Al­mería Un stu­dio à ciel ou­vert

Un stu­dio à ciel ou­vert

Point de Vue - - Sommaire - Par Ra­phaël Mo­ra­ta

Après avoir été l’El­do­ra­do du wes­tern spa­ghet­ti et avec plus de 400 tour­nages de films, de La Fo­lie des gran­deurs à In­dia­na Jones, le spec­ta­cu­laire dé­sert de Ta­ber­nas – et plus lar­ge­ment toute cette ré­gion an­da­louse – re­trouve peu à peu sa gloire pas­sée grâce aux sé­ries. Et l’in­évi­table Game of Th­rones.

Ci­ne­cit­tà, Al­mería, Bol­ly­wood, Hol­ly­wood… Temple où naissent les ex­cès de l’An­ti­qui­té, dé­sert où se noue la my­tho­lo­gie des wes­terns, théâtre de bal­lets au par­fum de sa­fran, ca­pi­tale du gla­mour en Ci­né­ma­scope… Ces grandes usines à rêves in­vitent à un pas­sion­nant voyage par-de­là les conti­nents et les cultures. Cet été, nous vous convions à une sé­rie de vi­sites dans ces lieux peu­plés de glo­rieux fan­tômes.

Àtra­vers un ca­nyon aride et dé­so­lé, un car­rosse lan­cé à bride abat­tue. Dans le vé­hi­cule en bois, Don Sal­luste ren­fro­gné et se­coué. Son cha­peau à pom­pons verts vi­re­volte. Et de­vant lui, l’or pour le roi d’Es­pagne… En­fin presque. La scène est ir­ré­sis­tible, ryth­mée en diable par la mu­sique « mor­ri­co­nienne » de Pol­na­reff. Digne d’un wes­tern siècle d’or. C’est le gé­né­rique de La Fo­lie des gran­deurs avec Louis de Fu­nès, tour­né en 1971 dans le dé­sert de Ta­ber­nas, au coeur de la pro­vince an­da­louse d’Al­mería. Comme de nom­breux réa­li­sa­teurs, Gé­rard Ou­ry a été sé­duit par la beau­té de ce dé­cor na­tu­rel en Ci­né­ma­scope : le plus grand dé­sert d’Eu­rope, avec près de 300 km2, des es­paces vierges par­se­més de steppes, dunes, ra­vins, gorges et col­lines. L’Ari­zo­na a deux heures d’avion de Pa­ris. Ou plu­tôt de Rome. Ren­dons à Cé­sar, au­tre­ment dit, à l’em­pe­reur du wes­tern spa­ghet­ti, Ser­gio Leone, l’idée de plan­ter ré­gu­liè­re­ment sa ca­mé­ra dans le sol des­sé­ché de cette contrée, fi­nan­ciè­re­ment plus éco­no­mique pour une pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique, et qui re­gorge de mil­liers de fi­gu­rants bon mar­ché. Il n’est certes pas le pre­mier. Da­vid Lean y a fil­mé en 1962 quelques scènes, dont la cé­lèbre at­taque du train de La­wrence d’Ara­bie. Mais le réa­li­sa­teur ita­lien, avec son chef dé­co­ra­teur Car­lo Si­mi, a vé­ri­ta­ble­ment lan­cé la créa­tion de dé­cors de vil­lages. Mexi­cains, in­diens ou de pion­niers du Far West. Pas moins de qua­torze « po­bla­dos » sor­ti­ront de terre. Un de­mi-siècle après, il n’en reste plus que quatre, dont un seul, ap­pe­lé «Texas Hol­ly­wood », sert en­core à tour­ner des films, pu­bli­ci­tés et clips de Sting ou Ky­lie Mi­nogue. Mais quand Gé­rard Ou­ry dé­barque avec son équipe, ces stu­dios fonc­tionnent à plein ré­gime. So­leil Rouge de Te­rence Young et Adios Sa­ba­ta de Gian­fran­co Pa­ro­li­ni sont en tour­nage. On y croise Alain De­lon, Ur­su­la An­dress, Yul Bryn­ner, Charles Bron­son. « Dès la sor­tie du par­king, ra­conte Jean-Claude Suss­feld, alors as­sis­tant, une mul­ti­tude de flèches de cou­leurs dif­fé­rentes plan­tées au sol, ou ac­cro­chées à des po­teaux, in­diquent la di­rec­tion des autres tour­nages. Ce qui n’em­pêche pas un ma­tin Alain Poi­ré [pro­duc­teur de La Fo­lie des

gran­deurs, ndlr] de confondre le sym­bole du so­leil rouge du film du même nom avec ce­lui de la Gau­mont et de se re­trou­ver en plein wes­tern dans un Rio éloi­gné… » Car Ta­ber­nas est vrai­ment l’El­do­ra­do du wes­tern. Spa­ghet­ti ou tor­tilla. Ce­la va des Sept mer­ce­naires à Djan­go avec Fran­co Ne­ro. Le ré­gime du gé­né­ral Fran­co sou­tient ces pis­to­le­ros du ci­né­ma. En 1966, pour Le Bon, la Brute et le Truand, Ser­gio Leone re­çoit l’as­sis­tance de 1 500 mi­li­taires es­pa­gnols. Pour le réa­li­sa­teur ita­lien, connu pour son ob­ses­sion du dé­tail, c’est un for­mi­dable ter­rain de jeu. Sa pro­duc­tion peut, en quelques mi­nutes, réunir 300 fi­gu­rants, des di­li­gences, des ca­va­liers, des sol­dats pour ser­vir d’ar­rière-plan à peine vi­sible et fil­mer un simple épe­ron. Duels, ex­plo­sions de ponts, hu­mour cy­nique, ca­drages ba­roques. Avec sa « tri­lo­gie du dol­lar » ( Pour une poi­gnée de dol­lars, Et pour quelques dol­lars de plus et Le Bon, la Brute et le Truand), Ser­gio Leone donne ses lettres de no­blesse au wes­tern spa­ghet­ti. Une star en pon­cho à tri­cot y est née pour ain­si dire : Clint East­wood. Quand on de­man­dait au « Blon­din », si ce­la le dé­ran­geait de tour­ner dans une dic­ta­ture et avec le sou­tien de son ar­mée, ce­lui qui a sou­te­nu la can­di­da­ture de Do­nald Trump à la pré­si­dence amé­ri­caine, ré­pon­dait que « tant que le film ne concer­nait pas l’Es­pagne, ni les Es­pa­gnols, il ne se sou­ciait pas de qui fai­sait par­tie de l’équipe de tour­nage ». Yves Mon­tand au­ra, lui, un peu plus de scru­pules. L’ac­teur avait pré­ve­nu Gé­rard Ou­ry que si Fran­co condam­nait à mort seize Basques, il re­fu­se­rait de par­ti­ci­per au tour­nage de La Fo­lie des gran­deurs, en Es­pagne. Sous la pres­sion in­ter­na­tio­nale, ces mi­li­tants sont gra­ciés et leurs peines trans­for­mées en an­nées de pri­son. « Blaze » est de re­tour dans l’équipe dans la­quelle on re­trouve l’aris­to­crate Jaime de Mo­ra y Aragón, frère de la reine Fa­bio­la, qui in­carne le mar­quis de Prie­go. Loin de ces consi­dé­ra­tions po­li­tiques, Al­mería est de­ve­nu un stu­dio à la mode. Et très gla­mour. Des ve­dettes s’y rendent comme en vil­lé­gia­ture. Alain De­lon dé­laisse la te­nue de cow-boy de So­leil Rouge et adopte le masque de Zor­ro. Bar­dot tourne Sha­la­ko avec Sean Con­ne­ry, puis Les Pé­tro­leuses avec Clau­dia Car­di­nale que l’on re­trouve au gé­né­rique d’Il était une fois dans l’Ouest. Toute la pro­vince s’est trans­for­mée en

Grâce aux pay­sages su­blimes d’Al­mería, Ser­gio Leone a don­né ses lettres de no­blesse au wes­tern spa­ghet­ti.

un stu­dio à ciel ou­vert. De­nys de La Pa­tel­lière y filme des scènes d’Un taxi pour To­brouk, An­tho­ny Mann du Cid, Man­kie­wicz de Cléo­pâtre. Avec les an­nées 1980, le wes­tern range un peu son ar­tille­rie. Place à Co­nan le bar­bare, Mad Max et In­dia­na Jones. Pour cette « der­nière croi­sade », dans un ca­nyon d’Al­mería (de­ve­nu un lieu de pè­le­ri­nage pour les fans de la sa­ga), l’ar­chéo­logue ba­rou­deur lutte, à che­val, contre un tank. Puis père et fils Jones, in­car­nés par Sean Con­ne­ry et Har­ri­son Ford, vont sur­vo­ler les pay­sages dé­ser­tiques dans un bi­plan mi­traillé par les balles d’un pi­lote na­zi. Sur la plage de Mon­sul au Ca­bo de Ga­ta, si­tuée à 60 km au sud de Ta­ber­nas, Ste­ven Spiel­berg tourne en­fin la scène gé­niale dans la­quelle le pro­fes­seur Jones (père) par­vient à faire tom­ber l’avion en­ne­mi en ou­vrant son pa­ra­pluie et sou­le­vant une gerbe de mouettes ! Au fil du temps, les « po­bla­dos », sur­nom­més « Wes­tern Leone » et « Mi­ni Hol­ly­wood », ont per­du peu à peu leur iden­ti­té ci­né­ma­to­gra­phique et ont été trans­for­més en parc d’at­trac­tions. Seul « Texas Hol­ly­wood » pour­suit l’aven­ture. Même si Rid­ley Scott y tourne Exo­dus, les pro­duc­tions de ces der­nières an­nées sont beau­coup moins pres­ti­gieuses : Blue­ber­ry avec Vincent Cas­sel et Les Dal­ton avec Éric Ju­dor et Ram­zy Bé­dia. Mais Al­mería ne déses­père pas de re­trou­ver son lustre d’avant. Une lueur d’es­poir pour­rait bien ve­nir du pe­tit écran noir : la té­lé­vi­sion. Ain­si les dé­co­ra­teurs de la troi­sième sai­son de Pen­ny Dread­ful, pas­sion­nante sé­rie go­thi­co-fan­tas­tique de Show­time, avec la su­blime Eva Green, Josh Hart­nett et Ti­mo­thy Dal­ton, viennent de re­créer à Al­mería… le Nou­veau-Mexique. Le po­bla­do mexi­cain de Fort Bra­vo a re­pris du ser­vice. Deux wa­gons, dits « Cos­ta », des an­nées 1920 ont même été trans­por­tés de­puis le mu­sée du Che­min de fer de Ma­drid. Pour sa sixième sai­son, Game of Th­rones, sé­rie qui au­ra beau­coup tour­né en Es­pagne (Gé­rone, Na­varre, Penís­co­la), y a éga­le­ment plan­té ses tentes. Plu­tôt celles des guer­riers de Kha­lee­si, la reine des dra­gons. Le dé­sert de Ta­ber­nas s’est, na­tu­rel­le­ment, mé­ta­mor­pho­sé en « mer des Do­thra­kis », vaste steppe ima­gi­née par George R. R. Mar­tin et che­vau­chée par de fé­roces ca­va­liers. 8 mil­lions d’eu­ros in­ves­tis dans ce tour­nage an­da­lou, 2 400 fi­gu­rants re­te­nus, des sites his­to­riques à tra­vers la pro­vince vus dans le monde en­tier, « win­ter is co­ming » à Al­mería. Là, pour son plus grand plai­sir.

Bap­ti­sés Texas Hol­ly­wood ou Fort Bra­vo, près de qua­torze « po­bla­dos » (vil­lages) furent éle­vés dans le dé­sert sau­vage de Ta­ber­nas. Dans cette am­biance d’Ouest amé­ri­cain, ont été tour­nés de nom­breux wes­terns, comme en 1971, So­leil Rouge, avec Alain De­lon.

Dans le film de Da­vid Lean, la mé­mo­rable at­taque du train par La­wrence d’Ara­bie (Pe­ter O’Toole) fut tour­née en An­da­lou­sie. La ga­le­rie Gou­tal* vient d’ou­vrir ses portes à Aix-enP­ro­vence avec cinq ar­tistes, dont le pho­to­graphe Pierre Ol­lier qui a réa­li­sé dans le dé­sert de Ta­ber­nas une sé­rie in­ti­tu­lée Clin­teast­wood (ci-des­sous). Un hom­mage à l’âge d’or d’un ci­né­ma aus­si po­pu­laire qu’exi­geant. Mais aus­si une in­ter­ro­ga­tion qua­si mé­ta­phy­sique sur l’iden­ti­té des ter­ri­toires aban­don­nés.

* N° 1, ex­po­si­tion col­lec­tive, jus­qu’au 17 sep­tembre à la ga­le­rie Gou­tal. ga­le­rie-gou­tal.com

En 1989, Ste­ven Spiel­berg vient tour­ner à Al­mería des scènes de pour­suites en­dia­blées d’In­dia­na Jones et la der­nière croi­sade, avec Har­ri­son Ford.

Le Cor­ti­jo del Fraile, mo­nas­tère du siècle, ap­pa­raît dans de nom­breux films de Ser­gio Leone. Ci-des­sous, les ac­teurs Emi­lia Clarke (Dae­ne­rys Tar­ga­ryen) et Mi­chiel Huis­man (Daa­rio Na­ha­ris) dans une scène de la sé­rie Game of Th­rones.

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