Arnaud de La Grange

Point de Vue - - Sommaire - Par An­toine Mi­chel­land Pho­to Ch­ris­tel Jeanne

Ter­ri­toires du rêve

Il a le culte de ces ailleurs qui vous dé­portent d’un quo­ti­dien trop lisse. Grand re­por­ter, il a cou­vert maints conflits, des guerres du Golfe à l’Af­gha­nis­tan. Correspondant en Chine, dé­sor­mais di­rec­teur ad­joint de la ré­dac­tion du Fi­ga­ro, il pu­blie son pre­mier ro­man, sé­lec­tion­né pour le prix In­te­ral­lié, Les Vents noirs. Une course à l’abîme hal­lu­ci­née, entre Si­bé­rie et dé­sert du Tak­la­ma­kan. Por­trait.

Le rêve a ses na­vires qui em­barquent cha­cun se­lon des res­sorts in­times. Pour Arnaud de La Grange, ce sont les cartes… ma­rines. « Les noms, les courbes, les abysses, tout in­vite aux dé­parts. Même si, par­fois, on ne de­vrait pas al­ler voir. » Se de­vine dé­jà le Bre­ton de mère et de coeur, né en 1965 sous le signe du Ver­seau, voué à l’air qui, aux va­cances, agite les mâts de l’école de voile de l’Ile Tu­dy. « J’ai été ber­cé par l’ambiance de ce fi­nis ter­rae. Et les col­lec­tions du Jour­nal de Tin­tin, ran­gées dans des clas­seurs à dos car­ré. Sa­crée ré­fé­rence lit­té­raire, non ? » Le re­gard gris-vert, cou­leur atlantique, plonge en nos­tal­gie, paille­té d’iro­nie lé­gère et d’au­to­dé­ri­sion. En vé­ri­té, le pre­mier choc vient de la lec­ture du Ri­vage des Syrtes. « J’ai vu là un autre monde. Ces thèmes de l’attente, de la fuite, cette mu­sique désen­chan­tée m’ont tou­jours fas­ci­né. Tout comme le rap­port de Julien Gracq à la géo­gra­phie. Il im­prime son écri­ture, ouvre sur un in­fi­ni. » Ven­dée, Perpignan, l’en­fance d’Arnaud no­ma­dise. Le ly­cée le trouve à Wi­me­reux, dans une mai­son dont les par­quets craquent comme les en­trailles d’un vieux grée­ment. « Avec des amis, nous avons créé un groupe, moi à la gui­tare élec­trique, les Ca­ca­huètes vo­lantes, de­ve­nues les Flying Pea­nuts pour mieux per­cer sur la scène mon­diale. Je n’ai bien sûr au­cun don pour la mu­sique. » Mais en en­ten­dant La Mar­seillaise de Gains­bourg, l’ado­les­cent dé­cide de faire SaintCyr, coupe ses che­veux et entre au Pry­ta­née na­tio­nal mi­li­taire. Il a tout juste 18 ans lors­qu’un chauf­fard ivre per­cute sa voi­ture. Bilan, une di­zaine de frac­tures. Arnaud doit ré­ap­prendre à mar­cher. « C’était d’une tri­via­li­té ab­surde, et un trau­ma­tisme fondateur. J’avais be­soin d’un mo­teur, de vivre fort pour ac­cep­ter d’avoir très mal en me le­vant chaque ma­tin. » Une fièvre de voyages s’em­pare de lui. Di­rec­tion l’Orient ex­trême. « J’avais beau­coup lu au­tour de la guerre d’In­do­chine. Nul n’en était ren­tré in­demne. Et puis, il y a le Mal­raux de La Voie royale. » Sa deuxième in­cur­sion mène l’étu­diant au­près de la gué­rilla ka­ren, en Bir­ma­nie. Pre­mière ap­proche du jour­na­lisme. « Je voyais là un sé­same pour plon­ger dans des si­tua­tions ex­tra­or­di­naires, et un mé­tier qu’on peut faire sans cra­vate. » Voyage en­core lors­qu’il s’en­gage dans la Ma­rine et fait le tour du monde à bord de l’Ou­ra­gan. Mais l’of­fi­cier dé­mis­sionne. Trop de contraintes. « Puis, le jeu de l’écri­ture m’ap­pa­rais­sait dé­sor­mais plus es­sen­tiel. » Maî­trise d’his­toire et DEA d’ana­lyse du monde ac­tuel en poche, Arnaud dé­croche un stage au Fi­ga­ro, en 1990. Pro­pul­sé dans la guerre du Golfe, il couvre l’of­fen­sive ter­restre en pre­mière ligne. Son contrat n’est pour­tant pas re­nou­ve­lé. Suivent quatre ans au se­cré­ta­riat gé­né­ral de la Dé­fense et de la Sé­cu­ri­té na­tio­nale comme ana­lyste, avant de re­trou­ver Le Fi­ga­ro. Grand re­por­ter au ser­vice étran­ger, il co­écrit son pre­mier livre, Mondes re­belles, consa­cré aux ac­teurs, conflits et vio­lences po­li­tiques. Un état des lieux sans cesse vé­ri­fié sur le ter­rain. Li­bé­ria, Kur­dis­tan, Irak, Co­mores, Cen­tra­frique, Cam­bodge, Af­gha­nis­tan… le jour­na­liste scrute les spasmes qui agitent notre pla­nète. D’autres livres suivent, Irak, An­née zé­ro, Les Guerres bâ­tardes. Puis une belle aven­ture, Portes d’Afrique, cir­cum­na­vi­ga­tion à la voile, ra­dio­sco­pie des ports du conti­nent avec, à chaque es­cale, une nou­velle d’un écri­vain, le car­net de bord d’Arnaud, pho­tos, illus­tra­tions, ra­dio, té­lé. Et deux livres en guise de sillage pé­renne. « Pour la pre­mière fois, l’idée d’écrire un ro­man m’est vraiment ve­nue. L’ailleurs, la mer, la lit­té­ra­ture font un cock­tail dé­ton­nant. » Le feu est mis aux poudres par les cinq ans qu’Arnaud passe comme correspondant en Chine. « Un pays to­ta­le­ment ro­ma­nesque, qui dé­porte votre vi­sion du monde, où il faut tra­quer l’in­for­ma­tion à l’an­cienne. Mais dès qu’on soulève un caillou, il y a une his­toire à ra­con­ter. » Arnaud se rend dans le dé­sert de l’ex-Tur­kes­tan chi­nois, cer­né par les mon­tagnes les plus hautes du monde et qui, avec la Si­bé­rie, est le lieu où se dé­roule son ro­man, Les Vents noirs. « Voi­là des pay­sages d’une vio­lence et d’une dou­ceur in­croyables, une Chine où on mange des ke­babs et d’où viennent les mer­veilles des grottes de Mo­gao, trou­vées par l’ar­chéo­logue Paul Pel­liot » D’une éru­di­tion in­ouïe et tête brû­lée, ce contri­bu­teur es­sen­tiel du musée Gui­met avait de quoi sé­duire. Arnaud de La Grange s’ins­pire de lui pour l’un de ses deux per­son­nages ma­jeurs, aveu­glé par l’am­bi­tion de dé­cou­vrir le chaî­non liant Asie et Oc­ci­dent. Ver­ken, l’autre pro­ta­go­niste, or­phe­lin d’idéal, va se mettre au ser­vice de la quête folle de l’ar­chéo­logue. « J’ai choi­si de me dé­por­ter dans le temps, vers 1920, quand Rus­sie et Chine se dé­litent, pour évi­ter le piège du ro­man de jour­na­liste. J’ai be­soin de res­pi­rer la même pous­sière que mes per­son­nages. D’où mon re­tour de Chine par le Trans­si­bé­rien, de Pé­kin à Mos­cou. » D’une plume ai­gui­sée par tous les vents de l’aven­ture, Arnaud de La Grange em­porte son lec­teur au fil ten­du d’une his­toire âpre et sen­sible où l’on res­pire large. Très loin de l’air con­fi­né de nos pe­tites exis­tences. « Le monde réel m’en­nuie as­sez fa­ci­le­ment. »

Mer­ci au musée na­tio­nal des arts asia­tiques - Gui­met. Lire Les Vents noirs, par Arnaud de La Grange, JC Lat­tès, 380 p., 19 €.

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