L’ins­tant pay­ment, un en­jeu stra­té­gique pour les banques

Point Banque - - ENJEUX -

De­puis 18 mois, les grandes banques ont ou­vert des chan­tiers sur l’ins­tant pay­ment. Les en­jeux sont stra­té­giques tant au ni­veau de la clien­tèle que sur des re­ve­nus im­por­tants at­ta­chés à un mar­ché des paie­ments en crois­sance ra­pide. Tou­te­fois, ce sys­tème ne de­vrait pas être pa­neu­ro­péen mais com­po­sé d’in­fra­struc­tures in­ter­opé­rables construites dans chaque pays. L’ins­tant pay­ment ré­vo­lu­tion­ne­ra-t- il l’uni­vers des paie­ments ? C’est en tous les cas ce qu’es­pèrent les ré­gu­la­teurs eu­ro­péens. Si les banques hexa­go­nales pré­ten­daient au dé­part, que ce moyen de paie­ment ne pos­sé­dait pas de bu­si­ness case, les exemples ve­nus de pays où le vi­re­ment ins­tan­ta­né est dé­jà uti­li­sé changent la donne. C’est ain­si que la Grande- Bre­tagne où le « Fas­ter Pay­ments Ser­vice » dé­ve­lop­pé dès 2008, a en­re­gis­tré entre 2012 et 2015, une crois­sance moyenne de 15% par an des vo­lumes de tran­sac­tions avec cette so­lu­tion, re­pré­sente au­jourd’hui un paie­ment sur trois. Une pro­gres­sion ra­pide qui re­pré­sen­tait pour l’an­née 2013, 968 mil­lions de tran­sac­tions pour at­teindre 1,2 mil­lions en 2015. Une réa­li­té qui s’ins­crit dans un mar­ché glo­bal des paie­ments qui de­vrait croitre de 7% jus­qu’en 2020 se­lon un rapport du ca­bi­net Oli­ver Wy­man pa­ru dé­but jan­vier 2017. Les re­ve­nus de ce mar­ché de­vraient ain­si pas­ser en trois ans de 38 Md€ à 55 Md€ en­vi­ron.

Une crois­sance qui ai­guise les ap­pé­tits des banques qui « de­puis 18 mois ont ou­vert des chan­tiers sur l’ins­tant pay­ment », sou­ligne Ch­ris­tophe Vergne, res­pon­sable de la prac­tice cartes et paie­ment chez Cap­ge­mi­ni. « Elles se rendent compte que même s’il va au- de­là du peer to peer, ce nou­veau paie­ment ne concur­rence pas la carte ban­caire pour tous les usages, nous as­sis­te­rons au contraire à leur co­ha­bi­ta­tion pen­dant un cer­tain temps », ajoute-t-il. L’exemple de la Grande- Bre­tagne montre en tous les cas que de nom­breuses in­dus­tries ont be­soin de paie­ment ins­tan­ta­né comme les as­su­rances qui rem­boursent en temps réel en cas de si­nistre ou le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique qui paye les pen­sions avec Fas­ter pay­ment ser­vice. Constat si­mi­laire en Suède où le lan­ce­ment d’un vi­re­ment ins­tan­ta­né a conduit à la chute des tran­sac­tions en mon­naie qui ne re­pré­sentent dé­sor­mais plus que 2%.

Vers des so­lu­tions do­mes­tiques d’ins­tant pay­ment

Dans ce contexte de l’émer­gence du paie­ment ins­tan­ta­né, dont la gé­né­ra­li­sa­tion en Eu­rope est pré­co­ni­sée par la BCE à partir de la fin de cette an­née, les pays s’or­ga­nisent en af­fi­chant tou­te­fois des dif­fé­rences. Si les Pays- Bas se montrent agres­sifs sur l’ins­tant pay­ment et le re­ven­diquent comme le « new nor­mal », les Fran­çais sont plus pon­dé­rés. « Le paie­ment ins­tan­ta­né est un nou­veau moyen de paie­ment sé­dui­sant or pour l’ins­tant c’est un pro­duit brut qui n’est pas en­core opé­ra­tion­nel et qui de plus, exige des in­ves­tis­se­ments très im­por­tants », fait re­mar­quer Phi­lippe Mar­quet­ty, di­rec­teur des pro­duits paie­ment & cash ma­na­ge­ment chez So­cié­té Gé­né­rale. La pra­tique montre qu’au­jourd’hui, les pays d’eu­rope se di­rigent plu­tôt vers des so­lu­tions do­mes­tiques d’ins­tant pay­ment même si la règle tech­nique sous ja­cente dé­fi­nie par L’EPC se­ra la même im­plan­tée par­tout. « Le sys­tème lui- même ne se­ra pas pa­neu­ro­péen et nous al­lons plu­tôt vers des in­fra­struc­tures in­ter­opé­rables construites dans chaque pays », pré­cise Ch­ris­tophe Vergne.

Les stra­té­gies des banques elles- mêmes pour construire des ser­vices sur ce nou­veau moyen de paie­ment, sont dif­fé­rentes se­lon les pays. Si en Po­logne chaque banque mène sa propre stra­té­gie, les banques sué­doises ont dé­ci­dé d’éla­bo­rer de concert un ser­vice de paie­ment mo­bile sur le­quel cha­cune d’elle a ac­co­lé en­suite ses propres ser­vices à va­leur ajou­tée. « Les banques fran­çaises se­raient plu­tôt en­clines à trou­ver en­semble un lan­ce­ment à peu près har­mo­ni­sé au ni­veau de la Place, ex­plique Ch­ris­tophe Vergne. Les banques vont en­suite partir sur une stra­té­gie de mise en mar­ché gra­duée en se ca­lant sur des cas d’usage qu’elles élar­gi­ront pro­gres­si­ve­ment à d’autres clien­tèles ou si­tua­tions ».

Reste à trou­ver un… mo­dèle éco­no­mique

Et à ce jeu, les com­mer­çants sont de­man­deurs. Ce sont de simples cal­culs car si un vi­re­ment de compte à compte est gra­tuit, une tran­sac­tion par carte en­traîne pour eux le paie­ment de com­mis­sions. « Pour une grande en­tre­prise, le paie­ment par carte ban­caire est de plus en plus coû­teux et nous es­sayons de trou­ver des so­lu­tions al­ter­na­tives comme l’ins­tant paie­ment per­çu comme une ré­vo­lu­tion en soi », ex­plique Ch­ris­tophe Le­sobre di­rec­teur ad­joint des ser­vices au paie­ment et de la confor­mi­té chez Orange et pré­sident de la com­mis­sion « mo­né­tique et moyens de paie­ment » de L’AFTE. Ce­la si­gni­fie­rait-il que le paie­ment ins­tan­ta­né à la dif­fé­rence de la carte ban­caire se­ra gra­tuit ? Pas si sûr. En tous les cas, Em­ma­nuel Eon, res­pon­sable du mar­ché des pro­fes­sion­nels pour le Cré­dit Mu­tuel de Bre­tagne, sou­ligne que « les banques vont de­voir trou­ver d’autres mo­dèles éco­no­miques sans ce­la, elles ren­con­tre­ront des dif­fi­cul­tés au ni­veau des coûts struc­tu­rels ». Les banques vont ain­si construire sur ce nou­veau moyen de paie­ment des ser­vices à va­leur ajou­tée et si le vi­re­ment ins­tan­ta­né se­ra gra­tuit pour l’en­tre­prise qui re­çoit quelques vi­re­ments par mois, les grands com­mer­çants se­ront com­mis­sion­nés par les banques.

« L’ins­tant pay­ment est stra­té­gique car une grande banque com­mer­ciale ne peut pas lais­ser pas­ser un tel en­jeu dans les at­tentes de clients », re­marque Ch­ris­tophe Vergne. Bref, même si le dan­ger pour le mar­ché de la carte ban­caire n’est pas im­mé­diat – le ca­bi­net Oli­ver Wy­man, es­time qu’il de­vrait croitre d’en­vi­ron 8% cette an­née en Eu­rope –, à terme la me­nace est de taille. Elle est d’ailleurs loin d’être né­gli­gée par les grands ré­seaux de carte ban­caire qui ont dé­jà com­men­cé à se pré­pa­rer au paie­ment ins­tan­ta­né. Si Vi­sa a lan­cé Vi­sa Di­rect sa so­lu­tion de trans­fert d’ar­gent qua­si im­mé­diat, Mas­ter­card a ra­che­té en juillet pour 700 M£ la star­tup bri­tan­nique Vo­ca­link, qui dis­pose d’une plate-forme de paie­ment ins­tan­ta­né.

Dans ce contexte de l’émer­gence du paie­ment ins­tan­ta­né, dont la gé­né­ra­li­sa­tion en Eu­rope est pré­co­ni­sée par la BCE à partir de la fin de cette an­née, les pays s’or­ga­nisent.

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