal­hia aux Fri­gos, dans le fin fond du Xiiie, celles chez ce haut­fonc­tion­naire qui trans­for­mait tous les 14 juillet son tri­plex du Tro­ca­dé­ro en who’s who des plus beaux freaks de Paris, les X-Night or­ga­ni­sées dans un ap­par­te­ment ten­du de bâches noires du sol au pla­fond, celles chez Jean-Claude Ji­trois où une pièce était plon­gée dans le noir et les bouches ba­la­deuses. Ren­dez-vous obli­gé du lun­di ma­tin :la lec­ture de la chro­nique Nuits blanches d’Eric Da­han dans Li­bé­ra­tion en es­pé­rant fi­gu­rer à cô­té des frasques de Bit­chy Jo­sé au Gi­bus. Les té­lé­phones por­tables n’exis­taient pas, le web, en­core moins, mais on ne lou­pait pas une soi­rée, on gar­dait soi­gneu­se­ment les flyers de la Sham­poo avec leurs mes­sages cryp­tés en corps 6 qui né­ces­si­taient une loupe, on au­rait tué père et mère pour être sur la liste, “the guest-list ” comme dans une chan­son de Lil Louis. on dé­cou­vrait les af­ters, la peur d’al­ler se cou­cher seul après s’être au­tant ai­més. on ap­pre­nait à gé­rer les des­centes, l’an­goisse de re­trou­ver son pe­tit stu­dio et la vais­selle sale en­tas­sée dans l’évier. Alors, on conti­nuait jus­qu’au bout de la nuit en criant :“C’est où l’af­ter !? ” L’af­ter, c’était au Ra­pid wolf, vers la gare de l’Est, où se re­trou­vaient les ta­pins et les traves du coin, les chauf­feurs de taxi et les mi­li­taires qui avaient lou­pé leur train pen­dant que la so­no cra­cho­tante dé­ver­sait les stan­dards de Mi­chel Sar­dou ; à l’An-fer de Mont­par­nasse, où les mecs pis­saient contre les pi­liers par flemme d’al­ler aux chiottes ; au Fol­low Me, à la Bas­tille, qui était exac­te­ment l’idée qu’on se fai­sait de l’apo­ca­lypse. on vi­vait la nuit au jour le jour, du jeu­di au lun­di ma­tin, de l’ecs­ta à la ké­ta. on dansait sur un vol­can.

SI­DA ET NOU­VELLES DROGUES

La nuit des 90’s était fé­roce, fu­rieuse, ja­louse, tei­gneuse, vi­rale et mor­telle, mais dé­bor­dait d’amours chi­miques. C’était un club­bing du tran­sit, on ne res­tait ja­mais long­temps au même en­droit, on at­ten­dait la pro­chaine des­ti­na­tion, tou­jours avides de nou­velles drogues et d’ex­pé­riences en­core plus li­mites. Puis d’autres fan­tômes se sont in­vi­tés sur le dan­ce­floor, les gar­çons avec qui on avait tant dan­sé dis­pa­rais­saient, em­por­tés par le si­da, les marques ont com­men­cé à in­ves­tir la nuit, les fi­chiers de club­bers à s’échan­ger au prix de l’or noir, les DJ’s n’avaient plus que deux heures pour convaincre, leurs noms s’ins­cri­vaient en gros sur les flyers. La nuit est de­ve­nue un bu­si­ness comme un autre. Les drogues, avec le GHB et le crys­tal meth, sont de­ve­nues dures et sombres, les hé­té­ros ont com­men­cé à ré­cla­mer leur part du gâ­teau. Nous étions à la fin des an­nées 90, nous avions beau­coup dan­sé et beau­coup pleu­ré, nous n’avions tou­jours pas com­pris que la fête était dé­sor­mais fi­nie. Et qu’il était dé­sor­mais temps de dé­cou­vrir le jour.

00’s

Le mil­lé­naire a souf­fert d’un faux dé­part, vic­time d’une forme d’aryth­mie fon­da­men­tale. une jeu­nesse en­tière se te­nait sur la ligne de dé­part, le coeur pal­pi­tant, les yeux ri­vés sur l’ho­ri­zon. il s’agis­sait d’en­trer de plain-pied dans un fu­tur qui de­vait prendre corps à mi­nuit exac­te­ment. une nuit comme un ri­tuel de pas­sage, in­vo­quant l’ave­nir meilleur, un monde dif­fé­rent. Cha­cun es­pé­rait en si­lence que le sor­ti­lège opère. Et puis, 5.4.3.2.1. Zé­ro. Les festivités du nou­vel an ont dé­mar­ré. Tu as croi­sé le chan­teur d’Al­liance Eth­nik dans une fête, en ban­lieue de Paris. Pour­quoi est-ce le seul dé­tail que tu as re­te­nu ? D’abord parce qu’il in­car­nait mal­gré lui ce que tu es­pé­rais lais­ser der­rière toi, ce ves­tige des an­nées 90 et leur goût contes­table. Et puis aus­si parce qu’il ne s’est rien pas­sé de plus in­té­res­sant cette nuit-là. Comme toutes les nuits qui ont sui­vi d’ailleurs. Car les an­nées 2000 ont com­men­cé en 2001, le 11 sep­tembre pré­ci­sé­ment. Nous pre­nant tous par sur­prise. Les tours se sont ef­fon­drées, em­por­tant avec elles ce que nous pen­sions sa­voir du monde ca­pi­ta­lo-ma­té­ria­liste dans le­quel nous avions gran­di, ce­lui qui s’était construit sur un axe pé­nible, l’abs­cisse al­lant du chô­mage au CDi, l’or­don­née, du RMi à l’iSF. Se­lon une doc­trine éta­blie de­puis une quin­zaine d’an­nées, cha­cun de­vait se pro­té­ger de la crise qui rô­dait. Le fric était le seul an­ti­dote ca­pable de cal­mer cette an­goisse. Que le lec­teur te par­donne ce dé­tour his­to­rique, mais il te semble im­pos­sible de ré­su­mer le sen­ti­ment de cette gé­né­ra­tion sans re­ve­nir au choc ori­gi­nel qui l’a consti­tuée.

“DÉ­SOR­MAIS, TOUT IRA BIEN ”

À l’époque, tu tra­vaillais chez Tech­ni­kart. Ce 11 sep­tembre, les té­lé­phones se sont mis à son­ner de concert. Vous avez al­lu­mé la seule té­lé­vi­sion de la ré­dac­tion. Et plus per­sonne n’a bou­gé, du­rant de longs ins­tants. En boucle, pas­saient les images de l’avion se plan­tant dans l’édi­fice, puis de l’édi­fice cé­dant à la gra­vi­té. Dans ta mé­moire, ce sou­ve­nir se confond avec la der­nière scène de Fight Club. Le film se clôt sur une vi­sion si­mi­laire, sé­quence pro­phé­tique. Celle où Ty­ler Dur­den prend Mar­la Sin­ger par la main et lui souffle :“Dé­sor­mais, tout ira bien. ” Puis, ils se tournent tous deux vers la baie vi­trée pour mieux voir New York qui ex­plose, les gratte-ciel qui tombent en cendres. ils as­sistent fas­ci­nés, à la des­truc­tion du vieux monde qui s’éva­nouit au son des Pixies, de ce re­frain lan­ci­nant : Where Is my Mind ? un sen­ti­ment d’ur­gence, un si­gnal d’alarme, stri­dent comme le son d’un ré­veil. A comp­ter de ce jour, la jeu­nesse oc­ci­den­tale prit bru­ta­le­ment conscience de sa propre fra­gi­li­té. in­utile de s’en faire pour des len­de­mains qui n’exis­te­raient sans doute ja­mais. Ce fut un mo­ment de li­bé­ra­tion pa­ra­doxale. il fal­lait prendre tout ce qu’on pou­vait prendre, vivre sans cher­cher le sens, se consu­mer, brû­ler chaque se­conde. Tu connais­sais cet état de fé­bri­li­té, cette ner­vo­si­té ra­va­geuse, tu l’avais dé­jà res­sen­tie au Li­ban, pays dont ta fa­mille est ori­gi­naire. Là-bas, la fête était un acte de ré­sis­tance, une ma­ni­fes­ta­tion vi­tale. La nuit pa­ri­sienne, comme une cou­sine loin­taine, avait dé­sor­mais le même genre d’al­lure.

JUS­TICE ET CLAUDE FRAN­ÇOIS

Elle se jouait à huis clos dans de mi­nus­cules antres rou­geoyants, chauds. Au Ma­thi’s, au Ba­ron, au Paris Paris ou au Pulp. Tu sor­tais toutes les nuits, épui­sant ces lieux jus­qu’à l’aube. De cette époque, il te reste sur­tout une sen­sa­tion fu­gace, vio­lente comme un trait de coke. un état de fu­rie. La crise ? on s’en tape. Le si­da ? on s’en fout. Les verres sont trop chers, la drogue est par­tout. Tech­nique de la terre brû­lée, il ne res­te­ra rien der­rière nous. Les corps se frottent les uns contre les autres, au son d’une apo­ca­lypse mu­si­cale mé­lan­geant jus­qu’au dé­goût Jus­tice et Claude Fran­çois, Ab­ba et Sé­bas­tien Tel­lier. Ta peau est par­fu­mée à l’odeur de clope, ton ha­leine, à la vod­ka jet. Tu par­cours la ville à fond dans ta pe­tite voi­ture ca­bos­sée, grillant les feux rouges. im­mor­telle. Tu te di­sais :“Puisque tout est fi­ni, tout peut com­men­cer. ” Tu te sou­viens sur­tout d’une nuit aux longues ailes, em­por­tant avec elle toute forme de rai­son. Tu ap­puies un peu plus sur l’ac­cé­lé­ra­teur. Dans cette pe­tite voi­ture, tu as mis deux amies, une belle blonde, sty­liste pro­met­teuse, Jo­han­na Se­nyk, et une autre fille blonde, une amie de ton amie dont tu as ou­blié le nom. Peut-être s’agis­sait-il de Ca­the­rine Ba­ba. Par la vitre, le pay­sage de­vient flou, dé­for­mé par la vi­tesse. Tu ar­rives place de la Concorde. Tu veux chan­ger la mu­sique, tu te penches vers l’au­to­ra­dio. Tu cherches la bande-son adé­quate pour ac­com­pa­gner ce mou­ve­ment. Beau­ti­ful Day / U2. Trop iro­nique. Cra­zy / Gnarls Bark­ley. Trop évident. Lose Your­self / Emi­nem. Hal­le­lu­jah. C’est par­fait.

TAULE FROIS­SÉE

“You bet­ter lose your­self in the mu­sic, the mo­ment.” De sa voix grin­çante, Mar­shall Ma­thers éructe cette in­jonc­tion que tu t’em­presses de suivre. La roue avant cogne contre le trot­toir. La pe­tite voi­ture prend son en­vol. Elle s’élance dans les airs. un ins­tant, gra­cieuse. Tu penses avoir pro­vo­qué ce mo­ment. une mé­ta­phore de l’époque dont il est ici ques­tion. Ex­ci­ta­tion et dou­leur. La pe­tite voi­ture em­brasse la fon­taine, celle qui cé­lèbre la na­vi­ga­tion flu­viale. Emi­nem se tait. La soi­rée s’achève dans un bruit de taule frois­sée. une fu­mée épaisse en­va­hit le dé­cor. Noir. Comme la vie mé­nage ses sur­prises, tu as sur­vé­cu à ce mo­ment de dan­ge­reuse eu­pho­rie. Ton amie Jo­han­na aus­si. Ain­si que l’amie de ton amie, quel que soit son nom, dans le fond. Seule la voi­ture ne vit ja­mais la dé­cen­nie sui­vante. Quand tu convoques ces sou­ve­nirs, un sen­ti­ment étrange te sub­merge, mé­lange de nos­tal­gie sin­cère et de pro­fond écoeu­re­ment. un sen­ti­ment am­bi­va­lent qui ré­sume bien ce que furent ces an­nées-là. un fu­tur sans ave­nir.

10’s

Paris, an­nées 2010. La nuit pa­ri­sienne semble avoir dé­fi­ni­ti­ve­ment sol­dé sa su­perbe. on glo­ri­fie en­core les sou­ve­nirs du pas­sé – les an­nées Pa­lace passent à la pos­té­ri­té, on leur cède des ré­tros­pec­tives à la Mai­son rouge, on parle d’elles comme de vieilles tantes em­paillées. Le re­tour du rock ver­sion 2.0 n’a pas te­nu ses pro­messes – le Gi­bus est re­tom­bé dans son ano­ny­mat, le Trip­tyque a pas­sé l’arme à gauche pour se chan­ger en Social Club trop fluo pour être sin­cère. La hype – “pas­tiche de re­pro­duc­tion consom­mable”, di­rait Guy De­bord – pense avoir ga­gné la ba­taille. Le mo­dèle ul­tra-sé­lec­tif du Ba­ron et du Paris Paris (pour­tant en fin de vie) a fait mi­roi­ter la lune do­rée à tout un tas de pro­mo­teurs as­soif­fés de réus­site fi­nan­cière. Le Si­len­cio ouvre en pro­met­tant l’ex­tase ar­tis­tique à la sauce Da­vid Lynch. C’est beau, c’est propre mais la faune d’ha­bi­tués peine à convaincre. on sent bien que les gé­rants pré­fèrent le ban­quier en af­ter­work aux jeunes ar­tistes, trop fau­chés et pas as­sez consom­ma­teurs. Très vite, la foule si­len­cieuse du Si­len­cio de­vient aus­si ri­sible que le prix de sa carte de membre.

SO­PO-RIFIQUE

Peu im­porte, les pro­mo­teurs de la night ne s’ar­rêtent pas là. ils flairent le bon coup en voyant la mai­rie ré­no­ver les quais en ja­chère du Xiiie ar­ron­dis­se­ment, pas loin de la ci­té de la Mode. Emergent le wan­der­lust et le Nü­ba, ter­rains de jeu sans sa­veur pour pro­vin­ciaux qui se croient plus Pa­ri­siens que Paris elle-même. un fait di­vers sor­dide – un jeune bour­ré tombe à l’eau et meurt sur le coup – n’em­pêche pas l’as­cen­sion de ces su­per­mar­chés de l’event Fa­ce­book. La file d’at­tente est longue mais tous ceux qui la com­posent se res­semblent à l’image d’un iXe – le fa­meux So­Po (pour South Pi­galle) – en voie de star­bu­cki­sa­tion :tous les vieux bars et ca­ba­rets pour­ris du Pi­galle char­mant sont ra­che­tés un par un, de­viennent des usines à cock­tails/ bur­gers/bo-buns (rayer la men­tion in­utile), ne pro­posent plus que la même mu­sique, les mêmes looks, les mêmes dé­si­rs pour gra­phistes en week-end ou as­sis­tante de prod’ co­kée. on pense au Car­men, au Sans Sou­ci, au Man­sart. Même les der­niers des pi­rates de la nuit – la les­bienne Moune, le Tendre Voyou ou, tout ré­cem­ment, le Pe­tit Douai – fi­nissent par bais­ser les bras et aban­don­ner.

BOÎTES GAYS ET RAVES CHIC

Mais il ne faut pas croire que la nuit à Paris n’a plus rien à of­frir. Pa­ra­doxa­le­ment, on as­siste à un re­nou­veau, à une ou­ver­ture, im­pen­sable dans les an­nées 2000 où la toute-puis­sance des phy­sio­no­mistes en quête de fame ré­gnait en­core. il faut juste sa­voir où cher­cher. Dans la marge, dans l’ombre, sous la lame. Aux Souf­fleurs, par exemple, di­vin bar gay en plein Ma­rais, où Do­ra Dia­mant et sa clique dansent jus­qu’au point du jour. C’est pe­tit, suant, les pas collent sur la mo­quette plas­tique au goût vod­ka-pomme mais l’émo­tion, elle, est sin­cère, naïve et pure. Ce que l’on cherche, en vé­ri­té, dans le ver­tige d’une nuit d’ivresse, c’est cette in­no­cence-là. Cer­taines bar­rières cèdent, comme celle qui sé­vis­saient entre soi­rées gays et hé­té­ro. La Ka­liente ré­in­vente la rave chic, pro­fi­tant du re­tour de la tech­no pour mé­lan­ger à coups de beats gens de la mode et vrais pau­més. Certes, les ma­ga­zines et les fa­shion weeks re­prennent vite la main, comme lorsque Mar­fa Jour­nal or­ga­nise sa soi­rée de lan­ce­ment au Ti­tan, club congo­lais de la place Cli­chy. L’al­liage ap­pa­raît plus for­cé que na­tu­rel et l’on a en­core du mal à y croire mais tout de même… Sans faire ex­près, le plus souvent in­soup­çon­née, l’ou­ver­ture lu­mi­neuse re­naît et éclaire ce constat :les gens se mé­langent à nou­veau dans Paris.

DAN­SEURS FOUS

La Con­crete lance le re­tour des ba­teaux ivres et autres pé­niches aux ser­vices des nuits élec­triques, du Chant de la Ma­chine et des drogues syn­thé­tiques. La foule est jeune, par­fois un peu trop, mais les DJs sont lé­gen­daires, comme Theo Par­rish ou Ker­ri Chand­ler, ou alors très pro­met­teurs, is­sus de la jeune et re­nou­ve­lée scène élec­tro pa­ri­sienne (por­tée no­tam­ment par la ra­dio nu­mé­rique Rinse FM). Le crew Pain o Cho­ko­lat s’ac­ca­pare une cave rue des Pe­tites écu­ries, elle de­vien­dra le Pom­pon, pre­mier du nom. Le hip hop y est maître, toutes les cou­leurs de peau co­existent sai­ne­ment et le plan­cher aime ça, saute avec elles. Le verre de rhum coûte cher, certes, mais les in­ten­tions sont louables. Cer­tains vont en­core plus loin et font de Paris la nou­velle Ber­lin ou, du moins, y croient très fort. Comme à Pan­tin, un squat nom­mé Champ Libre – han­gar se­cret qui re­prend sans le sa­voir le nom de la mai­son d’édi­tion my­thique des si­tua­tion­nistes – qui se trans­forme en mag­ma pour dan­seurs fous et dro­gués. Rick owens s’en ins­pire pour faire sor­tir ses ache­teurs. La bien­pen­sance flirte le temps d’un po­go avec les ré­vol­tés de l’aube. Le mé­lange tient bon.

Avec les ré­seaux so­ciaux, la nuit s’ex­porte aux portes de Paris. on vibre en­semble sur ins­ta­gram en­core plus que dans le réel. Les fes­ti­vals car­tonnent comme we Love Green, spé­cia­liste des groupes in­dies élec­tro (ap­pel­la­tion contrô­lée). La boue du fes­ti­va­lier de­vient ten­dance si elle est par­ta­gée avec le bon filtre. Et même la Fête de la mu­sique, or­ga­ni­sée place de la Bourse tou­jours par Pain o Cho­ko­lat, est un suc­cès ten­dance et mé­lange au­tant les an­ciennes lé­gendes du rap (Red­man) que les plus pro­met­teuses fi­gures émer­gentes lo­cales (Bon Ga­min).

NEY­MAR ET LE GRAND PARIS

Le bi­lan de cette dé­cen­nie en­core en cours est donc po­si­tif. La nuit pa­ri­sienne a vieilli mais elle s’est ou­verte, a re­trou­vé une forme de fo­lie, de vio­lence, de re­nou­vel­le­ment mu­si­cal. Les clubs fer­més à double tour ne plaisent plus au­tant – sou­li­gnons le suc­cès in­con­tes­table de la Ma­no, aus­si bon­dée un sa­me­di soir qu’une mes­sa­ge­rie de start-up à la mode – et Paris pro­pose de nou­veaux ha­bi­tats pour les noc­tam­bules, de nou­velles so­no­ri­tés, de nou­velles sa­veurs. Les an­nées 2010 pré­fèrent la MDMA à la coke, le street­wear aux po­diums, les bi­sexuels aux filles fa­ciles, les cock­tails au cham­pagne, les fol­lo­wers aux ad­mi­ra­teurs. Com­ment va-t-elle évo­luer ? Vers un triomphe por­té par le Grand Paris, les Jo, Ney­mar ou bien un lent re­tour à la nor­male, à l’en­nui, à la ré­ces­sion ? Ce qui est bien avec Paris, c’est qu’on ne sait ja­mais où les che­mins nous mènent :entre crises, dé­clins, ex­ploits et triomphes, la nuit est à l’image de sa ville. Sur­pre­nante. Tou­jours.

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