Quel fu­tur pour la carte en Eu­rope ?

Her­vé Si­truk, ani­ma­teur du Club CSA, di­rec­teur gé­né­ral Man­sit

Point Banque - - ÉDITORIAL -

Un grand dé­bat agite l’eu­rope des paie­ments, et concerne le fu­tur de la carte dans le cadre du SEPA. La carte ban­caire est-elle « morte » à moyen terme, face au dé­fer­le­ment des so­lu­tions di­gi­tales et des tran­sac­tions en ligne ? A-t-elle un fu­tur dans la zone SEPA ? Les pou­voirs pu­blics eu­ro­péens sont-ils fa­vo­rables au dé­ve­lop­pe­ment de la carte ban­caire ? Et fau­dra-t-il la rem­pla­cer par l’ins­tant pay­ment ?

L’en­jeu du di­gi­tal

Sur la pre­mière ques­tion, ceux qui n’ont pas connu la carte en car­ton, ini­tiale, peuvent s’in­ter­ro­ger sur l’im­pact du di­gi­tal, et pour­tant la carte a su s’adap­ter en qua­rante ans aux nou­velles tech­no­lo­gies, no­tam­ment à la puce, qui en a ré­vo­lu­tion­né les règles, dé­sor­mais « évi­dentes ». Et au­jourd’hui, les so­lu­tions en ligne, en pre­mier lieu les « wal­lets » et autres Pay­pal, ou Apple Pay, uti­lisent bien les iden­ti­fiants, voire le ré­seau d’ac­cep­ta­tion, de la carte ban­caire, sans qu’on y trouve à re­dire, et mettent dé­jà en place le di­gi­tal avec la carte. Le plas­tique n’est qu’une mo­da­li­té. Pour mieux adap­ter la carte au monde du di­gi­tal, dé­jà, plu­sieurs so­lu­tions tech­niques sont dis­po­nibles, dont trois prin­ci­pales : d’abord la dé­ma­té­ria­li­sa­tion de la carte, qu’on re­trouve dans les « wal­lets » ; puis, le pas­sage au single mes­sage, qui per­met un dé­noue­ment im­mé­diat (ou qua­si im­mé­diat) de la tran­sac­tion ; en­fin l’au­then­ti­fi­ca­tion en ligne (comme avec la bio­mé­trie) et la to­ke­ni­sa­tion des iden­ti­fiants. Mais, il fau­drait y as­so­cier deux autres évo­lu­tions clés, à sa­voir la lutte contre la fraude en temps réel, en évi­tant les rup­tures de charge dans le dé­rou­lé de la tran­sac­tion, donc en n’al­lon­geant pas sa du­rée ni en com­plexi­fiant le pro­ces­sus d’au­then­ti­fi­ca­tion, et son in­té­gra­tion dans le par­cours client. Tout ce­ci a un coût, certes, mais avec, à la clé, la pré­ser­va­tion des atouts de la carte et d’une grande part des in­ves­tis­se­ments dé­jà réa­li­sés, son adap­ta­tion com­plète au monde du di­gi­tal, et même, la ré­duc­tion de cer­tains coûts de back-of­fice et la ré­duc­tion de la fraude. Si elle pro­cé­dait à ces adap­ta­tions tech­niques, qui ren­for­ce­raient son « bu­si­ness case » et sa pé­ren­ni­té, la carte au­rait donc un fu­tur ma­jeur dans le monde du di­gi­tal et des tran­sac­tions en ligne.

Quel fu­tur dans la zone SEPA ?

La se­conde ques­tion, re­la­tive à son fu­tur dans la zone SEPA, est plus dif­fi­cile, car les écarts en Eu­rope entre les pays à carte et les pays à flux sont consé­quents. Dans cer­tains pays du nord de l’eu­rope, le taux de tran­sac­tions par carte dé­passe les 2/3 voire les 3/4 des tran­sac­tions de paie­ment, et en France, il re­pré­sente une tran­sac­tion sur deux. Au Royaume-uni, où la carte at­teint les 60 % des tran­sac­tions de paie­ment, le dé­ve­lop­pe­ment du Fas­ter Pay­ment de­puis 2008 n’a pas ra­len­ti sa pro­gres­sion, ni conduit à une can­ni­ba­li­sa­tion d’un ins­tru­ment par l’autre. Il reste que l’eu­rope n’a pas ré­glé trois ques­tions au­tour de la carte : la gé­né­ra­li­sa­tion des stan­dards, au­tour de la norme mon­diale ISO 20022, no­tam­ment d’ac­cep­ta­tion (EPAS) ou d’échange in­ter­ban­caires (ATICA) ; l’in­ter­opé­ra­bi­li­té tech­nique entre les di­vers schemes pré­sents en Eu­rope ; la dis­pa­ri­tion des schemes na­tio­naux, soit au pro­fit des autres schemes internationaux, soit au pro­fit d’un nou­veau scheme carte eu­ro­péen, soit les deux. Le Brexit et la nou­velle ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine offrent in­di­rec­te­ment, en ce do­maine comme en d’autres, de nou­velles oc­ca­sions de re­prendre le dé­bat sur un nou­veau scheme carte eu­ro­péen. En­core faut-il que cha­cun joue la même par­ti­tion pour faire conver­ger les bonnes vo­lon­tés et conso­li­der l’eu­rope des paie­ments. Et que l’on or­ga­nise la co­exis­tence et la concur­rence d’un éven­tuel nou­veau scheme eu­ro­péen, qui pour­rait se jus­ti­fier pour des mo­tifs de sou­ve­rai­ne­té, et des schemes internationaux dans la zone SEPA, in­dis­pen­sables pour l’in­ter­opé­ra­bi­li­té mon­diale. L’une des pistes consis­te­rait à pri­vi­lé­gier pour les tran­sac­tions cou­rantes, dans la zone eu­ro, la lo­gique du dé­bit im­mé­diat, avec son pen­dant tech­nique, le single mes­sage, dé­jà uti­li­sé dans de nom­breux pays eu­ro­péens et jus­ti­fié par le di­gi­tal ; et au-de­là de la zone eu­ro, la lo­gique du dif­fé­ré (proche, à deux jours, ou men­suel comme pour le cré­dit) indispensable, au moins à court et moyen terme, pour au­to­ri­ser la conti­nui­té des tran­sac­tions cartes au-de­là de la zone SEPA. La carte au­rait donc un fu­tur dans la zone SEPA, si elle pro­cé­dait à ces adap­ta­tions, et en tous cas, elle n’est pas près de dis­pa­raitre à court terme, vu sa part ac­tuelle de mar­ché dans cer­tains pays eu­ro­péens. En cas in­verse, son ave­nir à moyen et long terme se­rait me­na­cé, au pro­fit d’autres so­lu­tions di­gi­tales.

Quels sou­tiens des pou­voirs pu­blics fran­çais et eu­ro­péens ?

En­fin, la troi­sième est po­li­tique : suite à l’échec du pro­jet Mon­net , les pou­voirs pu­blics eu­ro­péens ont don­né le sen­ti­ment de re­je­ter la carte et ses schemes internationaux et na­tio­naux, et de vou­loir lui sub­sti­tuer un ins­tru­ment de paie­ment al­ter­na­tif pour les opé­ra­tions cou­rantes, no­tam­ment en B2C, dis­po­sant d’un scheme eu­ro­péen, comme l’ins­tant pay­ment. Ce­ci au nom ex­pli­cite de l’in­ter­opé­ra­bi­li­té, de l’in­no­va­tion et du di­gi­tal, mais aus­si au nom im­pli­cite de la dis­pa­ri­tion des com­mis­sions in­ter­ban­caires, de la ré­duc­tion de la part des banques dans les paie­ments pour fa­vo­ri­ser la concur­rence et les nou­veaux en­trants, et… mez­zo voce, du re­jet de so­lu­tions dites « amé­ri­caines » comme la carte. Mais, ils ont d’abord im­po­sé son étude et la créa­tion d’un scheme eu­ro­péen spé­ci­fique par L’EPC , et fixé un plan­ning ra­pide à son dé­ve­lop­pe­ment ; puis, ils en ont pro­po­sé un sys­tème d’in­ter­opé­ra­bi­li­té et de « rea­cha­bi­li­té » avec le pro­jet TIPS pro­ces­sé par la BCE ; dès lors, ils ont ren­for­cé le sen­ti­ment de pri­vi­lé­gier ce nou­vel ins­tru­ment de paie­ment et ac­cré­di­té l’idée que les paie­ments ins­tan­ta­nés sont une ini­tia­tive « ré­gle­men­taire » dont la so­lu­tion vien­dra des au­to­ri­tés ; ils ont lais­sé pla­ner le doute sur son ca­rac­tère op­tion­nel au dé­part, mais obli­ga­toire à terme. En France, la po­li­tique na­tio­nale des moyens de paie­ment por­tée par le CNPS et pi­lo­tée par la Banque de France, vise no­tam­ment à confor­ter la place de la carte, sans re­je­ter, bien au contraire, l’in­no­va­tion et l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne. Ces deux dé­marches conver­ge­raient si on évi­tait un dé­bat sté­rile entre les ap­ports des di­vers ins­tru­ments de paie­ment, si on ar­rê­tait de croire au mi­roir aux alouettes de la baisse des coûts avec l’ins­tant pay­ment (bien au contraire d’ailleurs du fait du coût de la li­qui­di­té et des in­fra­struc­tures), si on fai­sait conver­ger les « bu­si­ness mo­dels » des tran­sac­tions cartes et ins­tant pay­ment vers un mo­dèle unique de coût quel que soit l’ins­tru­ment, et si on exa­mi­nait à nou­veau l’op­por­tu­ni­té d’un scheme eu­ro­péen de la carte. La carte au­rait donc un fu­tur dans la zone SEPA, si elle pro­cé­dait à ces adap­ta­tions, et en tous cas, elle n’est pas près de dis­pa­raitre à court terme, vu sa part ac­tuelle de mar­ché dans cer­tains pays eu­ro­péens. En cas in­verse, son ave­nir à moyen et long terme se­rait me­na­cé, au pro­fit d’autres so­lu­tions di­gi­tales.

Une op­por­tu­ni­té pour l’eu­rope des paie­ments… et pour la France

Il s’agit peut-être d’un rêve, mais la si­tua­tion pré­sente offre les condi­tions d’une au­dace ren­for­cée de construc­tion de l’eu­rope des paie­ments. Le che­min s’est ou­vert, l’eu­rope tout en­tière pour­rait alors s’unir au­tour d’un pro­jet com­mun com­bi­nant l’exis­tant et le fu­tur, la carte et l’ins­tant pay­ment, et la po­si­tion­nant à nou­veau au plan mon­dial, comme pré­cur­seur dans les paie­ments, comme elle l’a fait dans le pas­sé avec la carte à puce. Et la France pour­rait bien plus ai­sé­ment re­ven­di­quer son rôle, dé­jà pre­mier, de Place eu­ro­péenne des paie­ments dans la zone eu­ro.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.