« IN­CROYABLE », « MER­VEILLEUSE » PRE­MIÈRE DAME !

Point de Vue - - Histoire -

Le 9 ther­mi­dor de l’an II (27 juillet 1794), met fin à la dic­ta­ture de l’In­cor­rup­tible et au ré­gime de la Ter­reur. Tou­te­fois, la Ré­pu­blique, ins­tau­rée en sep­tembre 1792, n’a pas dit son der­nier mot. Elle est tou­jours me­née par un gou­ver­ne­ment col­lé­gial, mais plus res­ser­ré, cinq di­rec­teurs, puis trois consuls, puis un seul… Par ailleurs, la ré­ac­tion ther­mi­do­rienne a re­don­né aux femmes la place qu’elles avaient au siècle. Maî­tresses de la mode, elles sont aus­si, par leur beau­té, leur es­prit et leurs ca­pa­ci­tés à faire le lien entre les an­ciennes élites de la no­blesse et celles nées de la Ré­vo­lu­tion, au coeur de la vie po­li­tique, in­tel­lec­tuelle et mon­daine. Thé­ré­sa Tal­lien, épouse puis com­pagne de deux hommes au som­met du pou­voir pen­dant le Di­rec­toire, et cé­lèbre pour avoir sau­vé de la guillo­tine, de la pri­son ou de l’exil, des cen­taines de ses conci­toyens, est la pre­mière d’entre elles. Elle in­carne cette mé­ta­mor­phose d’une ré­pu­blique à cinq têtes dont elle fut in­con­tes­ta­ble­ment la « pre­mière dame ». Robes à la grecque, fen­dues et trans­pa­rentes, bras nus – scan­dale ab­so­lu pour une femme de ce temps – per­ruques blondes, bleues ou vertes, san­dales à l’an­tique, bagues à chaque or­teil et fric­tions de fraises et de fram­boises écra­sées sui­vies de bains de lait… Thé­ré­sa Tal­lien est la reine des Mer­veilleuses et des In­croyables. Un règne qu’elle doit tout d’abord à son ex­cep­tion­nelle beau­té. « Quand elle en­trait dans un sa­lon, écrit le mu­si­cien Au­ber, elle fai­sait le jour et la nuit. Le jour pour elle, la nuit pour les autres ! » La fille du riche ban­quier es­pa­gnol, Fran­çois Ca­bar­rus, a dé­jà dé­frayé la chro­nique pen­dant la Ré­vo­lu­tion. Ma­riée à 15 ans au mar­quis Jean-Jacques De­vin de Fon­te­nay, pe­tit, laid, no­ceur et vo­lage, elle mène, elle aus­si, joyeuse vie. Elle se pas­sionne pour les idées nou­velles et fré­quente la no­blesse li­bé­rale du club des Ja­co­bins et du Club de 1789 dont elle est membre, les La Fayette, Noailles, Con­dor­cet, Mi­ra­beau, La­meth et consorts, qu’elle re­çoit dans son hô­tel de la rue Saint-Louis-en-l’Ile ou sa ré­si­dence de Fon­te­nay. Membre de la Loge Olym­pique, elle y fait preuve d’une qua­li­té qui se­ra sa marque en toutes cir­cons­tances : le sou­ci per­ma­nent d’ai­der les autres. Mais, dé­jà, le scan­dale s’at­tache à ses pas et la presse, très puis­sante et très libre de ton, ne l’épargne pas. Elle n’avoue ce­pen­dant qu’un seul amant, Fé­lix Le Pe­le­tier de Saint-Far­geau, frère du cé­lèbre conven­tion­nel. Sur­nom­mé « Blon­di­net », Fé­lix fut, peut-être, le père de son pre­mier fils, Théo­dore, né en 1789. La ra­di­ca­li­sa­tion de la Ré­vo­lu­tion pousse son ma­ri, dont elle di­vorce en 1793, à émi­grer, tan­dis qu’elle se ré­fu­gie à Bor­deaux. Là aus­si ses moeurs très libres ébou­riffent la bonne so­cié­té, mais l’évic­tion des Gi­ron­dins par les Mon­ta­gnards sonne la fin de l’in­sou­ciance. Jean-Lam­bert Tal­lien, qui a été l’un des prin­ci­paux ar­ti­sans des mas­sacres de Sep­tembre, est

en­voyé par la Con­ven­tion pour ré­ta­blir l’ordre dans la ca­pi­tale gi­ron­dine. Thé­ré­sa fait ap­pel à lui pour ses amis dé­te­nus, puis pour elle-même lors­qu’elle est em­pri­son­née au fort du Hâ. « Quand on tra­verse la tem­pête, écrit-elle, on ne choi­sit pas sa planche de sa­lut. » En réa­li­té, elle l’a fort bien choi­sie ! Il est beau, très amou­reux d’elle, et il est l’homme le plus puis­sant de Bor­deaux. Elle mène à ses cô­tés une vie fas­tueuse et conti­nue de ré­pondre à tous ceux qui la sol­li­citent pour ob­te­nir, qui un pas­se­port, qui la li­ber­té d’un pa­rent ou d’un ami. Per­sonne ne s’adresse en vain à « Notre-Dame de Bon Se­cours ». Ce­pen­dant, son in­fluence sur Tal­lien in­quiète le Co­mi­té de sa­lut pu­blic. La Ré­vo­lu­tion dé­nie aux femmes, par dé­fi­ni­tion am­bi­tieuses et li­cen­cieuses, toute in­tru­sion dans le do­maine du pou­voir. Ce sont elles qui ont conduit l’An­cien Ré­gime à sa perte. Aris­to­crate et épouse d’un émi­gré, elle est em­pri­son­née à La Force d’où elle écrit à son amant en l’ac­cu­sant de lâ­che­té en­vers

fille qui se­ra pré­nom­mée Rose-Ther­mi­dor. Leur ré­si­dence de La Chau­mière, près des Champs-Ély­sées, est le centre po­li­tique et mon­dain de la ca­pi­tale. Les plus belles femmes de Pa­ris, Jo­sé­phine de Beau­har­nais, Ai­mée de Coi­gny, Ju­liette Ré­ca­mier, sont ses amies, et elle res­sus­cite dans son sa­lon l’es­prit, la grâce et le ton du temps des Lu­mières. Ce­pen­dant, elle n’échappe pas aux cri­tiques qui la dé­si­gnent, jus­qu’au sein de la Con­ven­tion, comme une nou­velle Ma­rie-An­toi­nette, et la presse lui donne de l’« Al­tesse Sé­ré­nis­sime ». En 1795, bou­le­ver­sée par la mort du pe­tit Louis XVII et par le mas­sacre à Qui­be­ron de 750 sol­dats émi­grés, elle se sé­pare de Tal­lien et de­vient la com­pagne de Paul Bar­ras, l’homme mon­tant du Di­rec­toire, qu’elle a souf­flé à Jo­sé­phine de Beau­har­nais. Au pa­lais du Luxem­bourg, ré­si­dence di­rec­to­riale – l’Ély­sée ap­par­tient en­core à Ba­thilde d’Or­léans, du­chesse de Bour­bon –, et au châ­teau de Gros­bois, ache­té par Bar­ras en 1797, elle re­çoit en reine. Elle re­cons­ti­tue les col­lec­tions de mu­sique de Ma­rie-An­toi­nette et de Mes­dames, filles de Louis XV, et, à l’ins­tar de Mme de Pom­pa­dour, elle s’érige en pro­tec­trice de la ma­nu­fac­ture de Sèvres. Elle ob­tient, par ailleurs, la ra­dia­tion de nom­breux nobles ins­crits sur la liste des émi­grés. La plu­part ne lui en sont même pas re­con­nais­sants et boudent ses ré­cep­tions, tan­dis que la presse se dé­chaîne contre les bac­cha­nales du « cin­quième sul­tan » et de la « plus grande pu­tain de Pa­ris ». Elle n’a ce­pen­dant au­cune in­fluence po­li­tique sur son amant, qui dé­teste que les femmes sortent de leur rôle tra­di­tion­nel et qui n’ad­mire que Mme de Staël, tout en avouant qu’il n’a ja­mais su à quel sexe elle ap­par­te­nait… Après le coup d’État du 18 Fruc­ti­dor, elle quitte Bar­ras pour le fi­nan­cier Ga­briel-Ju­lien Ou­vrard, qui lui fait quatre en­fants, et en 1805, elle épouse le fu­tur prince de Chi­may dont

Mme Tal­lien est tour à tour adu­lée, me­na­cée, cour­ti­sée, en­viée, dé­tes­tée…

l’In­cor­rup­tible. Sa lettre a comp­té dans la dé­ci­sion de Tal­lien de prendre la tête de la ré­ac­tion ther­mi­do­rienne et Thé­ré­sa en est très fière : « Le 9 Ther­mi­dor [fut] le plus beau jour de ma vie, puisque c’est un peu par ma pe­tite main que la guillo­tine a été ren­ver­sée. » Tal­lien siège dé­sor­mais au Co­mi­té de sa­lut pu­blic et Thé­ré­sa est la femme la plus po­pu­laire de Pa­ris, ac­cueillie aux cris de « Vive Notre Dame de Ther­mi­dor ! » Elle sym­bo­lise la Ré­pu­blique sau­vée du règne des fac­tieux. À la fin de l’an­née 1794, c’est elle qui est dé­si­gnée pour al­ler fer­mer sym­bo­li­que­ment le club des Ja­co­bins, avec Fré­ron et Mer­lin de Thion­ville. L’an­née se ter­mine par son ma­riage avec Tal­lien dont elle est en­ceinte d’une elle au­ra quatre en­fants de plus, et avec le­quel elle mè­ne­ra une vie exem­plaire jus­qu’à sa mort en 1835. De 1794 à 1799, Mme Tal­lien a été la femme la plus puis­sante, la plus en­viée et la plus cri­ti­quée de France. Mais dans l’ima­gi­naire na­tio­nal, Notre-Dame de Ther­mi­dor a ra­che­té tous les ex­cès de la Mer­veilleuse et toutes les li­cences de la mère de onze en­fants nés de cinq pères dif­fé­rents. La pos­té­ri­té l’a re­te­nue sous le nom de son deuxième ma­ri, Tal­lien, bien qu’ils n’aient été liés que trois ans. Mais si l’on y ajoute les deux an­nées de sa liai­son avec Bar­ras, quel quin­quen­nat ! « Pre­mière dame » re­con­nue, ré­si­dant dans les pa­lais na­tio­naux, elle a in­car­né éton­nam­ment, entre Siècle des Lu­mières, Ré­vo­lu­tion et Ré­pu­blique, un mo­dèle qui, par son ab­sence de dé­fi­ni­tion, ses am­bi­guï­tés, ses in­jonc­tions contra­dic­toires et son ex­po­si­tion mé­dia­tique, n’a pra­ti­que­ment pas évo­lué de­puis deux siècles.

Il peut pa­raître éton­nant de pré­sen­ter Thé­ré­sa Ca­bar­rus, Ma­dame Tal­lien, comme une « pre­mière dame ». Son nom évoque plu­tôt les ex­cen­tri­ci­tés de la jeu­nesse do­rée après la chute de Ro­bes­pierre. Et pour­tant… Par Joëlle Che­vé

Ar­mé d’un poi­gnard, d’un geste théâ­tral, Jean-Lam­bert Tal­lien s’op­pose à Ro­bes­pierre le 9 Ther­mi­dor. Ce fai­sant, il sauve Thé­ré­sa de la guillo­tine. À droite, Paul Bar­ras, le « roi du di­rec­toire ». Au châ­teau de Gros­bois (ci-des­sous), Thé­ré­sa re­çoit telle une reine.

Robe à la grecque, bras nus… Thé­ré­sa est, par ses te­nues, à la pointe de la mode des Mer­veilleuses, juste après la Ter­reur.

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