Mi­cha Les­cot et Jé­rôme Des­champs

Ils Pé­cu­chet, per­son­nages sont Bou­vard ces stu­pides deux et et à la va­ni­teux, cam­pagne, par­tis que Flau­bert a ima­gi­nés pour cru­ci­fier la bê­tise uni­ver­selle. Au­teur aus­si de cette adap­ta­tion théâ­trale, co­mique et cor­ro­sive, Jé­rôme Des­champs nous a re­çus ch

Point de Vue - - Sommaire - par Ra­phaël Mo­ra­ta Pho­tos Luc Cas­tel

Les Du­pond et Du­pont de Flau­bert

Pen­dant cette ré­pé­ti­tion à l’ita­lienne, vous sem­blez ne pas tra­vailler, mais vous amu­ser… comme des en­fants !

JÉ­RÔME DES­CHAMPS Ce n’est pas tou­jours agréable à re­gar­der de l’ex­té­rieur parce qu’il n’y a ni dé­cor ni cos­tume. Il s’agit sur­tout d’un bon exer­cice d’échauf­fe­ment que l’on fait avant chaque re­pré­sen­ta­tion. On tra­vaille ain­si sur une autre vi­tesse, on af­fine la mu­si­ca­li­té des scènes. C’est comme si nous dan­sions. En tour­née, c’est aus­si une fa­çon d’être par­tout chez soi, d’oc­cu­per le ter­rain, de se l’ap­pro­prier. Comme des ani­maux. MI­CHA LES­COT À chaque fi­lage, nous trou­vons des élé­ments que l’on garde ou pas. Il y a là une forme de li­ber­té qui au­to­rise les sor­ties de route.

Dans le ro­man, Bou­vard et Pé­cu­chet im­pro­visent une scène du Tar­tuffe ! Donc rien d’éton­nant que vous ayez choi­si Mi­cha Les­cot après l’avoir vu dans cette pièce de Mo­lière mon­tée par Luc Bon­dy ?

J. D. Il est ve­nu me sa­luer à la fin d’une re­pré­sen­ta­tion du Tar­tuffe. Et m’a confié qu’il fai­sait du théâtre à cause de moi. À l’époque, il me vou­voyait, l’idiot ! (rires).

Mi­cha, vous étiez im­pres­sion­né par Jé­rôme Des­champs ?

J. D. Sans doute par mon grand âge (rires). M. L. Non, sé­rieu­se­ment, j’ai vu les grands spec­tacles

de Jé­rôme quand j’étais ado­les­cent. Ils m’ont don­né en­vie de faire du théâtre. Je sa­vais qu’un jour je tra­vaille­rais avec lui…

Jé­rôme, com­ment vous est ve­nue l’idée d’adap­ter ce ro­man in­ache­vé de Flau­bert ?

J. D. Ce­la me trot­tait dans la tête de­puis dix ans. J’avais presque aban­don­né. En re­li­sant le livre, les choses se sont peu à peu dé­can­tées. Ce­la m’a de­man­dé un tra­vail as­sez éprou­vant de sé­lec­tion des pas­sages clés, les plus co­casses ou les plus tra­giques.

Vous mé­lan­gez la langue de Flau­bert avec des mots d’au­jourd’hui, comme « sauce bar­beuc » ou « agroa­li­men­taire », était-ce né­ces­saire pour ré­ac­tua­li­ser un ro­man qui four­mille de ré­fé­rences très da­tées ?

J. D. Les sou­cis éco­los du genre « toi­lettes ver­tueuses » ou les scan­dales d’ec­clé­sias­tiques sont dé­jà pré­sents dans le livre de Flau­bert. Je n’ai rien in­ven­té. Mais, c’est vrai, je vou­lais que l’ac­tion se passe ici et main­te­nant. J’ai pris des li­ber­tés.

Com­ment vous êtes-vous ré­par­ti les rôles ?

M. L. Tout na­tu­rel­le­ment… J. D. En rai­son de nos vies sen­ti­men­tales… M. L. Non. Ce­la tient avant tout à la des­crip­tion que Flau­bert fait de ses per­son­nages. Après, il fal­lait les in­car­ner, les ré­in­ven­ter, les faire exis­ter dans une vie de mé­nage, avec des con­ten­tieux d’hé­ri­tage, de ja­lou­sies.

Vous ne sem­blez pas suivre Flau­bert sur le che­min du sa­disme, lui qui prend un plai­sir in­fi­ni à hu­mi­lier ses per­son­nages. Un peu comme Cer­van­tès mar­ty­ri­sait son Don Qui­chotte…

J. D. Mais non, mais non, nous aus­si nous sommes cruels ! Vous n’avez pas vu ce que l’on fait aux chiens ! (rires) Flau­bert se nour­ris­sait de la bê­tise de ses contem­po­rains. Ain­si, il ai­mait ra­con­ter com­bien il se ré­jouis­sait de voir cet im­bé­cile d’hor­lo­ger ve­nir ré­gler sa pen­dule. Flau­bert prend du plai­sir à se vau­trer dans la bê­tise. Moi aus­si. Ce­la aide à vivre d’en­tendre des po­li­tiques se trom­per. La gloire fu­gi­tive de Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan me fait rire. M. L. Vous ou­bliez aus­si que Bou­vard et Pé­cu­chet, c’est un coup de foudre entre deux hommes qui partent vivre en­semble à la cam­pagne ! J. D. À tra­vers ses per­son­nages, Flau­bert se ra­conte un peu. Il ne vit pas avec sa maî­tresse, Louise Co­let. Flau­bert est plus sou­vent « en couple » avec des amis comme Louis Bouil­het ou Maxime Du Camp.

Avec des dia­logues brefs et ryth­més, vous faites exac­te­ment ce que Flau­bert dé­tes­tait ! Ain­si confiait-il à George Sand : « Ces pe­tites phrases courtes, ce pé­tille­ment conti­nu m’ir­rite à la ma­nière de l’eau de Seltz, qui d’abord fait plai­sir et qui ne tarde pas à vous sem­bler de l’eau pour­rie »…

J. D. Il a dit beau­coup de mal des écri­vains, aus­si. Flau­bert ba­lan­çait. Re­li­sez sa cor­res­pon­dance. J’ai ra­jou­té, dans le texte de la pièce, Al­fred de Mus­set, parce que c’était l’amant de Louise Co­let.

En par­tant pour la pro­vince, Bou­vard et Pé­cu­chet s’in­ventent de nou­velles vies et s’ima­ginent ca­pables d’exer­cer d’autres pro­fes­sions. Au­jourd’hui en­core, de nom­breuses per­sonnes quittent les villes pour ten­ter leur chance à la cam­pagne. Et sou­vent ce n’est pas une réus­site !

J. D. Flau­bert ne se contente pas de mé­pri­ser ses per­son­nages. Il leur donne une forme de gra­vi­té. Cette am­bi­tion de re­faire le monde est plu­tôt belle, émou­vante, et sym­pa­thique, même si elle est en l’oc­cur­rence le fait d’im­bé­ciles… En 1968, il y en a plein qui ont es­sayé. Nom­breux sont re­ve­nus parce qu’ils s’en­nuyaient. M. L. Quand j’avais 3 ans, ma mère nous a ins­tal­lés à la cam­pagne dans un vil­lage de l’Es­sonne. Ah, la Beauce… 5 ans ! J’al­lais à l’école comme dans le film Être et Avoir avec une ins­ti­tu­trice qui fai­sait classe unique. J. D. Vivre à la cam­pagne, ce­la t’a fait gran­dir ! M. L. Tu vois ma taille, au­jourd’hui ! J. D. Je ne sais plus qui a dit : « À la cam­pagne, la nuit on a peur et le jour on s’emm… » Ce­la de­mande de la force de ca­rac­tère de s’iso­ler, de faire un fro­mage tous les trois jours. Je sup­por­te­rais mal de ne pas être dis­trait tout le temps. Le calme m’an­goisse. Je ne pour­rais pas faire des re­traites dans les mo­nas­tères. M. C. Moi, je suis ou­vert à toutes les ex­pé­riences.

Vos Bou­vard et Pé­cu­chet font pen­ser aux Du­pond et Du­pont. Pierre Ster­ckx, ami de Her­gé et grand tin­ti­no­phile, avait sug­gé­ré que le des­si­na­teur avait été ins­pi­ré par les per­son­nages de Flau­bert. Il par­lait d’une « même sy­mé­trie de la bê­tise ».

J. D. Vous avez tout à fait rai­son. Ils portent éga­le­ment des cha­peaux me­lon. Mais vous pou­vez aus­si évo­quer le Du­pont et Du­rant d’Al­fred de Mus­set, les per­son­nages de Be­ckett ou les clowns mé­lan­co­liques Lau­rel et Har­dy.

L’im­mense mur que vous avez ins­tal­lé sur la scène fait pen­ser aux spec­tacles Les Frères Zé­nith ou Les Pieds dans l’eau.

J. D. C’est juste. Ce­la nous per­met de tuer un chien sans le mon­trer. On en­tend plus que l’on ne voit. Sans ce­la, il au­rait fal­lu mettre sur scène tous les ani­maux de la basse-cour.

Bou­vard et Pé­cu­chet se­raient à leur ma­nière des per­son­nages à la Des­chiens ?

J. D. Je n’y ai ja­mais pen­sé. Mais c’est vrai que je me suis tou­jours in­té­res­sé aux per­son­nages per­dus, pau­més, pas for­cé­ment brillan­tis­simes. Ce­la m’a tou­jours plu de mettre en scène une grande am­bi­tion chez de pe­tites gens. J’ai peut-être fait Les Des­chiens en pen­sant à Bou­vard et Pé­cu­chet.

Avec la dis­pa­ri­tion de Luc Bon­dy, vous sen­tez-vous, Mi­cha, comme « or­phe­lin d’une fa­mille théâ­trale » ?

M. L. Je ne me re­met­trai ja­mais de la perte de Luc Bon­dy que je consi­dé­rais comme mon meilleur ami. Quand on a cô­toyé pen­dant huit ans une telle per­sonne, par­ti­ci­pé à cinq créa­tions, on peut se sen­tir per­du. En tra­vaillant avec Jé­rôme, je ne re­cher­chais pas une nou­velle fa­mille, mais le plai­sir simple de jouer. J. D. Après dix an­nées à la tête de l’Opé­ra-Co­mique, j’avais en­vie de re­trou­ver les planches. Bou­vard et Pé­cu­chet était un vieux rêve… Jeune co­mé­dien, j’avais joué quelques scènes dans un ate­lier mon­té par An­toine Vi­tez. M. L. Ce­la fait du bien de jouer avec de jeunes ac­teurs, comme Pau­line Tri­cot et Lu­cas Hé­rault, qui sont si en­thou­siastes et mo­ti­vés. Ils nous conta­minent… Leur fraî­cheur donne de l’éner­gie pour se plon­ger dans d’autres pro­jets. Je vais jouer la pièce Bel­la Fi­gu­ra de Yas­mi­na Re­za, au Rond-Point, puis au Théâtre Dé­ja­zet, Un mois à la cam­pagne de Tour­gue­niev sur une mise en scène d’Alain Fran­çon.

Et vous, Jé­rôme, vous al­lez fê­ter sur scène vos 70 ans…

J. D. Il ne faut pas le dire. M. L. Quoi, tu as 70 ans ? Tu m’avais dit 44 ans… Tu m’as men­ti.  Voir Bou­vard et Pé­cu­chet, de Gus­tave Flau­bert et Jé­rôme Des­champs, jus­qu’au 10 oc­tobre au Théâtre de la Ville – Es­pace Car­din, 1, ave­nue Ga­briel, Pa­ris VIIIe. thea­tre­de­la­ville-pa­ris.com

Des­champs prend à re­vers Flau­bert qui af­fir­mait que « le théâtre man­quait de dis­tinc­tion ».

Au­tour d’un banc, bou­le­vard Bour­don, la cé­lèbre ren­contre de Bou­vard et Pé­cu­chet, « deux es­car­gots qui s’ef­forcent de grim­per au som­met du mont Blanc », se­lon la for­mule de Taine.

Flau­bert avait ima­gi­né in­ti­tu­ler son ro­man His­toire de deux clo­portes. Bou­vard s’ap­pe­lait même Du­mo­lard ! La pièce re­trouve cet es­prit plein de fé­ro­ci­té. À droite, dans les ate­liers de la com­pa­gnie, Mi­cha Les­cot, Pau­line Tri­cot, Jé­rôme Des­champs et Lu­cas Hé­rault.

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