Ci­ne­cit­tà

Point de Vue - - Sommaire - Par Em­ma­nuel Ci­rodde

Hol­ly­wood-sur-Tibre

Après ceux de la « Ci­té des Anges », les stu­dios ro­mains ont été les plus vastes du monde. Temple per­son­nel de Fel­li­ni, ca­pi­tale bis des pé­plums et des wes­terns, Ci­ne­cit­tà a sus­ci­té au­tant de rêves que les films qu’on y a tour­nés. Un lieu my­thique dont l’es­sor a chan­gé le vi­sage de la Ville éter­nelle.

Ci­ne­cit­tà, Al­mería, Bol­ly­wood, Hol­ly­wood… Temple où naissent les ex­cès de l’An­ti­qui­té, dé­sert où se noue la my­tho­lo­gie des wes­terns, théâtre de bal­lets au par­fum de sa­fran, ca­pi­tale du gla­mour en Ci­né­ma­scope… Ces grandes usines à rêves in­vitent à un pas­sion­nant voyage par-de­là les conti­nents et les cultures. Cet été, nous vous convions à une sé­rie de vi­sites dans ces lieux peu­plés de glo­rieux fan­tômes.

Une nuit zé­brée de feux d’ar­ti­fice s’abat sur la la­gune. Ca­sa­no­va se fau­file au mi­lieu de la foule dense du car­na­val qui a dé­jà com­men­cé sa transe. Au pied du Rial­to écla­bous­sé de fu­mée, la tête mo­nu­men­tale d’une sta­tue de Vé­nus émerge len­te­ment des eaux, avant de som­brer à nou­veau… La re­pro­duc­tion de ce de­mi-vi­sage aux yeux per­çants, sur­mon­té d’une cou­ronne azur et or, trône dé­sor­mais à l’en­trée des stu­dios de Ci­ne­cit­tà. Au­tour de Vé­nus, une sage pe­louse a rem­pla­cé les flots im­pé­tueux de la Ve­nise de car­ton-pâte. Le ci­né­ma de Fe­de­ri­co Fel­li­ni est in­dis­so­ciable de cette usine à rêves ita­lienne qui pou­vait en ab­sor­ber la dé­me­sure. Pen­dant le tour­nage du Ca­sa­no­va de Fel­li­ni, presque tous les pla­teaux sont em­ployés à re­trans­crire la vi­sion du ci­néaste, et seul le dé­pas­se­ment ca­tas­tro­phique du bud­get met un terme au tour­nage. Après avoir ac­cueilli le Cléo­pâtre de Man­kie­wicz, Ci­ne­cit­tà as­seyait une nou­velle fois sa ré­pu­ta­tion de temple des pro­jets im­pos­sibles. Sur la pre­mière chaîne de l’ORTF, Fe­de­ri­co Fel­li­ni dé­cla­rait en 1974 son amour à cette « ci­té du ci­né­ma » : « J’aime Ci­ne­cit­tà, j’y passe le plus clair de mon temps, c’est mon usine. J’y suis at­ta­ché par des liens d’ordre af­fec­tif. C’est l’en­droit ex­tra­or­di­nai­re­ment fas­ci­nant où a lieu la ma­té­ria­li­sa­tion, où l’ima­gi­na­tion et l’ima­gi­naire com­mencent à se coa­gu­ler, le la­bo­ra­toire où toute cette at­mo­sphère psy­cho­lo­gique par­ti­cu­lière est sou­dai­ne­ment mise en condi­tion de don­ner un ré­sul­tat pré­cis. » Pour­tant, la créa­tion de ces stu­dios si­tués au sud-est de Rome n’a pas eu pour ob­jet pre­mier de ma­té­ria­li­ser les rêves du maître ita­lien. Au n° 1055 de la via Tus­co­la­na, la route qui re­lie la ca­pi­tale ita­lienne à Naples, naît d’abord une usine à pro­pa­gande, inau­gu­rée par Be­ni­to Mus­so­li­ni en 1937. Dès les an­nées 1930, Lui­gi Fred­di, qui di­rige alors l’in­dus­trie ci­né­ma­to­gra­phie ita­lienne, sug­gère au Duce de bâ­tir ce com­plexe qui dif­fu­se­ra par­tout l’idéo­lo­gie fas­ciste. La ci­ne­ma­to­gra­fia è l’ar­ma più forte (« le ci­né­ma est l’arme la plus forte »), peut-on lire le jour de l’inau­gu­ra­tion sur la fa­çade du siège de l’Is­ti­tu­to na­zio­nale Luce, rat­ta­ché à Ci­ne­cit­tà. Fred­di rêve d’imi­ter le mo­dèle ci­né­ma­to­gra­phique amé­ri­cain, tant sur le plan des oeuvres que sur ce­lui des ou­tils de pro­duc­tion. L’in­fluence amé­ri­caine sur Ci­ne­cit­tà se per­çoit dans l’am­pleur des ins­tal­la­tions. Le vi­si­teur se re­trouve face à qua­rante hec­tares qui ac­cueillent des stu­dios par di­zaines, un bas­sin géant pour prises de vues aqua­tiques, des loges tout confort… Au mi­lieu des pro­duc­tions di­verses, une cen­taine de films de pro­pa­gande pure sont réa­li­sés jus­qu’à la chute du ré­gime en 1943. Pen­dant les deux der­nières an­nées de la guerre, les stu­dios sont ré­qui­si­tion­nés par les

na­zis qui y ras­semblent leurs pri­son­niers. Le 17 avril 1944, Ci­ne­cit­tà est le théâtre de la rafle du Qua­dra­ro, pen­dant la­quelle des cen­taines de ré­sis­tants sont ar­rê­tés et par­qués ; 947 se­ront dé­por­tés. À la Li­bé­ra­tion, les stu­dios dé­pouillés par les Al­le­mands du ma­té­riel tech­nique et de prises de vues ac­cueillent des ré­fu­giés. Sai­sis par l’hi­ver, ils n’ont d’autre so­lu­tion que de brû­ler les ar­chives pour gé­né­rer un peu de cha­leur. La re­nais­sance de Ci­ne­cit­tà prend du temps. La deuxième vie du gi­gan­tesque phé­nix doit moins aux chantres ita­liens du néo­réa­lisme – Ro­ber­to Ros­sel­li­ni, Vit­to­rio De Si­ca, Lu­chi­no Vis­con­ti… – qui dé­sertent les stu­dios pour fil­mer dans la rue, qu’aux pro­duc­tions amé­ri­caines qui s’y ins­tallent peu à peu. Si, im­pré­gnée de sa culture an­tique, Rome se de­vait d’ac­cueillir la pro­duc­tion des plus grands pé­plums, des rai­sons bien plus tri­viales en ex­pliquent le suc­cès : la main-d’oeuvre ita­lienne reste bon mar­ché et un ar­se­nal de lois fis­cales bien pen­sées in­cite Hol­ly­wood à in­ves­tir en Ita­lie. Ja­mais Ci­ne­cit­tà n’au­ra au­tant mé­ri­té son ap­pel­la­tion d’Hol­ly­wood-sur-Tibre. De mai à no­vembre 1950, Mer­vyn LeRoy s’ins­talle à Rome avec Ro­bert Tay­lor, De­bo­rah Kerr et Pe­ter Us­ti­nov pour y tour­ner Quo Va­dis. Sous l’im­pul­sion de la Me­tro-Goldwyn-Mayer, la Rome an­tique se pare à nou­veau de temples et de pa­lais aux marbres in­tacts. L’énorme suc­cès de ce film en ap­pelle bien d’autres. Pour Ben-Hur en 1958-1959, William Wy­ler ma­té­ria­lise à son tour son in­vrai­sem­blable vi­sion. Trois cents dé­cors, une piste de six cents mètres de long construite par un mil­lier d’hommes et re­cou­verte de qua­rante mille tonnes de sable blanc im­por­té du Mexique ! La course de chars de­mande à elle seule dix se­maines de tour­nage. Ci­ne­cit­tà grouille de monde. Chaque ma­tin, tech­ni­ciens, élec­tri­ciens, ma­chi­nistes, peintres ou char­pen­tiers s’y rendent par cen­taines. Si, dans le monde en­tier, le genre porte le nom de pé­plum, les tra­vailleurs lo­caux lui pré­fèrent, non sans iro­nie, le terme de san­da­lo­ni (« san­dales »). L’im­pact sur la ville de Rome est aus­si fi­nan­cier que cultu­rel. Ir­ri­guée par un af­flux sou­dain de star­lettes, la ca­pi­tale, perd sa can­deur pro­vin­ciale, s’ouvre

« J’aime Ci­ne­cit­tà, c’est mon usine. C’est l’en­droit fas­ci­nant où l’ima­gi­na­tion et l’ima­gi­naire com­mencent à se coa­gu­ler. » Fe­de­ri­co Fel­li­ni

au monde mo­derne et aux mon­da­ni­tés, comme l’illustre si bien La Dolce Vi­ta de Fel­li­ni. Les stu­dios perdent de leur su­perbe hol­ly­woo­dienne au dé­but des an­nées 1960. Une vague de li­cen­cie­ments touche Ci­ne­cit­tà, peu avant le tour­nage de Cléo­pâtre, le der­nier grand pé­plum. Dé­jà, un autre genre prend la re­lève. Ser­gio Leone ré­in­vente le wes­tern et tourne, en 1964, entre l’Ita­lie (Ci­ne­cit­tà) et l’Es­pagne (Al­mería) Pour une poi­gnée de dol­lars. Puis à son tour, le genre perd de sa vi­gueur. Quant à Fe­de­ri­co Fel­li­ni, il reste fi­dèle à son « la­bo­ra­toire ». Les tech­ni­ciens se sou­viennent qu’il ne quit­tait pas le Stu­dio 5, où il tourne entre autres Et vogue le na­vire… Dans In­ter­vis­ta, son avant-der­nier film, il rend un hom­mage bou­le­ver­sant à ce lieu my­thique, dont le quo­ti­dien tourne dé­sor­mais au ra­len­ti. La pe­tite mu­sique de Ni­no Ro­ta ne s’y fait plus en­tendre. Sé­ries et pro­grammes té­lé­vi­sés ont rem­pla­cé la pro­duc­tion de films. Les genres ou les gens y ré­ap­pa­raissent par­fois, comme lorsque Ser­gio Leone y tourne des scènes d’Il était une fois en Amé­rique, que JeanJacques An­naud y construit l’ab­baye mas­sive d’Au nom de la rose, ou que l’am­bi­tieuse sé­rie Rome fait re­vivre pen­dant deux sai­sons le style pé­plum. L’un des der­niers grands tour­nages à Ci­ne­cit­tà reste Gangs of New York, où Mar­tin Scor­sese re­donne vie avec Leo­nar­do DiCa­prio au quar­tier de Five Points de Man­hat­tan au temps des émeutes de 1863. « Il s’agit d’un film pro­fon­dé­ment amé­ri­cain, ex­plique à l’époque Scor­sese, mais j’ai tou­jours ima­gi­né Gangs of New York conçu avec une maî­trise ar­tis­tique “à l’ita­lienne”, maî­trise dont j’ai long­temps été un ad­mi­ra­teur. » Le chef dé­co­ra­teur Dante Fer­ret­ti, ja­dis com­plice de Pa­so­li­ni, Co­men­ci­ni ou Fel­li­ni, a pour l’oc­ca­sion re­noué avec la fo­lie d’an­tan. Ses dé­cors sont si spec­ta­cu­laires qu’ils de­meurent au­jourd’hui vi­sibles, mal­gré l’in­cen­die qui les a

en­dom­ma­gés en 2007. Car dé­sor­mais Ci­ne­cit­tà se vi­site. Les tou­ristes, qui ont rem­pla­cé en par­tie les tech­ni­ciens, peuvent dé­am­bu­ler dans l’im­mense com­plexe et ad­mi­rer les as­sem­blages sur­réa­listes des ba­ck­lots, dé­cors ex­té­rieurs per­ma­nents, où se jux­ta­posent des pans en­tiers de la Rome an­tique, du Temple de Jé­ru­sa­lem ou de la Flo­rence du Quat­tro­cen­to. Un in­ven­taire qui se dé­voile une fois fran­chi la porte d’en­trée, cou­leur sau­mon, dont seule la sy­mé­trie sé­vère rap­pelle les ori­gines fas­cistes de son ar­chi­tec­ture. Dans la cour ponc­tuée de pins pa­ra­sols, le cer­cueil de Fel­li­ni a été ex­po­sé à sa mort en 1993. Au dé­tour des al­lées, sta­tues bri­sées, fausses et vraies ruines re­posent, elles aus­si, comme si le temps les avait re­cou­vertes de la même pa­tine qu’au Pa­la­tin. Dans l’at­tente de ci­néastes et pro­duc­teurs as­sez fous pour les ré­veiller et ima­gi­ner l’im­pen­sable.

Les stu­dios de Ci­ne­cit­tà sont en­core cé­lèbres pour les dé­cors per­ma­nents de la Rome an­tique. Fe­de­ri­co Fel­li­ni (à droite, sur le tour­nage d’Amar­cord en 1973) y pas­sait tout son temps et y a réa­li­sé la plu­part de ses films.

Avant de de­ve­nir le temple du pé­plum, Ci­ne­cit­tà avait connu une autre des­ti­née : Mus­so­li­ni avait créé ces stu­dios en 1937 pour en faire un ou­til de pro­pa­gande. Ci-des­sous, son ef­fi­gie au-des­sus du nou­veau siège de l’Is­ti­tu­to na­zio­nale Luce (le jour de l’inau­gu­ra­tion en no­vembre) où fi­gure le slo­gan : La ci­ne­ma­to­gra­fia è l’ar­ma più forte.

Vi­sions oni­riques dans les dé­cors de Ci­ne­cit­tà : une tête de Vé­nus émer­geant de la pe­louse (ci-contre), créée pour Le Ca­sa­no­va de Fel­li­ni, en 1976, (à droite), ou Ben-Hur, alias Charl­ton Hes­ton, cir­cu­lant en Ves­pa, au cô­té de Ste­phen Boyd à vé­lo, sur la piste de chars qui a fait sa gloire (en bas).

Le sa­voir-faire des ar­ti­sans ita­liens a contri­bué au suc­cès de Ci­ne­cit­tà (ci-des­sus, la construc­tion d’une rue en car­ton-pâte). L’un des der­niers ci­néastes à l’uti­li­ser fut Mar­tin Scor­sese en 2002, pour Gangs of New York avec Leo­nar­do DiCa­prio (à droite).

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