JAC­QUE­MUS

“PARIS EST UNE FOUR­MI­LIÈRE.”

Playboy (France) - - Paris Ultra -

Jac­que­mus est ar­ri­vé à Paris de sa Pro­vence na­tale sans un sou. En quelques mois, son cu­lot et son ta­lent ont bou­le­ver­sé les codes de la mode pour en faire au­jourd’hui l’un de ses plus beaux fleu­rons. In­ter­view entre la­vande et bi­tume.

Si­mon Porte Jac­que­mus ne se dé­par­tit ja­mais de son sou­rire naïf et en­jô­leur. Ce pe­tit prince de la mode est de­ve­nu à 27 ans le chef de file de la créa­tion fran­çaise. Fraî­che­ment ins­tal­lé dans son ate­lier du ca­nal Saint-Mar­tin, il fait briller la France à l’in­ter­na­tio­nal au fil de dé­fi­lés-ro­mans ins­pi­rés de sa terre na­tale – le Sud – et de ses icônes – isa­belle Ad­ja­ni et Jean-Luc Go­dard en tête. Dans sa der­nière col­lec­tion pour l’au­tomne-hi­ver 2017-2018, “L’Amour d’un gi­tan”, le créa­teur fait dé­fi­ler des femmes dont les looks syn­thé­tisent tout son uni­vers :une che­mise d’homme qui a l’air naï­ve­ment frois­sée mais qui dé­coule d’un sa­vant jeu de coupes et de fronces, une veste aux épaules élar­gies et à la taille fine, des mon­te­ras por­tées en guise de cha­peaux… Avant d’en ar­ri­ver là, le pe­tit gars de Sa­lon-de-Pro­vence a du user de ruse et de créa­ti­vi­té pour se faire une place au so­leil dans les nuances de gris.

Si­mon, ton pre­mier dé­fi­lé de mode était une grève, une ma­nif’ de filles sty­lées dans les rues de Paris face à Em­ma­nuelle Alt, ré­dac­trice en chef du Vogue. quel mes­sage sou­hai­tais-tu faire pas­ser ?

J’avais très peu de moyens, alors je me suis de­man­dé :“Com­ment pro­cé­der pour me faire re­mar­quer ?” il fal­lait ab­so­lu­ment que je fasse par­ler de moi. Je ne pou­vais pas dé­fi­ler, j’ai donc dé­fi­lé dans la rue. J’ai choi­si la Vogue Fa­shion Night out car je sa­vais qu’il y au­rait du monde, de la presse, et que ce se­rait le meilleur moyen pour faire connaître mon nom. Ma col­lec­tion à l’époque était ins­pi­rée du monde de l’usine, des ou­vrières, c’était des en­sembles en laine brut avec à chaque fois une cou­leur et une forme. J’ai donc dé­ci­dé de faire grève avec mes mannequins pen­dant l’évé­ne­ment et c’est à ce mo­ment­là que j’ai in­ter­pel­lé Em­ma­nuelle Alt. C’était fron­tal, je l’avoue. Pour les Pa­ri­siens et pour beau­coup de gens du mi­lieu de la mode, c’était même un peu plouc de faire ça... Pas pour moi. Au­jourd’hui, c’est quelque chose qui est res­té gra­vé dans les mé­moires.

C’est à par­tir de ce mo­ment que tout a com­men­cé ?

Non, pas vrai­ment, même si c’était un bon dé­but pour la marque Jac­que­mus. Le mo­ment dé­ci­sif, c’est mon dé­fi­lé au­tom­ne­hi­ver 2013-2014, “La Pis­cine”. Ce­lui avec le pe­tit pull ma­rine di­rec­te­ment ins­pi­ré de la chan­son d’isa­belle Ad­ja­ni. J’étais à cette époque le seul créa­teur à Paris à faire une pro­po­si­tion un peu un­der­ground, dans un lieu hors des sen­tiers bat­tus (une pis­cine mu­ni­ci­pale du Xie ar­ron­dis­se­ment de Paris - NDLR), et qui ra­con­tait vrai­ment quelque chose. Toutes les ré­dac­trices de­vaient en­fi­ler des pro­tec­tions pour chaus­sures avant de s’ins­tal­ler, la pho­to a fait le tour du web, c’était mar­rant. J’ai sen­ti à la fin de ce dé­fi­lé une éner­gie dif­fé­rente de celle d’au­pa­ra­vant, que ce soit de la part de la presse ou du pu­blic.

Dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, ton nom est sy­no­nyme de sud, de so­leil, de poé­sie. On est loin de la gri­saille pa­ri­sienne…

oui, mon ins­pi­ra­tion est liée à mon en­fance ! Je crée toutes mes col­lec­tions par rap­port à ma vie, tout ce­la est très bio­gra­phique et sin­cère. C’est moi. Ce­la peut pro­ve­nir d’un sou­ve­nir de ma mère, de mes jour­nées à mar­cher dans le sable, à contem­pler le so­leil… il y a quelque chose d’in­sou­ciant, c’est une mode franche et sen­sible.

Est-ce pour ce­la que tu qua­li­fies ta mode de “naïve ” ?

oui, car l’en­fance est belle et naïve. Donc sin­cère. Tout ce­la si­gni­fie que je sou­haite que ma mode reste ou­verte et ac­ces­sible dans l’es­prit des gens. Elle est ins­tan­ta­née et ob­ses­sion­nelle. L’une des pièces ré­cur­rentes de mes col­lec­tions est la che­mise d’homme : on la voit souvent, la plu­part du temps comme si elle avait été mal en­fi­lée par un en­fant et, de ce fait, elle est toute ti­rée, mal bou­ton­née. C’est cette idée-là pré­ci­sé­ment que je re­cherche, l’his­toire et le sen­ti­ment au­tour d’une pièce. Evi­dem­ment der­rière tout ce­la, il y a un tra­vail de construc­tion et de coupe d’une grande ré­flexion.

Tu te ré­fères souvent à des femmes comme Isa­belle Ad­ja­ni ou à des films de Jean-Luc go­dard. Pour­quoi?

Je peux res­ter bloi­qué long­temps sur l’image d’un film qui va me res­ter dans la tête, ou par celle d’une femme, une al­lure, dont je vais vou­loir re­trans­crire la fas­ci­na­tion dans un vê­te­ment. L’Ef­fron­tée de Claude Miller en est un exemple :Char­lotte Gains­bourg m’a ter­ri­ble­ment mar­qué par sa gouaille, son ca­rac­tère. Je suis ob­sé­dé par des femmes et des images très fortes. Dans ma col­lec­tion prin­temps-été 2017, “Les San­tons de Pro­vence”, je rends par exemple hom­mage à toutes ces femmes de mon en­fance et à leur es­prit :la la­van­dière, la femme à la blouse de nuit, la femme aux po­tiches, la femme aux fa­gots, etc. Je crée pour les femmes et rien d’autre, c’est ce qui m’a tou­jours ani­mé. Lorsque j’avais 8 ans, je pou­vais re­gar­der la sé­rie Sous le so­leil pen­dant des heures, voir la vie de ces femmes me fas­ci­nait. Et ce n’est pas un ha­sard si j’ai pris le nom de ma mère, Jac­que­mus.

Ta der­nière col­lec­tion mêle ton Sud ori­gi­nel et ton Paris adop­tif…

Ma col­lec­tion pour l’au­tomne-hi­ver 20172018 s’in­ti­tule “L’Amour d’un gi­tan”. on par­lait d’une mode naïve tout à l’heure, que l’on re­trouve évi­dem­ment mais qui laisse place à quelque chose de plus sen­suel. Le tis­su tourne au­tour du corps, mes codes sont là – comme les épaules trop grandes mais avec une taille ex­trê­me­ment fine pour contre­ba­lan­cer. il y a aus­si pour la pre­mière fois la pré­sence de Paris. Le Sud me rat­trape tou­jours et je fais écho à Arles, Pi­cas­so, Ch­ris­tian La­croix, dans l’idée d’une femme théâ­trale, mais Paris est là, no­tam­ment dans cer­tains vo­lumes avec des clins d’oeil à l’âge d’or de la cou­ture des an­nées 1950. C’est une ques­tion de femme et d’amour, comme on peut le voir dans la cam­pagne de la col­lec­tion :deux corps amou­reux qui s’en­lacent.

Pour un jeune créa­teur comme toi, amou­reux de la France, que re­pré­sente Paris et le fait de s’y ins­tal­ler ?

Lorsque j’étais pe­tit, je m’amu­sais à vendre de la la­vande aux plaques de voi­tures im­ma­tri­cu­lées 75. C’est dire à quel point je dé­si­rais ar­pen­ter les rues de Paris ! J’ai tou­jours eu une vi­sion de Paris très éclec­tique, un fan­tasme, quelque chose de fou. For­cé­ment, lors de mon ar­ri­vée dans la ca­pi­tale, j’ai été dé­çu. Mes pre­mières ren­contres étaient un peu grises, à l’image de la ca­pi­tale. Je n’ai donc pas ac­cro­ché im­mé­dia­te­ment mais je m’y suis fait car après tout, il y a des mo­ments où je vis le Paris de mes rêves. Je me pro­mène dans les rues en écou­tant Yann Tier­sen et j’ai sou­dain “le sen­ti­ment étrange d’être en har­mo­nie avec moi-même, tout est par­fait en cet ins­tant, la dou­ceur de la lu­mière, ce pe­tit par­fum dans l’air, la ru­meur tran­quille de la ville ”, comme le di­sait Au­drey Tau­tou dans le Fa­bu­leux Des­tin d’Amé­lie Pou­lain.

Tu fais par­tie de ces de­si­gners pro­vin­ciaux qui font souf­fler un vent de fraî­cheur sur la ca­pi­tale de­puis quelques an­nées. Paris se re­nou­velle-t-elle grâce à ses ap­ports ex­té­rieurs ?

Je pense avant tout que le fait d’être étran­ger à une ville, avec une men­ta­li­té dif­fé­rente, per­met de s’af­fran­chir des codes de celle-ci. En­suite, Paris, c’est une éner­gie po­si­tive qui me fait le­ver le ma­tin pour bos­ser. Ça m’amène à créer constam­ment. Paris change aus­si vite que le monde change :une nou­velle ex­po­si­tion, un nou­veau lieu, du monde en per­ma­nence. Je pense que c’est un en­droit par­fait pour ima­gi­ner, c’est une four­mi­lière. Paris reste l’épi­centre de la mode. il suf­fit de re­gar­der Proen­za Schou­ler et Ro­darte,

deux marques amé­ri­caines qui pré­sentent ici leurs col­lec­tions pen­dant la Semaine de la Cou­ture. C’est une ville de li­ber­té.

Où et com­ment passes-tu tes jour­nées et tes soi­rées à Paris ?

Pour moi, Paris n’est pas un lieu de fête et d’ex­tra­va­gance. C’est une source gran­dis­sante d’ins­pi­ra­tion pour créer et c’est avant tout un lieu de li­ber­té. Mais je dois avouer que je passe la moi­tié de mon an­née vers le Sud. J’aime ren­trer chez moi le week-end, pas­ser du temps avec ma fa­mille, faire des choses simples. Je viens d’une fa­mille mo­deste d’agri­cul­teurs et j’en suis fier. Je n’ai pas en­vie de perdre cette sim­pli­ci­té.

Dé­fi­lé au­tomne-hi­ver 2017-2018, L’amour d’un gi­tan. Pho­to :Sho­ji Fu­ji.

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