Blo­ck­chain dans l’as­su­rance: les pre­miers en­jeux ju­ri­diques

Point Banque - - RENDEZ-VOUS - lise BRETEAU, avo­cate as­so­ciée (@Bre­teau­le­gal) & ma­rie-laure Pi­doux, avo­cate, ca­bi­net Os­borne Clarke

Le monde de l'as­su­rance est en pre­mière ligne dans la ré­flexion en ma­tière de blo­ck­chain, tech­no­lo­gie qui de­meure en­core au­jourd'hui dans sa phase ex­plo­ra­toire, bien qu'elle oc­cupe les es­prits et les dis­cus­sions de­puis main­te­nant plu­sieurs an­nées. La blo­ck­chain est une tech­nique d'en­re­gis­tre­ment de don­nées cir­cu­lant dans un groupe d'uti­li­sa­teurs: des don­nées – quelles qu'elles soient – sont en­re­gis­trées par blocs, ces blocs fai­sant eux-mêmes l'ob­jet d'un en­re­gis­tre­ment, l'un après l'autre, par va­li­da­tion in­for­ma­tique opé­rée par tous les uti­li­sa­teurs (ou "noeuds") du groupe, cette suc­ces­sion de blocs for­mant une chaîne in­for­ma­tique, sé­cu­ri­sée par cryp­to­gra­phie et par­ta­gée par le groupe.

Trans­for­mer la ges­tion des sys­tèmes com­plexes de don­nées

L'as­su­rance est in­té­res­sée au pre­mier chef par la blo­ck­chain, en rai­son de l'ap­port po­ten­tiel de cette tech­no­lo­gie dans la ges­tion de sys­tèmes com­plexes de don­nées. La blo­ck­chain pré­sente no­tam­ment les ca­rac­té­ris­tiques sui­vantes: • Uni­ver­sa­li­té : Tout type de don­nées peut être gé­ré par blo­ck­chain: d'une don­née seule (un bit­coin, etc.) jus­qu'à un en­semble com­plexe de don­nées consti­tu­tives d'un contrat. • Sou­plesse de gou­ver­nance : La ges­tion di­recte par les uti­li­sa­teurs fa­çon "peer to peer" peut dis­pen­ser de re­cou­rir à un in­ter­mé­diaire. Ain­si, les groupes de type "DAO" ("De­cen­tra­li­zed Ano­ny­mous Or­ga­ni­za­tions") au­to­ma­tisent les échanges entre di­vers membres en sup­pri­mant tous coûts d'in­fra­struc­ture. Les DAO per­mettent de flui­di­fier des re­la­tions, par exemple plu­sieurs as­su­reurs dans le cas d'ac­ci­dents de la route im­pli­quant di­vers vé­hi­cules, ou entre as­su­reurs et uti­li­sa­teurs, en of­frant un trai­te­ment des si­nistres ra­pide, dé­cen­tra­li­sé et sans in­ter­mé­dia­tion. La tech­no­lo­gie n'em­pêche tou­te­fois pas d'or­ga­ni­ser une gou­ver­nance in­té­grant un or­ga­nisme cen­tral de contrôle ou d'ar­bi­trage. • Tra­ça­bi­li­té : L'en­re­gis­tre­ment et la va­li­da­tion de l'en­semble des in­ter­ac­tions entre les uti­li­sa­teurs en lien avec les don­nées per­mettent à la fois une tra­ça­bi­li­té forte des opé­ra­tions et une li­mi­ta­tion des fal­si­fi­ca­tions. • Sé­cu­ri­té : La vé­ri­fi­ca­tion des blocs avant in­té­gra­tion dans la chaîne, ain­si que le re­cours à des ou­tils cryp­to­gra­phiques, per­mettent de sé­cu­ri­ser le sys­tème. • Au­to­ma­ti­sa­tion de pro­ces­sus com­plexes : La blo­ck­chain per­met de pas­ser une étape sup­plé­men­taire dans la trans­for­ma­tion nu­mé­rique, par une ges­tion au­to­ma­tique, ra­pide et fiable de pro­ces­sus com­plexes.

Compte te­nu de ces ca­rac­té­ris­tiques, les ap­pli­ca­tions pres­sen­ties sont mul­tiples, et no­tam­ment en ma­tière de "smart contracts" dans l'as­su­rance, ou ges­tion dy­na­mique d'un contrat par blo­ck­chain. Les ini­tia­tives foi­sonnent pour dé­ter­mi­ner quelles ap­pli­ca­tions (les fa­meux "use cases") pour­raient de­ve­nir les mo­teurs du dé­ploie­ment de la blo­ck­chain dans cette in­dus­trie: consor­tium B3i lan­cé fin 2016, star­tups telles Stra­tumn ou en­core Dy­na­mi­sapp.

Seule­ment, la tech­no­lo­gie est com­plexe et re­met en cause les mé­thodes de ges­tion in­for­ma­tique ac­tuel­le­ment en oeuvre. C'est pour­quoi l'in­dus­trie en re­cherche en­core des ap­pli­ca­tions qui se­ront d'une part ren­tables et, d'autre part, adop­tées par un maxi­mum d'uti­li­sa­teurs.

Des use cases ré­pon­dant à des en­jeux ré­gle­men­taires

La blo­ck­chain per­met tout d'abord la ges­tion de re­gistres fiables, sé­cu­ri­sés et sus­cep­tibles d'être au­di­tés. Son uti­li­sa­tion en­traîne des baisses si­gni­fi­ca­tives des coûts de do­cu­men­ta­tion ain­si que le par­tage fa­ci­li­té de don­nées, no­tam­ment en termes de lutte an­ti blan­chi­ment ou contre la fraude. La start-up Ever­led­ger a par exemple ini­tié en 2015 un pro­jet d'en­re­gis­tre­ment et de sui­vi de dia­mants dans une blo­ck­chain afin de cer­ti­fier leur ori­gine et de mieux maî­tri­ser les risques de fraude.

La blo­ck­chain per­met en­suite la mise en place de smart contracts, qui per­mettent de dé­clen­cher au­to­ma­ti­que­ment des paie­ments d'in­dem­ni­sa­tion une fois l'aléa sur­ve­nu, en s'af­fran­chissent des phases dé­cla­ra­tives ou de vé­ri­fi­ca­tion (par exemple in­dem­ni­sa­tion de pas­sa­gers lors de re­tards d'avions), en­traî­nant des éco­no­mies de struc­ture consi­dé­rables. Al­lianz a an­non­cé en 2016 le suc­cès de tests re­la­tifs à l'uti­li­sa­tion d'un smart contract pour un "na­tu­ral ca­tas­trophe swap", per­met­tant le paie­ment au­to­ma­tique de son dé­ten­teur en cas de ca­tas­trophe na­tu­relle.

Fixer les stan­dards pour faire au­to­ri­té

Il se dit que la blo­ck­chain n'at­tein­dra son plein po­ten­tiel que si des stan­dards com­muns sont adop­tés et lar­ge­ment par­ta­gés dans l'in­dus­trie. Cette ré­flexion s'ins­crit éga­le­ment dans une di­men­sion in­ter­na­tio­nale, les opé­ra­tions dé­pas­sant gé­né­ra­le­ment les fron­tières, contrai­re­ment à la plu­part des règles ju­ri­diques. Des stan­dards clairs et com­muns pour­raient orien­ter la dé­fi­ni­tion ul­té­rieure des règles, sur des su­jets élé­men­taires tels que la preuve, le consen­te­ment, la res­pon­sa­bi­li­té.

La pre­mière ques­tion ré­side dans la re­con­nais­sance ju­ri­dique des opé­ra­tions réa­li­sées dans la blo­ck­chain. Sous ré­serve que le droit ap­pli­cable choi­si le leur per­mette, les par­ti­ci­pants à une blo­ck­chain pour­ront pré­voir que la réa­li­sa­tion d'une opé­ra­tion consti­tue une preuve d'exé­cu­tion va­lable, l'opé­ra­tion étant par ailleurs au­di­table. Le re­cours à des mé­ca­nismes de droit tra­di­tion­nel vien­drait donc sé­cu­ri­ser la tech­no­lo­gie, bien qu'alour­dis­sant pa­ral­lè­le­ment son uti­li­sa­tion. Une at­ten­tion par­ti­cu­lière de­vra être por­tée à l'ob­ten­tion du consen­te­ment de tous les par­ti­ci­pants de la chaîne, et no­tam­ment des as­su­rés.

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