Dis­pa­ri­tion de Liliane Bettencourt

Elle n’adu­lait qu’un homme, son père, Eu­gène Schuel­ler, fon­da­teur de L’Oréal. Un em­pire qui fit d’elle la femme la plus riche du monde. L’une des plus mys­té­rieuses, aus­si. D’une élé­gance par­faite, mon­daine mais dis­crète, elle au­ra connu la dou­leur de voir

Point de Vue - - Sommaire - Par Mar­tin Tan­crède

L’hé­ri­tière

At­mo­sphère fié­vreuse à l’École na­tio­nale su­pé­rieure de chi­mie de Pa­ris où règne l’air éner­vé des grands soirs. En ce 18 no­vembre 1996, l’ins­ti­tu­tion cé­lèbre ses 100 ans. Avec faste et le concours re­mar­qué d’une femme élé­gan­tis­sime, sil­houette mince dans sa robe haute cou­ture à peine re­le­vée d’une écharpe qui semble dis­si­mu­ler quelque fra­gi­li­té se­crète. Liliane Bettencourt a ac­cep­té de pro­non­cer un dis­cours en mé­moire de son père, Eu­gène Schuel­ler, qui fit ici ses armes de chi­miste au tout dé­but du XXe siècle. « Un jour, dit-elle, un coif­feur-bar­bier vient de­man­der au pro­fes­seur Au­ger [dont Eu­gène est alors l’as­sis­tant à la Sor­bonne] de lui indiquer un cher­cheur qui pour­rait l’ai­der dans une étude sur les che­veux. Per­sonne ne ré­pond. Mon père, ti­mide, lève la main. Le coif­feur te­nait bou­tique à l’autre bout de Pa­ris. Deux fois par se­maine, le soir, mon père tra­ver­sait la ville à pied. Au bout de quelques mois, il an­nonce au pro­fes­seur qu’il va s’ins­tal­ler et cher­cher “chez lui”. C’est ain­si que, dans sa cui­sine, il trou­ve­ra les pre­mières tein­tures. » Ce n’est pas la femme la plus riche de France qui parle, la sep­tua­gé­naire com­blée, ha­bi­tuée à cô­toyer les grands de la terre, c’est l’en­fant unique, tou­jours éper­due d’ad­mi­ra­tion. « Je suis sur­tout la fille d’un père », confiait-elle. Et com­ment en se­rait-il au­tre­ment ! Fils d’un bou­lan­ger sans for­tune, Eu­gène Schuel­ler par­vient, à force d’achar­ne­ment, à ob­te­nir son bac et tra­vaille en­suite la nuit pour payer ses études su­pé­rieures. L’épi­sode du coif­feur-bar­bier, en 1904, va chan­ger sa vie. Trois ans plus tard, Eu­gène dé­pose le bre­vet de la pre­mière tein­ture in­of­fen­sive pour les che­veux. Il la bap­tise l’Au­réale. Et crée sa so­cié­té. Qui de­vien­dra L’Oréal dans les an­nées 1920. Il est ma­rié de­puis treize ans à « Bet­sy », Louise Don­cieux, mu­si­cienne et pia­niste, lorsque naît leur en­fant unique, Liliane, le 21 oc­tobre 1922. Chez Eu­gène Schuel­ler, le tra­vail est un culte ab­so­lu, il dort quatre heures par nuit, n’est ja­mais là. À la mai­son, il y a Bet­sy, sa dou­ceur, le pia­no. Mais Bet­sy est sou­dain em­por­tée d’un ab­cès au foie. « Quand elle est morte, il n’y a plus eu de mu­sique dans la mai­son. » Liliane a 5 ans. Son père l’en­voie en pen­sion chez les do­mi­ni­caines, à Lyon. Elle y res­te­ra dix ans, re­trou­vant son père pour les va­cances. Leur pa­ra­dis est bre­ton, une vil­la à l’Ar­couest, avec pis­cine d’eau de mer et vue sur l’île de Bré­hat. Liliane nage, fait

du vé­lo, de longues pro­me­nades sur la lande, de la voile sur l’Edel­weiss, le yacht pa­ter­nel. Les va­cances sont aus­si un temps de tra­vail, doc­trine Schuel­ler oblige. Dès ses 15 ans, Liliane dé­bute ses pre­miers stages dans l’en­tre­prise pa­ter­nelle à col­ler des éti­quettes sur les fla­cons à l’usine. « J’en étais ra­vie, je lui ra­con­tais L’Oréal, les gens qui y tra­vaillent, les gens qui m’ont im­pres­sion­née, les pro­duits fa­bri­qués. » Un lien de plus entre le père et sa fille qui vé­nère l’oeuvre d’Eu­gène comme un pro­lon­ge­ment de lui-même. Jus­qu’à quel point est-elle alors consciente qu’une ombre monte et me­nace l’équi­libre fa­mi­lial ? Dif­fi­cile à dire. Mais Eu­gène Schuel­ler, dont les idées so­ciales l’ont lié long­temps à de fu­turs fon­da­teurs du par­ti com­mu­niste, est main­te­nant l’en­ne­mi ju­ré du Front po­pu­laire. Proche de De­loncle, il fi­nance la Ca­goule et ses pro­jets de coup d’État. Cer­taines réunions de l’or­ga­ni­sa­tion clan­des­tine ont même lieu au siège de L’Oréal. La guerre et la dé­bâcle ne mettent pas un terme à ces en­ga­ge­ments ha­sar­deux, tout au contraire. Eu­gène de­vient pré­sident des com­mis­sions tech­niques et com­mis­sions d’études du Mou­ve­ment so­cial ré­vo­lu­tion­naire qui ral­lie­ra le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal po­pu­laire de Mar­cel Déat, col­la­bo­ra­tion­niste et an­ti­sé­mite. Entre les Fran­çais, la haine flambe. Et Liliane tremble pour son père. Au len­de­main de la guerre, Eu­gène Schuel­ler passe de­vant le co­mi­té d’épu­ra­tion des in­dus­tries chi­miques et le par­quet de la Seine. En ce mois de juillet 1946, il doit ré­pondre de ses choix, de ses écrits aus­si, où il ap­pe­lait à construire « la nou­velle Eu­rope en co­opé­ra­tion avec l’Al­le­magne et toutes les autres na­tions eu­ro­péennes li­bé­rées comme elle du ca­pi­ta­lisme li­bé­ral, du ju­daïsme, du bol­ché­visme et de la franc-ma­çon­ne­rie ». Ac­ca­blant ? Tel n’est pas l’avis des an­ciens du foyer des Pères ma­ristes du 104, rue de Vau­gi­rard. Ils ont nom Fran­çois Dalle, Fran­çois Mit­ter­rand ou… An­dré Bettencourt. Ont connu Eu­gène Schuel­ler à la Ca­goule mais se sont mon­trés plus pru­dents quand ils ont sen­ti le vent tour­ner. De vieille fa­mille nor­mande, bour­geoise et ca­tho­lique, An­dré Bettencourt s’est lan­cé dans le jour­na­lisme après des études de droit. De 1940 à 1942, il di­rige l’heb­do­ma­daire col­la­bo­ra­tion­niste La Terre fran­çaise dont il ré­dige la chro­nique Ohé ! les jeunes ! où il dé­crit les Juifs comme une « race souillée pour l’éter­ni­té par le sang du Ch­rist qu’ils ont fait ver­ser ». Er­reur de jeu­nesse, plai­de­ra-t-il, lui qui s’est rap­pro­ché des mou­ve­ments de Ré­sis­tance, en 1943, ou juillet 1944 d’après Serge Klars­feld. N’im­porte, avec ses amis Dalle et Mit­ter­rand, au par­cours tout aus­si by­zan­tin, il réunit les té­moi­gnages qui per­met­tront d’ob­te­nir la re­laxe d’Eu­gène Schuel­ler. Liliane res­pire et, le 8 juin 1950, à 17 h 30, épouse An­dré Bettencourt à la mai­rie de Val­lau­ris, dans les Alpes-Ma­ri­times. La cé­ré­mo­nie a lieu dans l’in­ti­mi­té. Liliane est-elle amou­reuse ou est-elle le prix du ser­vice ren­du ? Ce se­cret ap­par­tient au couple. An­dré, dé­jà conseiller gé­né­ral, se­ra dé­pu­té en 1951, puis maire, sé­na­teur, mi­nistre des gou­ver­ne­ments Mendès France, Pom­pi­dou, Couve de Mur­ville, Cha­banDel­mas, Mess­mer. Une fi­gure, aus­si in­con­tour­nable que dif­fi­cile à cer­ner. Et Liliane, en­jouée, de prendre part aux cam­pagnes, aux dé­pla­ce­ments ou dî­ners po­li­tiques, met­tant tou­jours en avant An­dré ou ses amis et pro­tec­teurs, de Pom­pi­dou à Mit­ter­rand. Per­met­tant au prince consort de dis­tri­buer sans comp­ter son ar­gent à tous les par­tis utiles. Car de­puis 1957 et la mort de son père, l’hé­ri­tière règne sur L’Oréal. Même si la di­rec­tion opé­ra­tion­nelle est confiée à d’autres, à com­men­cer par Fran­çois Dalle qui va dé­ve­lop­per le groupe cos­mé­tique à l’in­ter­na­tio­nal de fa­çon ex­po­nen­tielle et le faire en­trer en Bourse. Là aus­si, elle se montre exem­plaire, vi­site les usines im­plan­tées à l’étran­ger, fête les ca­the­ri­nettes, vient aux vins d’hon­neur pour les dé­parts en re­traite, se montre chaque an­née au tro­phée Lan­côme de golf… Avec une for­tune per­son­nelle es­ti­mée au­jourd’hui au­tour de 37 mil­liards d’eu­ros, elle peut tout se per­mettre. Et crée, en 1987, la Fon­da­tion Bet­ten­courtS­chuel­ler, la mieux do­tée de France, im­pli­quée dans la re­cherche scien­ti­fique, les ac­tions so­ciales et la culture. C’est cette même an­née que le couple fait la connais­sance de l’écri­vain, pho­to­graphe et dan­dy ger­ma­no­pra­tin Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, à l’oc­ca­sion d’un por­trait de Liliane Bettencourt que ce touche-à-tout

An­dré est aus­si sé­duit que Liliane par le charme et l’in­so­lence de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier.

réa­lise pour le ma­ga­zine Égoïste. Es­thète raf­fi­né, bi­blio­phile aver­ti, An­dré est tout aus­si sé­duit que son épouse par le charme et l’in­so­lence de ce sul­fu­reux Zé­bu­lon qui se fait vite une place à part dans l’in­ti­mi­té fa­mi­liale. Dans l’ombre, une jeune femme souffre, Fran­çoise, la fille unique des Bettencourt, ma­riée de­puis deux ans et qui ha­bite le du­plex of­fert par sa mère dans la rue même de l’hô­tel par­ti­cu­lier de Liliane. Née en 1953, Fran­çoise a eu une en­fance sur­pro­té­gée et mar­quée à la fois du poids des non-dits au­tour du pas­sé trouble de ses père et grand-père. « Avec ma mère, j’étais comme une moule ac­cro­chée au ro­cher. » Dès la ma­ter­nelle, elle fré­quente une ins­ti­tu­tion pri­vée fran­co-amé­ri­caine. Les sor­ties se font avec garde du corps tant Liliane re­doute un en­lè­ve­ment de sa fille. Les re­la­tions entre Liliane la so­laire et Fran­çoise la té­né­breuse s’ai­grissent beau­coup plus tard, avec l’ap­pa­ri­tion de Jean-Pierre Meyers, un cadre de la banque Odier Bun­ge­ner Cour­voi­sier dont la jeune femme est amou­reuse. Liliane ap­pa­raît gla­ciale lors du ma­riage, cé­lé­bré en 1984. Fran­çoise soup­çonne que sa mère ne par­donne pas à Jean-Pierre d’être Juif et pe­tit-fils d’un

rab­bin dé­por­té à Au­sch­witz. « En réa­li­té, rec­ti­fie une amie de Liliane, elle n’a ja­mais ac­cro­ché avec la per­son­na­li­té ef­fa­cée de son gendre. » Une guerre sourde s’ins­talle, émaillée de mots cruels. Liliane Bettencourt, pour dé­si­gner Jean-Pierre et Fran­çoise, parle du « cha­pon et de la cha­ponne ». La tra­gé­die éclate au grand jour un mois après la mort d’An­dré Bettencourt, le 19 no­vembre 2007. La fille de Liliane dé­pose plainte contre X pour abus de fai­blesse. X, c’est-à-dire Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, ac­cu­sé d’abu­ser du grand âge de son amie pour la dé­pouiller. C’est ou­blier bien vite que les ca­deaux avaient lar­ge­ment com­men­cé du vi­vant d’An­dré. Mais la ma­chine ju­di­ciaire est en marche. Rien ne l’ar­rê­te­ra plus. Au vo­let pri­vé se mêle le vo­let po­li­tique, le dis­cer­ne­ment de la mil­liar­daire est mis en cause, sa vie per­son­nelle ex­plo­rée au mi­cro­scope. Pour Liliane, c’est un che­min de croix. « Ma fille veut m’ef­fa­cer, elle veut ma li­ber­té, écrit-elle dans une lettre dont lec­ture est don­née en au­dience l’an pas­sé. Sa froi­deur me ronge. Son ma­ri, c’est un zé­ro. Et c’est pire qu’un zé­ro, il est mé­chant. »* Et en­core, dans une autre cor­res­pon­dance : « Ce­la fait huit ans que Jean-Vic­tor [l’aî­né de ses pe­tits-fils] fuit notre rue quatre fois par jour. Pas une fois il n’a son­né pour ve­nir m’em­bras­ser. On les tient en laisse. Dans quelle pau­vre­té af­fec­tive ils me font vivre ! Je me de­mande vrai­ment s’ils sont dignes de ce que je vais leur lais­ser. »* Liliane Bettencourt au­ra payé au prix fort les sor­ties avec Fran­çois-Ma­rie Ba­nier et son com­pa­gnon Mar­tin d’Or­ge­val, les ins­tants de lé­gè­re­té, les bons mots va­chards, toute cette dis­trac­tion de sa so­li­tude dont le mon­dain a peut-être usé pour bé­né­fi­cier de di­zaines de mil­lions d’eu­ros en oeuvres d’art et dons di­vers mais qui valent sur­tout à sa pro­tec­trice de fi­nir ses jours dans l’in­tran­quilli­té et un par­fum de scan­dale, sous la tu­telle de sa fille et de ses deux pe­tits-fils. Même si, iro­nie su­prême, un ac­cord pour mettre un terme à leurs li­tiges vient d’être pas­sé entre Mme MeyersBet­ten­court et Fran­çois-Ma­rie Ba­nier. « Liliane Bettencourt est dé­cé­dée cette nuit à son do­mi­cile. Elle au­rait eu 95 ans le 21 oc­tobre. Ma mère est par­tie pai­si­ble­ment », pré­cise le com­mu­ni­qué pu­blié par Fran­çoise Meyers-Bettencourt, ce 21 sep­tembre 2017. Une der­nière fois, Liliane est toute à Fran­çoise.

* Ex­traits de lettres pu­bliées par le jour­nal Le Monde, le jeu­di 26 mai 2016.

Page de gauche, Liliane Bettencourt en 1987. Elle a 65 ans, vient de créer la Fon­da­tion Bet­ten­courtS­chuel­ler et de faire la connais­sance de Fran­çois Ma­rie-Ba­nier, l’écri­vain et pho­to­graphe dan­dy. Ici, la jeune or­phe­line de mère en va­cances avec son père tant ad­mi­ré, Eu­gène Schuel­ler, le fon­da­teur de L’Oréal. Image peut-être trom­peuse d’une fa­mille unie : en 1988, Liliane et sa fille unique Fran­çoise par­tagent la joie d’An­dré Bettencourt le jour de sa ré­cep­tion à l’Aca­dé­mie des beaux-arts.

Eu­gène Schuel­ler, en 1909, dans son la­bo­ra­toire. Il a dé­po­sé deux ans plus tôt le bre­vet de la pre­mière tein­ture in­of­fen­sive pour les che­veux, bap­ti­sée l’Au­réale. Liliane Bettencourt vi­site une usine L’Oréal en 1967 et se fait pré­sen­ter les bombes de laque El­nett.

1. Fran­çoise, en­fant, avec sa mère : deux in­sé­pa­rables. 2. Va­cances d’hi­ver, Liliane em­mène sa fille sur la piste de pa­tin à glace. 3. Ins­tan­ta­né pris au mo­ment du ma­riage de Fran­çoise avec Jean-Pierre Meyers. Les Bettencourt ne semblent pas en­chan­tés. 4. Liliane et An­dré dans leur pro­prié­té bre­tonne avec leur fille et leurs pe­tits-fils. 5. La vil­la construite par Eu­gène Schuel­ler à l’Ar­couest reste l’une des pré­fé­rées de Liliane. 6. La mil­liar­daire ar­rive au bras de son pe­tit-fils JeanVic­tor Meyers pour la re­mise d’un prix L’Oréal, en 2012, au mo­ment d’une ac­cal­mie dans les conflits fa­mi­liaux.

1. An­dré et Liliane Bettencourt entre Ma­rie-Hé­lène et Guy de Roth­schild, en 1973, au ré­ci­tal de Mar­lene Die­trich. 2. Avec Ma­ria Cal­las au Grand Pa­lais en 1970. 3. Et Dalí l’an­née sui­vante. 4. Avec Claude Pom­pi­dou, Ber­na­dette Chi­rac et le duc d’Or­léans. 5. En 2002, entre celle qui est alors la bé­gum et la reine Ra­nia de Jor­da­nie.

Es­ca­pade à Ve­nise, en sep­tembre 2008, avec l’ami du couple, le sul­fu­reux et dis­trayant Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, quelques mois après la dis­pa­ri­tion d’An­dré Bettencourt.

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