Le­ti­zia et Fe­lipe VI d’Es­pagne

Voyage triom­phal au Royaume-Uni

Point de Vue - - Sommaire - Par Isa­belle Ri­vère

C’est l’heure des adieux. Fe­lipe VI prend les mains d’Éli­sa­beth II et l’em­brasse sur les deux joues. Un large sou­rire illu­mine le vi­sage de la reine, dans ses yeux se lisent toute l’af­fec­tion et la fier­té du monde. Avec un ami­cal geste d’au re­voir, la sou­ve­raine et son époux, le prince Phi­lip, ac­com­pagnent en­suite du re­gard la voi­ture du couple es­pa­gnol alors que celle-ci tra­verse la cour in­té­rieure du pa­lais de Bu­ckin­gham. La vi­site d’État la plus at­ten­due de l’an­née se ter­mine comme elle a com­men­cé : en fa­mille. Pen­dant trois jours, le roi Fe­lipe VI et la reine Le­ti­zia ont en ef­fet me­né leur dé­pla­ce­ment en Grande-Bre­tagne comme une suite de joyeuses re­trou­vailles. De­puis 1986, an­née où Juan Car­los Ier et la reine So­phie avaient été re­çus par Éli­sa­beth II, au­cun mo­narque es­pa­gnol ne s’était plus ren­du outre-Manche à titre of­fi­ciel. Les liens entre les deux clans sont pour­tant re­mar­qua­ble­ment an­ciens. À la grande His­toire – la vi­site en An­gle­terre de l’em­pe­reur Charles Quint, dès 1520, ou en­core la vi­site d’État (la toute pre­mière conduite par un sou­ve­rain ré­gnant bri­tan­nique) ef­fec­tuée outre-Py­ré­nées par Éli­sa­beth II en 1988 – se mêlent aus­si les liens du sang : le ma­riage d’Alié­nor, la fille d’Hen­ry II, et d’Al­phonse VIII de Cas­tille, en 1170, et ce­lui d’Hen­ry VIII et de Ca­the­rine d’Ara­gon, en 1509 ; les noces de la prin­cesse Vic­toi­reEu­gé­nie, la plus jeune des pe­tites-filles de la reine Victoria, avec le roi Al­phonse XIII, en 1906 ; la pa­ren­té entre la reine So­phie, la mère de Fe­lipe, et le duc d’Édim­bourg, tous deux des­cen­dants de Georges Ier de Grèce. Éli­sa­beth II avait sui­vi avec at­ten­tion les dé­buts de Juan Car­los Ier – qui, dit-on, lui de­man­dait ré­gu­liè­re­ment La reine Éli­sa­beth, très émue au mo­ment de rac­com­pa­gner Fe­lipe VI jus­qu’à sa voi­ture. Une af­fec­tion sin­cère unit les deux couples ré­gnants. À gauche, le duc d’Édim­bourg et la reine Le­ti­zia d’Es­pagne posent au cô­té des sou­ve­rains le soir du dî­ner d’État.

conseil –, dans les an­nées 1970. Elle ob­serve au­jourd’hui avec ad­mi­ra­tion et ten­dresse ceux de l’hé­ri­tier de « Jua­ni­to ». Des hon­neurs mi­li­taires ren­dus à Fe­lipe VI sur Horse Guards Pa­rade, l’es­pla­nade où se tiennent les très pro­to­co­laires cé­ré­mo­nies de bien­ve­nue des di­gni­taires étran­gers, à la vi­site de l’Ins­ti­tut de re­cherche bio­mé­di­cale Fran­cis Crick en com­pa­gnie du duc d’York, en pas­sant par l’hom­mage, au cô­té du prince Har­ry, au Sol­dat in­con­nu in­hu­mé en l’ab­baye de West­mins­ter, les Wind­sor montrent en quelle es­time ils tiennent les Bour­bons d’Es­pagne. Le 12 juillet, Fe­lipe est fait che­va­lier com­pa­gnon étran­ger de l’ordre de la Jar­re­tière, le plus noble de tous les ordres de che­va­le­rie du royaume ; le prince Har­ry, le duc d’York et la prin­cesse Anne sont, eux, dé­co­rés dans l’ordre d’Isa­belle la Ca­tho­lique. Après le dé­jeu­ner, la sou­ve­raine et le duc d’Édim­bourg s’im­pro­visent guides pour leurs hôtes, à qui les ex­perts de la Col­lec­tion royale ont pré­pa­ré, dans la ga­le­rie des Pein­tures du pa­lais, une ex­po­si­tion de pho­to­gra­phies, de livres et d’ob­jets cé­lé­brant les liens entre les deux pays : des pièces de mon­naie du XVe siècle à l’ef­fi­gie de Fer­di­nand II et de la reine Isa­belle, les pa­rents de Ca­the­rine d’Ara­gon ; un ca­mée du XVIe siècle or­né d’un por­trait de Phi­lippe II, l’époux de Ma­rie Tu­dor, l’aî­née des en­fants d’Hen­ri VIII ; les pages du jour­nal de la reine Victoria re­la­tant le bap­tême de sa pe­tite-fille, Vic­toire-Eu­gé­nie, dite « Ena » ain­si qu’une sé­rie de pho­to­gra­phies de celle-ci à dif­fé­rentes époques de sa vie. Des lames d’épée rap­por­tées de To­lède par le fu­tur roi Édouard VII, des aqua­relles de Sal­va­dor Dalí. L’après-mi­di est mar­quée par la vi­site des sou­ve­rains es­pa­gnols à Cla­rence House, la ré­si­dence de Charles et Ca­mil­la, puis par le dis­cours de Fe­lipe VI au par­le­ment de

Fe­lipe sa­lue « une reine ad­mi­rable », « un exemple, dit-il, pour le monde en­tier ».

West­mins­ter, de­vant la Pre­mière mi­nistre The­re­sa May, le lea­der de l’op­po­si­tion Je­re­my Cor­byn et les membres du Par­le­ment de Sa Ma­jes­té – qui l’ac­cueillent par un vi­brant « Vi­va el Rey » ! Dans un an­glais par­fait, le jeune sou­ve­rain rend hom­mage à « l’en­ga­ge­ment de tou­jours du peuple bri­tan­nique au ser­vice de la li­ber­té », ain­si qu’au cou­rage dont ce­lui-ci a fait preuve après les at­ten­tats des der­niers mois. Il sa­lue sa « reine ad­mi­rable », « un exemple pour le monde en­tier », évoque le Brexit, « qui nous at­triste », re­con­naît-il, mais que « nous com­pre­nons ». In­siste sur la né­ces­si­té, pour les deux royaumes, de conti­nuer à avan­cer « côte à côte » et re­vient sur leur dif­fé­rend au su­jet de Gi­bral­tar en re­pre­nant les mots d’Éli­sa­beth II en 1988 : « J’ai confiance, dit-il. Grâce au dia­logue et aux ef­forts né­ces­saires, nos gou­ver­ne­ments sau­ront tra­vailler à un ac­cord ac­cep­table pour toutes les par­ties concer­nées. »

Le soir du 13 juillet, un dî­ner de ga­la est don­né au Guil­dhall par le lord-maire de la ville de Londres.

Le soir, le tra­di­tion­nel dî­ner d’État (truite sau­mo­née au fe­nouil, mé­daillon de boeuf grand-duc, ha­ri­cots d’Es­pagne et ra­dis, tarte au cho­co­lat amer et fram­boises) donne lieu à un dé­ploie­ment de bi­joux et de faste dans le dé­cor rouge et or du pa­lais de Bu­ckin­gham. Éli­sa­beth II ar­bore sa spec­ta­cu­laire pa­rure d’aigues-ma­rines, ca­deau du gou­ver­ne­ment du Bré­sil à l’oc­ca­sion de son cou­ron­ne­ment, en 1953 ; à son front brille la tiare de dia­mants et d’aigues-ma­rines créée pour elle par Gar­rard. Le­ti­zia, dans une robe ver­millon Fe­lipe Va­re­la, se pré­sente coif­fée du grand dia­dème aux fleurs de lys of­fert à Vic­toire-Eu­gé­nie par Al­phonse XIII en 1906. La du­chesse de Cam­bridge, dans une robe de den­telle rose pou­dré grif­fée Mar­che­sa, porte la tiare Lo­ver’s Knot qu’af­fec­tion­nait Dia­na et les boucles d’oreilles en perle et dia­mants au­tre­fois of­fertes à sa belle-mère par le joaillier Col­ling­wood. À son cou scin­tille le fa­bu­leux col­lier ban­deau de dia­mants et de ru­bis à mo­tif flo­ral créé par Bou­che­ron, ca­deau des pa­rents de la fu­ture Éli­sa­beth II lors de son ma­riage, en 1947. La du­chesse de Cor­nouailles, elle, a choi­si la spec­ta­cu­laire tiare de dia­mants Bou­che­ron qui était au­tre­fois celle de Queen Mum, as­sor­tie de boucles d’oreilles Snow­flake de la mai­son Van Cleef & Ar­pels. La fa­mille royale bri­tan­nique au grand com­plet est pré­sente au ban­quet – y com­pris le prince Har­ry, dont c’est le tout pre­mier dî­ner d’État. Dans son dis­cours, la sou­ve­raine rap­pelle que c’est ici, dans cette même salle de bal, il y a plus d’un siècle, qu’Al­phonse XIII a fait la connais­sance de sa fu­ture épouse. Elle évoque aus­si « la fier­té » avec la­quelle Juan Car­los Ier avait, en 1986, par­lé de Fe­lipe lors de son dé­pla­ce­ment au Royaume-Uni. « Vous étiez alors tout juste ma­jeur », glisse-t-elle au jeune roi. Au­jourd’hui, « ces de­voirs sont dé­sor­mais les vôtres ». La jour­née du 13 juillet et la ma­ti­née du 14 se­ront consa­crées à des ren­contres avec les mi­lieux d’af­faires et les membres de la com­mu­nau­té es­pa­gnole ré­si­dant en Grande-Bre­tagne, un en­tre­tien avec The­re­sa May à Dow­ning Street, un dî­ner de ga­la don­né par le lord-maire de la ville de Londres ain­si qu’une vi­site à l’uni­ver­si­té d’Ox­ford. À l’heure de quit­ter la Gran­deB­re­tagne, sans doute Le­ti­zia et Fe­lipe au­ront-ils eu des mots pleins d’émo­tion et de re­con­nais­sance pour le prince Phi­lip. Le duc d’Édim­bourg, âgé de 96 ans, ac­com­plis­sait en ef­fet pour la der­nière fois ses de­voirs of­fi­ciels au cô­té de son épouse dans le cadre d’une vi­site d’État. Avant un re­trait dé­fi­ni­tif de la vie pu­blique pré­vu pour la fin de l’été.

Le 13 juillet, le prince Har­ry ac­com­pagne Le­ti­zia et Fe­lipe à l’ab­baye de West­mins­ter. Le couple vi­site l’édi­fice re­li­gieux et se rend sur la tombe d’Éléo­nore de Cas­tille, après avoir ren­du hom­mage au Sol­dat in­con­nu.

Le 14 juillet, bain de foule à Ox­ford (à gauche) et vi­site de l’Ins­ti­tut Fran­cis Crick au cô­té du duc d’York. Ci-des­sous, la reine pré­sente à Le­ti­zia et Fe­lipe une ex­po­si­tion d’ob­jets re­tra­çant les liens entre les deux royaumes. Les sou­ve­rains es­pa­gnols rendent éga­le­ment vi­site à Charles et Ca­mil­la, à Cla­rence House.

Ci-des­sus, la prin­cesse Anne, qui re­pré­sente ce soir-là la reine Éli­sa­beth au Guil­dhall, ac­cueille Le­ti­zia et Fe­lipe par une pro­fonde ré­vé­rence. Le roi d’Es­pagne ar­bore pour la pre­mière fois le cor­don de l’ordre de la Jar­re­tière, dont il a été fait che­va­lier com­pa­gnon étran­ger ( Ex­tra Knight Com­pa­nion), la veille, par la sou­ve­raine.

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