Paul Gau­guin

Point de Vue - - Sommaire - Par Em­ma­nuel Ci­rodde

Voyages au bout du pa­ra­dis

Il a réa­li­sé ses plus belles toiles dans l’at­mo­sphère fié­vreuse des ar­chi­pels de la Po­ly­né­sie. Cet exil vo­lon­taire l’a me­né au bout de sa quête ar­tis­tique et spi­ri­tuelle, bien loin d’une Eu­rope qui ne lui a pas réus­si. Le film Gau­guin – Voyage de Ta­hi­ti d’Édouard De­luc, ac­tuel­le­ment sur les écrans, et l’ex­po­si­tion Gau­guin l’al­chi­miste, à par­tir du 11 oc­tobre au Grand Pa­lais, cé­lèbrent le des­tin hors norme de cet ar­tiste épris de li­ber­té.

Pa­ra­dis ou en­fer ? Lorsque Paul Gau­guin dé­barque en 1891, après soixante-trois jours de tra­ver­sée, à l’autre bout du monde, Ta­hi­ti ne res­semble en rien à l’éden qu’on lui a dé­crit. Une pluie lourde et tiède douche l’en­thou­siasme de l’ar­tiste. « Par­tir, par­tir à tout prix, avait-il pour­tant as­su­ré. Fuir cette so­cié­té où tout sem­blait épui­sé. Cette am­biance “fin de siècle” afin d’in­ven­ter là-bas un art nou­veau et ré­gé­né­ré. » Le 1er avril, il quitte Mar­seille pour cette des­ti­na­tion loin­taine dans le cadre d’une mis­sion pour le mi­nis­tère des Beaux-Arts. À Pa­ris, l’ar­tiste avait toutes les peines du monde à vendre sa pein­ture mal­gré la re­con­nais­sance cri­tique. De­puis tou­jours, l’homme rêve d’un ailleurs, et lors­qu’il dé­couvre la Po­ly­né­sie, il a dé­jà vé­cu mille

vies. Une en­fance à Li­ma, une car­rière de lieu­te­nant dans la ma­rine mar­chande, une ex­pé­rience de cour­tier mais aus­si une exis­tence de père d’une fa­mille de cinq en­fants nés de son union avec la Da­noise Met­teSo­phie… Une tri­bu qu’il n’hé­site pas à aban­don­ner, ob­nu­bi­lé par les pos­si­bi­li­tés de son île. C’est as­su­ré­ment l’une des scènes les plus émou­vantes du film réa­li­sé par Édouard De­luc avec Vincent Cas­sel dans le rôle-titre, un au re­voir qui a tout d’un adieu. Lors de son pre­mier sé­jour à Ta­hi­ti, Gau­guin tient un car­net, qui pa­raî­tra sous le titre Noa Noa. Un do­cu­ment pré­cieux du­quel s’est ins­pi­ré le ci­néaste. « C’est un ob­jet lit­té­raire d’une grande poé­sie, ob­serve-t-il, un ré­cit d’aven­tures d’un souffle ro­ma­nesque as­sez fou. C’est sur­tout une sorte de somp­tueuse dé­cla­ra­tion d’amour à Ta­hi­ti, aux Ta­hi­tiens et à son Eve ta­hi­tienne. » Gau­guin a 43 ans lors­qu’il dé­couvre que le ter­ri­toire vierge et sau­vage dont il a rê­vé, est une ré­gion co­lo­ni­sée où les Eu­ro­péens étouffent dé­jà la culture mao­rie. « Le pre­mier as­pect de cette petite île n’a rien de fée­rique, rien de com­pa­rable par exemple à la ma­gni­fique baie de Rio de Ja­nei­ro », confesse-t-il dans Noa Noa. Et comme pour scel­ler cet inexo­rable mou­ve­ment d’ef­fa­ce­ment de la culture ta­hi­tienne, le der­nier roi mao­ri, Po­ma­ré V – qui a ab­di­qué une di­zaine d’an­nées plus tôt – meurt la se­maine de son ar­ri­vée. « Avec lui dis­pa­rais­saient les der­niers ves­tiges des ha­bi­tudes et des gran­deurs an­ciennes, écrit-il. Avec lui la tra­di­tion mao­rie était morte. La ci­vi­li­sa­tion, hé­las !, triom­phait – sol­da­tesque, né­goce et fonc­tion­na­risme. » Les pre­miers mois, le peintre ac­cu­mule quan­ti­té d’ob­ser­va­tions, de notes dans le­quel il pui­se­ra par la suite les idées de ses toiles. Il ne perd pas de vue le but de sa mis­sion de « peintre of­fi­ciel de la ré­pu­blique » consis­tant à tra­duire en images les don­nées an­thro­po­lo­giques et to­po­gra­phiques de la vie ta­hi­tienne. En deux ans, il se pas­sionne pour la vie mao­rie. Il réa­lise près de soixante-dix toiles et sculp­tures en bois, par­mi les­quelles de nom­breuses re­pré­sen­ta­tions de sa jeune muse et com­pagne, Te­hu­ra. Des oeuvres ma­jeures par­mi les­quelles le cé­lèbre Ma­nao Tu­pa­pau, nu cou­ché où sa va­hi­né ap­pa­raît en­tou­rée des forces spi­ri­tuelles des tra­di­tions po­ly­né­siennes, dont un mys­té­rieux es­prit ta­pi dans l’ombre de l’ar­rière-plan. Le ca­rac­tère vi­sion­naire et idéa­liste de son art se heurte sou­vent à la dés­illu­sion que lui offre le spec­tacle de ces îles sous do­mi­na­tion eu­ro­péenne. La luxu­riance de son oeuvre se teinte d’une mé­lan­co­lie fié­vreuse. « Il veut re­nouer

avec ce “mal­gré moi de sau­vage” qui l’a dé­jà me­né en Bre­tagne, à Pa­na­ma ou en Mar­ti­nique et qui a fait sa sin­gu­la­ri­té sur la scène ar­tis­tique, » ana­lyse Édouard De­luc. Un dé­sir qui n’élude pas pour au­tant la ques- tion ma­té­rielle. Gau­guin a toutes les peines du monde à réunir les condi­tions de sa sur­vie. Il gagne quelque ar­gent en sculp­tant des ob­jets en bois ins­pi­rés des tra­di­tions lo­cales qu’il brade aux conti­nen­taux de pas- sage. L’ar­tiste s’en­fonce un temps dans la jungle pour ten­ter de s’éloi­gner de Pa­peete. Ma­lade, il est pour­tant ad­mis à l’hô­pi­tal de la ca­pi­tale ad­mi­nis­tra­tive aux pre­miers jours de 1892, mais ne peut y pro­lon­ger son sé­jour pour des rai­sons fi­nan­cières… Dix-huit mois plus tard, Gau­guin est bien mal­gré lui ra­pa­trié en France avec le sta­tut hu­mi­liant d’« ar­tiste en dé­tresse ». Dans ses ba­gages, ses pré­cieuses toiles ra­con­tant Ta­hi­ti, entre vie quo­ti­dienne et my­tho­lo­gie. Il laisse sur le quai l’in­con­so­lable Te­hu­ra, qui « avait pleu­ré du­rant plu­sieurs nuits » et qu’il ne re­ver­ra ja­mais. Ce bref re­tour à la « ci­vi­li­sa­tion » ne comble pas l’ar­tiste. Ab­sor­bé par la ré­dac­tion de Noa Noa – odo­rant en ta­hi­tien, « ce qu’ex­hale Ta­hi­ti », pré­cise le peintre dans l’Écho de Pa­ris, le 13 mai 1895 –, il tente aus­si

« Par­tir, par­tir à tout prix. Afin d’in­ven­ter là-bas un art nou­veau et ré­gé­né­ré. »

d’ex­po­ser le tra­vail de ces deux an­nées de voyage. L’été 1895, après avoir échoué à faire com­prendre son art, il suc­combe à nou­veau à l’ap­pel des océans et re­gagne sa chère Po­ly­né­sie après un dé­tour par Co­pen­hague pour faire ses adieux à sa fa­mille. En s’ins­tal­lant à Pu­naauia, tout à l’ouest de Ta­hi­ti, non loin de Pa­peete, il réa­lise que son pre­mier voyage a consti­tué une ex­pé­rience qui ne sau­rait se re­nou­ve­ler. Sa san­té res­tée fra­gile l’em­pêche de vivre plei­ne­ment ce se­cond sé­jour. Sa pein­ture pour­tant ne perd rien de son in­ten­si­té, et il signe alors le ma­gni­fique Nave Nave Ma­ha­na – « Jour dé­li­cieux » – re­pré­sen­tant un groupe de femmes au bord d’un cours d’eau. Gau­guin dé­cide de quit­ter Ta­hi­ti pour l’ar­chi­pel des îles Mar­quises. Il s’y fait bâ­tir une mo­deste ha­bi­ta­tion tra­di­tion­nelle sur une par­celle in­grate d’Atuo­na, sur l’île d’Hi­va Oa, la « Mai­son du Jouir » dont on peut vi­si­ter au­jourd’hui une re­cons­ti­tu­tion. L’homme croit avoir en­fin trou­vé le lieu idéal où pui­ser l’ins­pi­ra­tion. Mais, gal­va­ni­sé par son com­bat pour la pré­ser­va­tion de l’hé­ri­tage mao­ri, il se brouille avec les au­to­ri­tés et in­vite les in­di­gènes à ne pas payer les im­pôts co­lo­niaux. Une sé­rieuse bles­sure à la jambe le contraint à consom­mer mer­cure et ar­se­nic pour cal­mer ses maux tan­dis qu’il est condam­né à trois mois de pri­son pour avoir dif­fa­mé l’ad­mi­nis­tra­tion. À la dé­rive, Gau­guin meurt le 8 mai 1903 à presque 55 ans… Il re­pose au ci­me­tière de l’île, sur les lieux mêmes où l’ar­tiste avait rê­vé de re­ve­nir aux sources et de s’af­fran­chir de toute ci­vi­li­sa­tion. « Entre le ciel et moi rien que le grand toit éle­vé et lé­ger en feuilles de pan­da­nus où ha­bi­taient les lé­zards, no­tait-il dans Noa Noa. Je pou­vais dans mon som­meil m’ima­gi­ner l’es­pace libre au-des­sus de ma tête, la voûte cé­leste, les étoiles. J’étais bien loin de ces pri­sons, les mai­sons eu­ro­péennes. Une case mao­rie n’exile, ne re­tranche point l’in­di­vi­du de la vie, de l’es­pace, de l’in­fi­ni… »

Dans le film d’Édouard De­luc, Vincent Cas­sel in­carne Paul Gau­guin quand ce­lui-ci dé­couvre la Po­ly­né­sie. L’ac­teur donne la ré­plique à Tu­heï Adams, dans le rôle de Te­hu­ra, la muse et com­pagne du peintre qui a po­sé pour le cé­lèbre ta­bleau Ma­nao Tu­pa­pau (ci-des­sus).

À gauche, Paul Gau­guin avec son épouse da­noise, Mette-So­phie, qu’il a lais­sée en Eu­rope avec leurs cinq en­fants. Ci-contre, une pho­to­gra­phie de To­ho­taua, mo­dèle que Gau­guin a peint dans la Jeune fille à l’éven­tail en 1902.

Lors de son se­cond sé­jour, Gau­guin peint des chefs-d’oeuvre comme Nave Nave Ma­ha­na. Il s’était fait bâ­tir une petite mai­son sur l’île de Hi­va Oa, dont on peut au­jourd’hui vi­si­ter la ré­plique.

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