36 L’Aga Khan IV

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Soixante an­nées de règne

Le 11 juillet 1957, l’Aga Khan III s’étei­gnait à 79 ans dans sa pro­prié­té suisse de Ver­soix. À la sur­prise gé­né­rale, le chef spi­ri­tuel de la com­mu­nau­té des is­maé­liens dé­si­gnait son pe­tit-fils Ka­rim comme son suc­ces­seur. Quelques mois plus tard, l’Aga Khan IV com­men­çait son règne au cours d’une cé­ré­mo­nie d’in­tro­ni­sa­tion en Tan­za­nie. Au­jourd’hui, il s’ins­talle à Lis­bonne et compte en­vi­ron vingt mil­lions de su­jets à tra­vers le monde. Jé­rôme Car­ron

Ils sont ar­ri­vés de tout le pays bra­vant les mau­vaises routes de terre du royaume de Tan­ga­nyi­ka, de­ve­nu de­puis la Tan­za­nie. Le 19 oc­tobre 1957, à Dar es-Sa­laam, la ca­pi­tale, toute la com­mu­nau­té is­maé­lienne vient as­sis­ter à l’in­tro­ni­sa­tion de leur nou­vel imam. In­té­grés dans cette par­tie de l’Afrique orien­tale de­puis le dé­but du siècle, ils sont des cen­taines coif­fés de tur­bans cou­leur or et vê­tus de robes pourpres à as­sis­ter à cet évé­ne­ment his­to­rique. Au­tour d’une es­trade ins­tal­lée sur la place de la ville, leurs épouses rayonnent dans des sa­ris mul­ti­co­lores, bro­dés d’or et re­haus­sés de dia­mants. À l’ar­ri­vée du prince Ka­rim, la foule crie « Al­lah Ak­bar ». En tu­nique blanche, le jeune homme de 20 ans s’as­soit et donne le dé­part de la cé­ré­mo­nie en ré­ci­tant des vers du Co­ran. Il re­çoit en­suite une toque d’as­tra­kan bro­dé de qua­rante-neuf dia­mants et de pierres pré­cieuses, re­pré­sen­tant ses qua­rante-neuf pré­dé­ces­seurs. Puis, le pré­sident du Conseil su­prême des is­maé­liens en Tan­za­nie lui re­met « l’épée de Jus­tice » qui fait de lui le « dé­fen­seur de la foi ». Un autre di­gni­taire lui pré­sente une chaîne en or, avec qua­rante-neuf liens. L’un des mo­ments mar­quants est la re­mise d’une an­cienne bague en or, lien per­ma­nent entre le chef de la com­mu­nau­té et ses fi­dèles de­puis le Xe siècle. À l’is­sue de ces pré­sen­ta­tions, le prince Ka­rim, de­ve­nu l’Aga Khan IV, s’adresse à la foule pour la re­mer­cier : « Je vais consa­crer mon exis­tence à gui­der la com­mu­nau­té dans toutes les dif­fi­cul­tés qu’elle ren­con­tre­ra. » À l’ori­gine, les is­maé­liens sont les dis­ciples d’Is­ma‘il, le fils de l’imam Ja‘far al-Sa­diq, le sixième imam de­puis Ali, le gendre du pro­phète Ma­ho­met. De­puis le IXe siècle, cette branche chiite de l’is­lam s’est dis­sé­mi­née en Perse, en Égypte, en Afrique et en Inde. Avant l’in­tro­ni­sa­tion du prince Ka­rim, le chef spi­ri­tuel était son grand-père, l’Aga Khan III. Ce der­nier s’est ma­rié quatre fois. À 19 ans avec une cou­sine éloi­gnée, puis à une dan­seuse ita­lienne qui lui don­na son pre­mier fils Ali, puis avec une Fran­çaise dis­crète, An­drée Ca­ron, la mère de son se­cond fils Sa­drud­din. Il ter­mine sa vie avec Yvette La­brousse, fille d’un conduc­teur de tram­way à Mar­seille. Fi­gure d’un

monde au­jourd’hui dis­pa­ru, l’Aga Khan III avait re­çu plu­sieurs fois son poids en or de la part de ses fi­dèles, fré­quen­té le kai­ser et la reine Ma­ry, pré­si­dé l’as­sem­blée de la So­cié­té des Na­tions et était un pas­sion­né des courses de che­vaux. Proche de ses pe­tits-en­fants, Ka­rim et Amyn, les deux fils du prince Ali, il a sui­vi de près leur par­cours, au point de les in­té­grer dans son tes­ta­ment. En ef­fet, le 12 juillet 1957, le len­de­main de sa mort, des avo­cats lon­do­niens se pré­sentent dans la de­meure fa­mi­liale pour la lec­ture du tes­ta­ment. Dans le sa­lon, le prince Ali et le prince Sa­drud­din at­tendent de sa­voir si l’un d’entre eux se­ra le nou­veau chef de la com­mu­nau­té. Mais les der­nières vo­lon­tés de l’Aga Khan III sont lim­pides : « Étant don­né les condi­tions fon­da­men­tales al­té­rées dans le monde au cours de ces ré­centes an­nées, et en rai­son des grands chan­ge­ments qui se sont pro­duits, y com­pris la dé­cou­verte de la science ato­mique, je suis convain­cu qu’il est du meilleur in­té­rêt de la com­mu­nau­té is­maé­lienne des mu­sul­mans chiites que me suc­cède un homme jeune qui a été éle­vé et a gran­di dans l’âge nou­veau et puisse adop­ter une at­ti­tude nou­velle en­vers la vie dans ses fonc­tions d’imam. » Son pe­tit-fils Ka­rim de­vient son suc­ces­seur. Le prince Ali semble sou­la­gé de cette dé­ci­sion. Joueur et sé­duc­teur, connu pour ses in­fi­dé­li­tés, son amour des ca­si­nos et son ma­riage agi­té avec Ri­ta Hay­worth, il n’était pas le fa­vo­ri. À l’in­verse de son frère, dé­pi­té par la dé­ci­sion de son père. Les fils d’Ali, le prince Ka­rim et le prince Amyn, sont le fruit de son union avec sa pre­mière épouse, Joan Yarde-Bul­ler, la fille aî­née du ba­ron Churs­ton, et pré­cé­dem­ment di­vor­cée d’un hé­ri­tier de la fa­mille Guin­ness. Ka­rim, le fu­tur Aga Khan IV, naît à Ge­nève et passe sa pe­tite en­fance à Nai­ro­bi, au Ke­nya, avant d’in­té­grer la pen­sion chic Le Ro­sey, en Suisse. Puis, il pour­suit ses études à Har­vard jus­qu’au dé­cès de son grand-père. De­ve­nu le chef spi­ri­tuel d’une com­mu­nau­té de vingt mil­lions de fi­dèles à un peu plus de 20 ans, l’Aga Khan IV va in­ves­tir son rôle avec une ef­fi­ca­ci­té re­dou­table. Il s’ins­talle alors dans un hô­tel par­ti­cu­lier de l’île de la Ci­té. Puis à la mort de son père, le prince Ali, en 1960, dans un ac­ci­dent de voi­ture, il re­prend sa pro­prié­té de Green Lodge à Chan­tilly, avec son écu­rie de 300 che­vaux. Homme d’af­faires avi­sé, il par­court le monde à la ren­contre de ses fi­dèles et lance des pro­jets glo­baux de dé­ve­lop­pe­ment. Il se ma­rie le 28 oc­tobre 1969 avec Sa­rah Cro­ker-Poole, qui de­vient la bé­gum Sa­li­mah. Avant de di­vor­cer en 1995, ils ont trois en­fants, Zah­ra en 1970, Ra­him en 1971 et Hus­sain en 1974. Son se­cond ma­riage avec Ga­briele Thys­sen Ho­mey ne dure que cinq ans, le temps d’un troi­sième en­fant, le pe­tit Ali, né en juin 2000.

À 20 ans, l’Aga Khan IV de­vient le chef spi­ri­tuel de 20 mil­lions de fi­dèles.

Pas­sion­né de che­vaux comme ses aïeux, l’Aga Khan a ga­gné plu­sieurs fois les prix de Diane, il a fi­nan­cé en par­tie la ré­no­va­tion de l’hip­po­drome et celle de l’Ins­ti­tut de France à Chan­tilly. Mais il a sur­tout créé l’Aga Khan De­ve­lop­ment Net­work (AKDN), qui em­ploie 80 000 per­sonnes et dé­ve­loppe des zones d’ac­ti­vi­tés pour l’édu­ca­tion, la san­té, la culture dans de nom­breux pays. Ba­sée au­pa­ra­vant à Ge­nève, la fon­da­tion doit sié­ger au pa­lais Hen­rique de Men­don­ça, à Lis­bonne, une construc­tion qui date du dé­but du XXe siècle. L’Aga Khan IV ex­plique : « Nous nous sommes ins­pi­rés du concor­dat qui lie le Va­ti­can et le Por­tu­gal. » En 2015, l’État por­tu­gais a ac­cor­dé une re­pré­sen­ta­tion ins­ti­tu­tion­nelle et di­plo­ma­tique à l’ima­nat, une pre­mière dans sa longue his­toire et un atout sans pré­cé­dent, pour cette com­mu­nau­té sans pa­trie. Âgé de plus de 80 ans, l’Aga Khan IV a de­puis long­temps im­pli­qué ses fils dans son quo­ti­dien pro­fes­sion­nel. L’aî­né Ra­him tra­vaille dans le sec­teur éco­no­mique d’AKDN, le ca­det Hus­sain est dans la culture et le der­nier Ali pour­suit ses études. Quel que soit son choix, la re­lève est as­su­rée !

De­vant des cen­taines de fi­dèles, le 19 oc­tobre 1957, le nou­veau chef spi­ri­tuel de la com­mu­nau­té des is­maé­liens est in­tro­ni­sé à Dar es-Sa­laam, dans le royaume de Tan­ga­nyi­ka, de­ve­nu en­suite la Tan­za­nie. Ci-des­sus, l’Aga Khan IV dix ans plus tard, en 1967.

Au pre­mier rang, l’Aga Khan III et Ri­ta Hay­worth. Au se­cond rang, la bé­gum, le prince Amyn, le prince Sa­drud­din, le prince Ali, et le prince Ka­rim, fu­tur Aga Khan IV.

1. Le dé­fi­lé sui­vant l’in­tro­ni­sa­tion de l’Aga Khan IV à Dar es-Sa­laam. 2. Au cours de la cé­ré­mo­nie, il re­çoit le man­teau de son grand­père, l’Aga Khan III. 3. Cette cé­ré­mo­nie se ré­pé­ta plu­sieurs fois dans les dif­fé­rents pays où est ins­tal­lée la com­mu­nau­té, ici à Nai­ro­bi, au Ke­nya. 4. Le jeune Aga Khan IV ac­cla­mé par la foule lors d’une vi­site au Pa­kis­tan. 5. De­ve­nu le nou­veau chef spi­ri­tuel des is­maé­liens, l’Aga Khan n’en re­pren­dra pas moins ses études à Har­vard en 1958.

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