La Ci­té in­ter­dite s’ex­pose à Monaco

De 1420 à 1912, la Ci­té in­ter­dite fut le lieu du pou­voir su­prême des em­pe­reurs de Chine. Et du­rant tout l’été, ce monde étrange et mys­té­rieux se dé­voile à Monaco, au Gri­mal­di Fo­rum. Le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, Jean-Paul Des­roches, nous confie com­ment

Point de Vue - - Sommaire - Par An­toine Mi­chel­land Pho­tos Ju­lio Piat­ti

Un por­trait d’une grande sim­pli­ci­té, im­po­sant. Il met les pri­vi­lé­giés ad­mis à as­sis­ter à la mise en place de l’ex­po­si­tion La Ci­té in­ter­dite à Monaco, en pré­sence de l’im­pé­ra­trice douai­rière Xiao Zhuang­wen, per­son­nage ma­jeur de la dy­nas­tie des Qing. Forte per­son­na­li­té, elle est l’épouse d’un guer­rier mand­chou qu’elle trompe avec un cer­tain Dor­goan. Son fils Shunz­hi n’a que 6 ans lors­qu’il monte sur le trône, en 1644. Dans une Chine jus­qu’ici gou­ver­née par les Han et où se mêlent dé­sor­mais Mon­gols, Mand­chous, Ti­bé­tains ou Ouï­gours, elle in­carne l’es­prit d’ou­ver­ture. Xiao Zhuang­wen se tourne vers les jé­suites pour l’édu­ca­tion de l’em­pe­reur. Son fils d’abord. Puis son pe­tit-fils qui règne sous le nom de Kangxi dès 1661, à la mort de son père. Il n’a que 8 ans. Les jé­suites se­ront même pla­cés à la tête du Bu­reau d’as­tro­no­mie de la Ci­té in­ter­dite. En té­moigne la salle In­ter­ro­ger le Ciel avec un por­trait du père Fer­di­nand Ver­biest, pré­cep­teur de Kangxi, une somp­tueuse sphère ar­mil­laire de la pé­riode Qian­long ou une ta­pis­se­rie de Beau­vais dé­but XVIIIe, Les As­tro­nomes, ex­traite de la sé­rie sur l’his­toire des em­pe­reurs de Chine. La pré­sence pal­pable des êtres à tra­vers les ob­jets qu’ils ont tou­chés, les oeuvres qui les re­pré­sentent est la marque de cet évé­ne­ment ma­jeur. Le Gri­mal­di Fo­rum, au coeur de la Prin­ci­pau­té, s’ap­prête à res­sus­ci­ter le saint des saints de l’em­pire du Mi­lieu, tel qu’il s’or­ga­ni­sait sous la dy­nas­tie des Qing. Grâce à un homme, Jean-Paul Des­roches, conser­va­teur gé­né­ral ho­no­raire du pa­tri­moine et com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. Il a beau avoir l’oeil bleu per­venche, cé­leste en diable, aus­si rê­veur que rieur, rien ne lui échappe. Et il ne ré­siste pas au plai­sir de pla­cer lui-même sur son socle ce rince-pin­ceaux or­né d’un poème de l’em­pe­reur Qian­long. Il s’agit d’of­frir à la vue de tous le ta­lon de la cou­pelle du XIe siècle, ador­né des idéo­grammes du Fils du Ciel. « Cette pièce va faire la tran­si­tion entre la cal­li­gra­phie, l’art de gou­ver­ner par le pin­ceau, et le ca­bi­net de por­ce­laine. Tout est pen­sé via des cor­res­pon­dances sen­sibles, la co­or­di­na­tion des ob­jets. Pour que le vi­si­teur se laisse prendre à la mise en ré­so­nance des pièces qui doivent vivre et émou­voir par leur vie même. Quand j’ai par exemple un élé­ment en deux di­men­sions, il faut aus­si le re­trou­ver en trois di­men­sions. Au por­trait équestre de l’em­pe­reur dans son ar­mure d’ap­pa­rat doit ré­pondre l’ar­mure elle-même, une mer­veille du mi­lieu XVIIIe, prêt du mu­sée de l’Ar­mée. Ain­si, le vi­si­teur au­ra sous

Des jé­suites à la tête du bu­reau d’as­tro­no­mie de la Ci­té in­ter­dite.

les yeux le vo­lume, la taille du sou­ve­rain, en mi­roir de son por­trait. Le but n’est pas de faire de la pé­da­go­gie, mais de tou­cher les gens et qu’ils s’in­ter­rogent à par­tir de ce qu’ils res­sentent. Face à un monde sans cesse plus vir­tuel, je veux leur faire éprou­ver le poids du réel, l’his­toire, l’usure de ces ob­jets en­core plus beaux et pré­cieux d’être mar­qués par les sco­ries de la vie. » Éminent si­no­logue, éter­nel cu­rieux al­lant de l’ar­chéo­lo­gie mon­gole à l’art contem­po­rain d’Ex­trême-Orient, nom­mé par les Chi­nois l’une des dix per­son­na­li­tés au monde ayant le plus fait pour le rayon­ne­ment cultu­rel du Cé­leste Em­pire à l’étran­ger, Jean-Paul Des­roches est avant tout un homme libre. « C’est la li­ber­té jus­te­ment qui m’a dé­jà pous­sé à être le com­mis­saire gé­né­ral de trois grandes ex­po­si­tions au Gri­mal­di Fo­rum de Monaco. La li­ber­té d’ex­po­ser grand, au­jourd’hui sur 3 200 m2 en­tiè­re­ment mo­du­lables. Là où un mu­sée tra­di­tion­nel im­pose un cadre à res­pec­ter, nous bâ­tis­sons ici l’ex­po­si­tion au­tour des ob­jets, en­tou­rés d’éclai­ra­gistes, de peintres, de dé­co­ra­teurs rom­pus à tra­vailler pour le spec­tacle, l’opé­ra, la danse. » Au fil des salles créées sur me­sure, c’est la de­meure du pou­voir cen­tral de la Chine qui prend chair à quelques heures de l’inau­gu­ra­tion par Al­bert II de Monaco. Une Ci­té in­ter­dite édi­fiée en 1420 et ins­crite dans sa mis­sion pro­fonde telle que l’a rem­plie la der­nière dy­nas­tie, ces Qing ve­nus de Mand­chou­rie pour s’em­pa­rer du trône en 1644. Jus­qu’à Puyi, le der­nier d’entre eux. « Nous sommes dans le monde de l’ac­tion. Les ob­jets in­fusent ici la vie. Les grandes par­ties de l’ex­po­si­tion se dé­clinent d’ailleurs par des verbes : conqué­rir l’em­pire, in­ter­ro­ger le ciel, ho­no­rer les an­cêtres, vé­né­rer le ciel, s’in­cli­ner de­vant le Fils du Ciel, gou­ver­ner avec le pin­ceau, gou­ver­ner avec les armes… En Chine, tout dé­coule de l’écri­ture, fon­de­ment du pou­voir, du réel et des arts. » D’où le soin in­ouï ap­por­té au stu­dio de cal­li­gra­phie, ac­ti­vi­té pra­ti­quée plu­sieurs heures par jour par l’em­pe­reur. À la pein­ture sur soie re­pré­sen­tant Le prince Yinz­hen li­sant, ré­pond la ban­quette où l’on voit le fu­tur em­pe­reur as­sis. Le pin­ceau à corps de laque et poils de lièvre tu­toie 

Le trône du Pa­lais de la lon­gé­vi­té tran­quille est ex­po­sé dans la salle « S’in­cli­ner de­vant le Fils du Ciel ». En ar­rière-plan, l’ex­tra­or­di­naire écran au dé­cor des neuf dra­gons, en bois de san­tal rouge avec re­hauts or et ar­gent, réa­li­sé sous la pé­riode Qian­long. Sym­bo­li­que­ment, il pro­tège l’em­pe­reur des vents mau­vais ve­nus du nord.

Dé­tail de la mo­nu­men­tale pein­ture sur soie L’em­pe­reur Qian­long se ré­jouis­sant de la neige op­por­tune, ex­po­sée dans la salle Jar­dins im­pé­riaux. L’in­fluence oc­ci­den­tale est sen­sible dans cette scène où des dames de cour font un bon­homme de neige en forme de dra­gon.

Le si­no­logue Jean-Paul Des­roches, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, de­vant l’im­pres­sion­nante ma­quette du Temple du Ciel. Ci-des­sous, les in­vi­tés du ver­nis­sage s’ex­ta­sient de­vant le Por­trait de l’im­pé­ra­trice douai­rière Xiao Zhuang­wen. Le sceau de jade Em­pe­reur su­prême qui mar­qua l’ab­di­ca­tion de l’em­pe­reur Qian­long en 1796.

Au por­trait équestre de l’em­pe­reur en ar­mure d’ap­pa­rat ré­pond l’ar­mure elle-même, mer­veille du siècle. Les uni­formes des ar­mées des huit ban­nières, ou­tils de la conquête, ali­gnés de­vant le trône mand­chou.

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