An­ders Zorn

À l’heure où le Pe­tit Pa­lais consacre une ré­tros­pec­tive d’en­ver­gure à ce maître de la pein­ture sué­doise, qui fut très ac­tif à Pa­ris au dé­but du XXe siècle, la vi­site de sa mai­son de­ve­nu un mu­sée ré­vèle les choix d’un es­thète, amou­reux des tra­di­tions po­pul

Point de Vue - - Sommaire - Par Pau­line Som­me­let Pho­tos Luc Cas­tel

Scènes de la vie sué­doise

Très connu à Pa­ris à la fin du XIXe, Zorn re­vient en­suite s’ins­tal­ler en Suède.

Des fo­rêts à perte de vue. De­puis le train qui mène de Stock­holm en Da­lé­car­lie, cette ré­gion si­tuée au coeur de la Suède, le pay­sage dé­ploie toutes les nuances de vert que l’on peut ima­gi­ner, ponc­tué par­fois par quelques mai­sons de bois rouge. Pas éton­nant que les toutes pre­mières aqua­relles d’An­ders Zorn, na­tif de cette ré­gion cham­pêtre, abondent en fou­gères et autres sous-bois cro­qués sur le vif, avec une vir­tuo­si­té qui condui­sit très vite ce fils na­tu­rel d’un bras­seur de la ré­gion sur les bancs de l’Aca­dé­mie royale des beaux-arts de Stock­holm : « Son ta­lent était tel que les amis de son père se co­ti­sèrent, à la mort de ce der­nier, pour lui payer ses études », ra­conte Johan Ce­der­lund, di­rec­teur du Mu­sée Zorn de Mo­ra et co-com­mis­saire de l’ex­po­si­tion qui lui est consa­crée en ce mo­ment au Pe­tit Pa­lais. L’im­mense cha­let aux pi­gnons ai­gus, avec ses dix-sept pièces et ses dé­pen­dances dont l’une abri­tait l’ate­lier de l’ar­tiste, té­moigne de l’in­croyable che­min par­cou­ru par cet en­fant du pays d’ori­gine mo­deste, de­ve­nu en trois dé­cen­nies mé­daillé d’or comme peintre et gra­veur à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1900. Il fut aus­si por­trai­tiste des rois – l’élé­gant Gus­tav V fi­gure en bonne place dans la ré­tros­pec­tive pa­ri­sienne – et des pré­si­dents amé­ri­cains. Même la cui­sine, avec ses amé­na­ge­ments ul­tra-mo­dernes pour l’époque, no­tam­ment le pre­mier évier en in­ox du pays, ou en­core le té­lé­phone (le qua­trième ins­tal­lé en Suède), ré­vèlent la ri­chesse de l’ar­tiste et de sa femme, Em­ma Lamm, is­sue de la haute bour­geoi­sie juive de Stock­holm. « Cette union lui ou­vrit un car­net d’adresses cos­mo­po­lite et mon­dain source de nom­breuses com­mandes », pour­suit Johan Ce­der­lund. C’est en 1896, après une longue pé­riode pa­ri­sienne du­rant la­quelle il fré­quente Ro­din, Re­noir ou De­gas et réa­lise des gra­vures de Ver­laine ou Re­nan, que Zorn re­vient s’ins­tal­ler dans son vil­lage na­tal et peut don­ner libre cours à son goût pour les ob­jets d’art et la décoration. À tra­vers les étages, les chambres d’amis sont ré­ser­vées à Carl Lars­son, l’autre grand peintre chantre des tra­di­tions lo­cales, ou en­core à Sel­ma La­gerlöf, prix No­bel de lit­té­ra­ture, dont le bu­reau porte en­core un bu­vard d’oc­tobre 1921. Par­tout, le style « gus­ta­vien », avec ses boi­se­ries claires et ses sobres do­rures, se mêle à des élé­ments is­sus de l’ar­ti­sa­nat lo­cal, ta­pis­se­ries nor­vé­giennes ou van­nages peints de mo­tifs rap­pe­lant ceux du fa­meux che­val de Da­lé­car­lie, vé­ri­table sym­bole na­tio­nal fa­bri­qué par les ar­ti­sans de la ré­gion. « Zorn était pas­sion­né par les arts et tra­di­tions po­pu­laires, confirme Ch­ris­tophe Lé­ri­bault, di­rec­teur du Pe­tit Pa­lais et co-com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. Il fut à l’ori­gine du sau­ve­tage de cer­taines des mai­sons les plus an­ciennes du pays – elles

datent du XIIIe siècle –, qu’il a fait dé­mon­ter et ré­ins­tal­ler dans un mu­sée en plein air, tou­jours en ac­ti­vi­té au­jourd’hui. » C’est sans doute dans les combles de neuf mètres de hau­teur, où ap­pa­raissent bruts les so­lides ron­dins de bois de la char­pente, que se tra­duit le mieux le goût éclec­tique du maître des lieux. Un billard pa­ri­sien cô­toie des fresques naïves mon­tées en pa­ravent, les cous­sins bro­dés de Sca­nie ha­billent les ban­quettes de chêne fa­çon­nées par les ébé­nistes de la ré­gion. Arcs, flèches ou lances an­ciennes jouent les mo­biles guer­riers tan­dis que des pans de bi­blio­thèque in­ter­na­tio­nale (Zorn par­lait cou­ram­ment cinq langues) dé­corent les pa­rois aux fe­nêtres étroites – pour se pré­mu­nir des ri­gueurs de l’hi­ver sué­dois. Après les ta­bleaux de son âge d’or pa­ri­sien, cé­lé­brés pour leurs ca­drages au­da­cieux et leur touche très libre, Zorn pri­vi­lé­gia à la fin de sa vie des mo­tifs plus po­pu­laires, bai­gneuses fo­res­tières, scènes de mar­chés ou de danses folk­lo­riques, à l’image de l’em­blé­ma­tique Danse de la Saint-Jean, peinte dès 1897. Et c’est comme si les es­prits va­ga­bonds de ces « Mid­som­mar » [la nuit de la Saint-Jean en sué­dois, ndlr] peu­plaient, en­core au­jourd’hui, les mul­tiples re­coins de son do­maine.

Voir An­ders Zorn, le maître de la pein­ture sué­doise, Pe­tit Pa­lais, jus­qu’au 17 dé­cembre.

Col­lec­tion­neur d’ob­jets an­ciens, le peintre (ici dans un au­to­por­trait de 1915) ai­mait le calme de son grand ate­lier amé­na­gé par des ébé­nistes lo­caux.

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