Sté­phane Bern

Le pré­sident de la Ré­pu­blique a confié une mis­sion de sau­ve­garde du pa­tri­moine à l’ani­ma­teur pré­fé­ré des Fran­çais qui, de­puis vingt-cinq ans, par­tage sa pas­sion pour l’his­toire et nos ri­chesses ar­chi­tec­tu­rales avec le grand pu­blic. Sa no­mi­na­tion a pro­vo­qu

Point de Vue - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Adé­laïde de Cler­mont-Ton­nerre

« Il faut sau­ver nos tré­sors na­tio­naux »

Àl’âge de 16 ans, en­core ly­céen, vous avez été hôte d’ac­cueil au châ­teau de Ver­sailles. Est-ce l’acte de nais­sance de votre pas­sion pour le pa­tri­moine fran­çais ?

J’ai tou­jours ai­mé l’his­toire et le pa­tri­moine. Lors de nos dé­pla­ce­ments en fa­mille sur les routes de France, j’in­sis­tais pour que mon père fasse des haltes de­vant tous les mo­nu­ments his­to­riques à vi­si­ter. Lors­qu’en­core étu­diant, j’ai dû cher­cher un job d’été pour payer mes va­cances, j’ai pos­tu­lé pour de­ve­nir hôte d’ac­cueil au châ­teau de Ver­sailles. Tous les ma­tins, j’étais im­pa­tient de prendre mon poste à 8 heures après avoir tra­ver­sé la ga­le­rie des glaces dé­serte. Je l’em­prun­tais à nou­veau le soir avant de re­prendre mon train pour ren­trer à Pa­ris. Les tré­sors ar­chi­tec­tu­raux m’ont éveillé au beau et à l’har­mo­nie. Une sorte de choc es­thé­tique et émo­tion­nel que je re­trouve chaque fois que je tourne une émis­sion sur le su­jet.

Quel­qu’un, dans votre fa­mille, vous a-t-il trans­mis ce goût ?

Tous les mer­cre­dis après-mi­di, ma mère nous fai­sait vi­si­ter les mu­sées de Pa­ris et cou­rir les ex­po­si­tions, mais mes pa­rents et mon frère aî­né étaient da­van­tage at­ti­rés par l’art contem­po­rain tan­dis que j’étais ré­so-

lu­ment por­té vers les vieilles pierres. Je dois cette pas­sion à mes grands-pa­rents ma­ter­nels et à la ville de Luxem­bourg et à sa for­te­resse millé­naire qui a été le pa­ra­dis se­cret de mon en­fance. Je garde aus­si pré­cieu­se­ment en mé­moire une image forte : la place Sta­nis­las de Nan­cy près de la­quelle nous vi­vions lorsque j’avais 4 ans.

Vous par­cou­rez notre pays pour votre émis­sion Le Vil­lage pré­fé­ré des Fran­çais. Quel est votre diag­nos­tic sur notre pa­tri­moine ?

Grâce à cette émis­sion, dont la sep­tième édi­tion se­ra dif­fu­sée sur France 2 en juin pro­chain, j’ai re­dé­cou­vert les tré­sors ca­chés de la ru­ra­li­té. Faute de sub­ven­tions pu­bliques, ou faute de moyens pri­vés, notre pa­tri­moine – pour­tant cé­lé­bré chaque an­née par plus de 80 mil­lions de tou­ristes – s’abîme. Pour­tant il fa­vo­rise le lien so­cial, in­carne une iden­ti­té po­si­tive et crée des em­plois. Au cours de mes tour­nages, les maires comme les pro­prié­taires pri­vés me de­mandent de l’aide pour sau­ver ici une église, là un châ­teau, mais aus­si un la­voir, un puits, un mou­lin, un mar­ché cou­vert… C’est ain­si que j’ai pris conscience de l’état de dé­la­bre­ment de notre hé­ri­tage qui consti­tue pour­tant la ri­chesse de notre pays, car c’est un tré­sor non dé­lo­ca­li­sable. J’ai au­jourd’hui la pos­si­bi­li­té de ti­rer la son­nette d’alarme.

Quels sont les mo­nu­ments en dan­ger qui, ré­cem­ment, vous ont le plus tou­ché ?

J’ai lan­cé pour la té­lé­vi­sion une sé­rie dans la li­gnée de Chefs-d’oeuvre en pé­ril de Pierre de La­garde, in­ti­tu­lée Sau­vons nos tré­sors, et j’ai été confron­té par­tout à des églises, à des châ­teaux, mais aus­si à un riche hé­ri­tage in­dus­triel ou ou­vrier en souf­france. J’ai eu un pin­ce­ment au coeur en vi­si­tant le châ­teau de Mé­ré­ville, dans l’Es­sonne, cher au peintre et pay­sa­giste Hu­bert Ro­bert : le parc a été ou­vert au pu­blic mais les portes et fe­nêtres sont mu­rées. C’est pour ce­la que j’ai ac­cep­té de de­ve­nir par­rain d’Es­sonne Mé­cé­nat. Que dire du châ­teau du duc d’Éper­non à Fon­te­nay-Tré­si­gny ou de Haut-Buis­son à Cher­ré, là où vé­cut la prin­cesse Alice de Mo­na­co ? Mais j’ai tant d’autres com­bats : le mu­sée des Tis­sus de Lyon, le Cadre noir de Sau­mur, le parc du châ­teau de Kolb­sheim en Al­sace, me­na­cé par une au­to­route, ou le site ar­chéo­lo­gique grec de la Cor­de­rie à Mar­seille… Les dos­siers ur­gents ne manquent pas !

Vous consa­crez l’es­sen­tiel de vos re­ve­nus à sau­ver Thi­ron-Gar­dais, dans l’Eure-et-Loir, pour­quoi cet en­droit vous a-t-il par­ti­cu­liè­re­ment par­lé ?

Quand vous pré­sen­tez des émis­sions d’his­toire et de pa­tri­moine à la té­lé­vi­sion de ser­vice pu­blic en ne ces­sant de dire à vos com­pa­triotes « Dé­fen­dez votre pa­tri­moine ! », vous ne pou­vez pas vous dé­ro­ber. Je crois en la va­leur de l’exemple et, lorsque le Dé­par­te­ment est ve­nu me trou­ver pour ra­che­ter au prix des Do­maines l’an­cien col­lège royal et mi­li­taire de Thi­ron-Gar­dais à l’aban­don de­puis dix ans, j’ai été sé­duit par le site, par son pas­sé, par le vil­lage et par les gens qui y vivent… En­fin, j’ai été pris par l’aven­ture exal­tante d’un sau­ve­tage, d’au­tant que j’aime la sym­bo­lique du Col­lège qui est da­van­tage dans la trans­mis­sion que dans la pos­ses­sion.

Vous avez créé l’an­née der­nière la Fon­da­tion Sté­phane Bern pour l’His­toire et le Pa­tri­moine…

Ce qui m’a in­ci­té à créer une fon­da­tion abri­tée par l’Ins­ti­tut de France, c’est la vo­lon­té de pro­té­ger à l’ave­nir le tra­vail ac­com­pli à Thi­ron-Gar­dais. La res­tau­ra­tion du Col­lège est l’oeuvre de ma vie, sans doute la prin­ci­pale ac­tion qui res­te­ra de mon pas­sage sur terre, même si je n’ai pas par­ti­cu­liè­re­ment l’ob­ses­sion de lais­ser une trace. Alors que je me suis

ef­for­cé de tout sau­ver et de créer un mu­sée ou­vert au pu­blic, je ne vou­lais pas qu’après moi cet ef­fort fût aban­don­né. J’ai donc créé une fon­da­tion qui, de mon vi­vant, s’at­tache à faire vivre le lieu et à pro­mou­voir l’his­toire et le pa­tri­moine à tra­vers deux prix an­nuels at­tri­bués par des ju­rys com­pé­tents. Je ne reste pas à me croi­ser les mains, j’agis, parce que je veux être co­hé­rent avec mes convic­tions pro­fondes et les com­bats que je mène !

Com­ment pen­sez-vous rem­plir la mis­sion bé­né­vole que vous a confiée le pré­sident de la Ré­pu­blique ?

Dans un pre­mier temps, je veux réunir les prin­ci­paux ac­teurs – Fon­da­tion du pa­tri­moine, La De­meure his­to­rique, Vieilles Mai­sons fran­çaises, Sites & Mo­nu­ments, La Sau­ve­garde de l’Art Fran­çais, Pa­tri­moine-En­vi­ron­ne­ment, Rem­part, Adopte un châ­teau et tant d’autres – afin d’éta­blir une liste des

mo­nu­ments en pé­ril ré­gion par ré­gion. Ce tra­vail se­ra réa­li­sé en étroite col­la­bo­ra­tion avec les agents de l’État comme la di­rec­tion des pa­tri­moines et les DRAC, qui agissent dé­jà sur le ter­rain avec les faibles moyens mis à leur dis­po­si­tion. En­suite, je sou­hai­te­rais ré­flé­chir à la ma­nière de re­vi­ta­li­ser ces lieux en déshé­rence, et trou­ver des idées no­va­trices de le­vée de fonds, sans pour au­tant, j’in­siste, me sub­sti­tuer aux au­to­ri­tés pu­bliques. J’ai­me­rais aus­si m’ins­pi­rer des exemples bri­tan­niques de la Na­tio­nal He­ri­tage List ou du Na­tio­nal Trust et m’ap­puyer sur des or­ga­nismes pri­vés ain­si que sur le fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif… Toutes les idées sont bonnes à creu­ser et à pro­po­ser en­suite aux res­pon­sables du pa­tri­moine. Ma mis­sion, en­core une fois, vient en sup­port. J’ap­porte mon sou­tien, que je crois utile car, dé­jà, des fon­da­tions, des en­tre­prises m’ont as­su­ré de leur contri­bu­tion.

Com­ment avez-vous ap­pris votre no­mi­na­tion ?

À force de par­ler au Pré­sident des chefs-d’oeuvre en pé­ril de nos vil­lages, il m’a pro­po­sé de joindre le geste à la pa­role. Lorsque l’État vous le de­mande, on ne se dé­robe pas. Je n’ai rien à y ga­gner – si­non à sus­ci­ter quelques cri­tiques acerbes ou pro­cès d’in­ten­tion – d’au­tant que ma mis­sion est pu­re­ment bé­né­vole, mais je veux ser­vir mon pays en ap­por­tant ma pierre à cet édi­fice qu’il faut re­cons­truire et sau­ve­gar­der. J’ai ac­cep­té cette mis­sion avec hu­mi­li­té et, même si je crois être lé­gi­time, car ce­la fait vingt-cinq ans que j’oeuvre dans ce do­maine, je dois faire mes preuves et convaincre que le pa­tri­moine est un en­jeu éco­no­mique et cultu­rel pour l’ave­nir.

Quel in­té­rêt porte le Pré­sident au pa­tri­moine ?

Lors­qu’il était mi­nistre de l’Éco­no­mie, Em­ma­nuel Ma­cron est ve­nu inau­gu­rer le mu­sée que j’ai ou­vert dans le col­lège royal et mi­li­taire de Thi­ron-Gar­dais. Au­tant lui que son épouse Bri­gitte se pas­sionnent pour l’his­toire de France. Notre ami­tié est née de ces échanges. J’ai ren­con­tré tous les pré­si­dents de la Ré­pu­blique de­puis Fran­çois Mit­ter­rand, mais il est le pre­mier à af­fir­mer avec force que l’his­toire de France est millé­naire et que notre pays est le pro­duit de la sé­di­men­ta­tion de toutes les époques, mo­nar­chie, Em­pire et Ré­pu­blique. Je sens chez lui un amour de notre pa­tri­moine. Il l’as­sume d’au­tant plus vo­lon­tiers qu’étant un jeune pré­sident il n’a pas à prendre une pos­ture « mo­derne » en re­je­tant l’hé­ri­tage du pas­sé.

« J’ai­me­rais trou­ver des idées no­va­trices de le­vée de fonds sans me sub­sti­tuer aux au­to­ri­tés pu­bliques. »

Sté­phane Bern au col­lège royal et mi­li­taire de Thi­ron-Gar­dais qu’il a sau­vé de l’aban­don. À droite, avec le pré­sident Ma­cron lors d’une vi­site du châ­teau de Monte-Cris­to, de­meure d’Alexandre Du­mas au Port-Mar­ly.

Sté­phane Bern à Egui­sheim, au coeur des vi­gnobles al­sa­ciens, pour l’émis­sion Le Vil­lage pré­fé­ré des Fran­çais. Page de droite, au Mans, du­rant le tour­nage de l’émis­sion Se­crets d’His­toire, cap­ti­vé par la beau­té des vieilles pierres ma­gni­fiées par la lu­mière des vi­traux de la ca­thé­drale.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.