Mlle Mon­tan­sier

Le Théâtre Mon­tan­sier, à Ver­sailles, fête ses 240 ans. Sur les Grands Bou­le­vards, à Pa­ris, ce­lui des Va­rié­tés cé­lèbre ses 210 ans. Deux lieux my­thiques pour un même per­son­nage de ro­man, Mar­gue­rite Bru­net, dite la Mon­tan­sier… Ra­phaël Mo­ra­ta

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L’aven­tu­rière des tré­teaux

Elle ne res­pire plus, suf­foque. À en dé­gra­fer son cor­sage. Ceux qui ont le plai­sir de sa com­pa­gnie ne re­con­naissent plus Ma­de­moi­selle Mon­tan­sier, femme de ca­rac­tère que rien n’abat. Mais voi­là, en aven­tu­rière des tré­teaux, celle-ci connaît mieux que qui­conque, pour l’avoir vé­cue à ses dé­pens, la cruau­té d’un coup de théâtre. Cette soi­rée du 18 no­vembre 1777 doit être son triomphe. Et se dé­rou­lant comme dans une pièce en vers à la mé­trique par­faite, elle le se­ra. Tout-Ver­sailles est là, les ga­zettes de Pa­ris ont en­voyé leurs meilleures plumes, et sur­tout le roi Louis XVI et la reine Ma­rie-An­toi­nette as­sistent à l’inau­gu­ra­tion de son théâtre. Son théâtre… Quatre ans que cette pa­tronne de com­pa­gnie, qui se sent à l’étroit dans la salle de la rue Royale, at­tend ce mo­ment. Quatre ans qu’elle a re­mué ciel et terre pour ob­te­nir les fa­veurs de la Cour. D’abord celles de la com­tesse du Bar­ry – la mort de Louis XV vien­dra tout anéan­tir. Puis celles de la jeune reine Ma­rie-An­toi­nette qui adore fête et spec­tacles – une chance pour elle. La Mon­tan­sier use de tous les stra­ta­gèmes, ob­tient pour sa com­pa­gnie le monopole théâ­tral sur tout l’ouest de la France. Elle au­rait fi­ni par at­ti­rer l’attention de la sou­ve­raine en lui ser­vant une soupe aux choux sur scène lors de la re­pré­sen­ta­tion de la pièce Les Mois­son­neurs. En 1776, se­lon les re­cherches de Pa­tri­cia Bou­che­not-Dé­chin, co­au­teure de l’ou­vrage Le Théâtre Mon­tan­sier*, elle touche en­fin au but en s’aco­qui­nant avec Marc-An­toine Thier­ry, pre­mier va­let du roi. Par son en­tre­mise, et l’ap­pui de Louis XVI, elle par­vient à faire l’ac­qui­si­tion d’un ter­rain dit des Chiens verts, si­tué rue des Ré­ser­voirs. Et ce, à la barbe du comte de Pro­vence qui pro­jette de faire construire ses nou­velles écu­ries sur cet em­pla­ce­ment pres­ti­gieux joux­tant le bas­sin de Nep­tune. Ce­pen­dant, la Mon­tan­sier a seize mois pour éle­ver son théâtre. À cette échéance, elle perd tout si la salle n’est pas en ac­ti­vi­té. C’est bien mal la connaître. Il ne lui en fau­dra que dix pour bâ­tir, d’après les plans de l’ar­chi­tecte Jean-Fran­çois Heur­tier, la nou­velle Co­mé­die de Ver­sailles. Ce contre-la-montre ne la contraint pas à la pin­gre­rie. Elle dé­pense sans comp­ter. « La salle à l’ita­lienne, ju­gée “agréable et com­mode”, peut ain­si conte­nir 1 200 per­sonnes,

confie son ac­tuelle co­di­rec­trice Ge­ne­viève Di­champ. Blanc, or et bleu sont les cou­leurs choi­sies pour une dé­co­ra­tion met­tant, dit-on, en va­leur les toi­lettes des dames. » Une loge est ré­ser­vée aux sou­ve­rains. Pour l’inau­gu­ra­tion où l’on donne La Fête des Muses de Jo­seph Aude, fu­tur créa­teur du per­son­nage Ca­det Rous­sel, les mo­narques ac­cèdent à leurs places, par l’avant-scène cô­té jar­din où a été fa­bri­qué un long cou­loir me­nant di­rec­te­ment du châ­teau au théâtre. Dès lors, la Mon­tan­sier est re­çue dans la pri­vance de la reine, ob­tient tout ce qu’elle dé­sire, s’at­tire aus­si des en­ne­mis au sein même de la Cour et plonge dans l’em­bar­ras Pa­pillon de la Fer­té, in­ten­dant des Me­nus Plai­sirs qui su­bit la grogne des troupes de l’Opé­ra. Quel che­min par­cou­ru par cette fille de for­ge­ron – elle af­fir­me­ra plus tard qu’il était avo­cat ! Mar­gue­rite Bru­net, de son vrai nom, est née à Bayonne en 1730. À 14 ans, elle s’est en­fuie de la mai­son des Ur­su­lines de Bor­deaux où sa famille l’a mise en pen­sion pour s’en­ga­ger dans une troupe de théâtre. Amou­reuse d’un co­mé­dien, elle s’em­barque avec lui pour l’Amé­rique, puis de­vient la maî­tresse de l’in­ten­dant de la Mar­ti­nique. À SaintDo­mingue, sa ré­pu­ta­tion est si sul­fu­reuse qu’elle en est ex­pul­sée vers la France. À Pa­ris, Mar­gue­rite s’ins­talle chez une tante, mar­chande de mode, Mme Hya­cinthe Mon­tan­sier, dont elle em­prunte le pa­tro­nyme. Elle tient sa­lon. Plu­tôt un sa­lon de jeu où la ba­ga­telle rem­place, la nuit ve­nant, les par­ties de pha­raon. « Ma­de­moi­selle Mon­tan­sier as­pire à être co­mé­dienne, mais un ac­cent ter­rible du Sud-Ouest lui in­ter­dit les rôles de tra­gé­dienne », ra­conte Pierre-Hip­po­lyte Pé­net, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion consa­crée au théâtre aux Ar­chives com­mu­nales de Ver­sailles. Elle fe­ra donc de sa vie son plus grand rôle. Une liai­son avec le mar­quis de SaintCon­test lui offre la pos­si­bi­li­té d’ou­vrir un pe­tit théâtre à Ver­sailles. On connaît la suite… Avec la Révolution, elle s’éprend de Pa­ris et vit le grand amour avec le co­mé­dien Ho­no­ré Bour­don, dit « de Neu­ville ». Elle ra­chète et em­bel­lit le théâtre des Beau­jo­lais, si­tué sous les ar­cades du Pa­lais-Royal, puis suit les ar­mées de Du­mou­riez avec une troupe consti­tuée de 85 per­sonnes, prend la di­rec­tion du Théâtre de la Mon­naie à Bruxelles. Re­tour à Pa­ris. La Ter­reur se rap­pelle d’elle et de ses an­ciennes ami­tiés royales qu’elle nie dans une lettre hal­lu­ci­nante de mau­vaise foi. « On me taxe d’avoir connu la veuve Ca­pet. Le crime ne se­rait pas de l’avoir connue, mais de l’avoir ser­vie dans ses crimes. Je vais prou­ver qu’elle me haïs­sait et de­vait me haïr et qu’en con­sé­quence, elle n’avait pu me choi­sir pour confi­dente et agente. » Ar­rê­tée, elle est li­bé­rée dix mois plus tard. Sans le sou, elle ob­tient après d’opi­niâtres dé­marches de grandes com­pen­sa­tions fi­nan­cières. À 70 ans, elle épouse son amant. Et se lance en­core une fois dans la créa­tion de nou­velles salles. La Co­mé­die-Fran­çaise

par­vient à lui faire quit­ter le Pa­lais-Royal. Ah, la ja­lou­sie… Mal­gré un dé­cret de Na­po­léon qui li­mite le nombre de scènes dans Pa­ris, elle se « jette aux pieds » de l’Em­pe­reur, comme l’at­teste une lettre, pour ob­te­nir l’au­to­ri­sa­tion d’en bâ­tir une sur le bou­le­vard Mont­martre. Elle y par­vient ! Le 24 juin 1807, le vau­de­ville Le Pa­no­ra­ma de Mo­mus, de Marc-An­toine Dé­sau­giers, inau­gure le Théâtre des Va­rié­tés dont la fa­çade, le ves­ti­bule et le foyer ont été clas­sés mo­nu­ments his­to­riques en 1974. Il se­ra res­tau­ré avec soin au dé­but des an­nées 2000 par un en­tre­pre­neur bor­de­lais, Jean-Ma­nuel Ba­jen, tom­bé fou amou­reux de cette salle dans la­quelle Du­mas a fait don­ner son Kean, Of­fen­bach ses plus grands suc­cès, de La Belle Hé­lène à La Pé­ri­chole, et Mar­cel Pa­gnol, To­paze et Cé­sar. Après avoir ré­gné pen­dant un de­mi­siècle sur le théâtre fran­çais, sur­vé­cu à tous les ré­gimes, évi­té la guillo­tine, et n’ayant ja­mais re­non­cé aux jeux ni aux plai­sirs de l’amour, Ma­de­moi­selle Mon­tan­sier, vé­ri­table «Tal­ley­rand de la scène », s’est éteinte, en 1820, à l’âge vé­né­rable de 89 ans. Ce qui fait écrire à Do­mi­nique Ja­met, dans un ou­vrage consa­cré au Théâtre des Va­rié­tés ** : « Les mé­chantes langues in­si­nuèrent que l’âge était bien ce qu’elle avait de plus res­pec­table. » * Le Théâtre Mon­tan­sier, sous la di­rec­tion de Pierre-Hip­po­lyte Pé­net, aux édi­tions Gour­cuff Gra­de­ni­go, 112 pages, 29 eu­ros. ** Le Théâtres des Va­rié­tés, de Do­mi­nique Ja­met, L’avant-scène théâtre, 2008, 180 pages, 50 eu­ros.

Si au XIXe siècle, Sé­chan exé­cute un nou­veau pla­fond re­pré­sen­tant un treillage de fleurs, la salle du Théâtre Mon­tan­sier garde la co­lo­ra­tion (blanc, or et bleu) ima­gi­née par sa fondatrice (por­trait à droite) pour mettre en va­leur les toi­lettes des spec­ta­trices.

Théâtre de Mon­tan­sier En 1936, la salle est re­bap­ti­sée du nom de sa fondatrice. En avril 1937, M. et Mme Le­brun as­sistent à la ré­ou­ver­ture du théâtre qui a re­trou­vé, après des tra­vaux de res­tau­ra­tion, son as­pect ori­gi­nel.

En 1904, dans la pièce de Gas­ton Ar­man de Ca­vaillet et Ro­bert de Flers, in­ti­tu­lée Mar­gue­rite Bru­net, dite La Mon­tan­sier, la co­mé­dienne Ré­jane joue le rôle de la cé­lèbre di­rec­trice de théâtre.

Avec sa fa­cade néo­clas­sique, et sa salle style Em­pire, il fut construit en cinq mois par les ar­chi­tectes Cel­le­rier et Ala­voine. À l’af­fiche, Non à l’ar­gent !, avec Claire Na­deau, Ju­lie de Bo­na, Pas­cal Lé­gi­ti­mus et Phi­lippe Le­lièvre. Théâtre des Va­rié­tés

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